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Frederick Banting venait d’une famille méthodiste établie dans la campagne ontarienne. Sa formation en médecine a été écourtée par la Première Guerre mondiale.

L’insuline, découverte vitale et bisbille créatrice : le 1er Nobel canadien a 100 ans

Le 25 octobre 1923, le comité de sélection du prix Nobel a reconnu avec une rapidité qui ne lui était pas coutumière que la découverte de l’insuline allait changer le monde. C’était le premier prix Nobel canadien. Pour des millions de diabétiques, encore un siècle plus tard, c'est surtout la découverte qui leur permet de rester en vie.

Dans son domicile de Kitchener, en Ontario, Sarah Mazari lit attentivement l’emballage de ce qu’elle s’apprête à manger pour déjeuner.

Aujourd’hui, c’est deux tranches de pain avec un peu de miel.

Je regarde toujours la valeur nutritive pour les glucides. Ici, ça dit 32 grammes pour deux tartines, donc ça veut dire à peu près trois unités d’insuline, explique-t-elle.

Pendant que sa fille cadette joue dans le salon, la jeune femme sort un objet en forme de tube de son frigo, tourne une petite molette pour ajuster la dose, et appuie l'extrémité de l’outil sur son avant-bras. Elle le retire un instant plus tard, sachant qu’une petite aiguille cachée à l’intérieur a injecté la minuscule quantité d’insuline dont elle a besoin dans son corps ce matin.

Sarah Mazeri calcule combien d’insuline elle doit prendre en se basant sur la quantité de glucides, fibres et protéines qu’elle mange, ainsi que son taux de glycémie, qu’elle mesure grâce à un capteur sur son corps ou une piqûre sur son doigt.

Sarah Mazeri calcule combien d’insuline elle doit prendre en se basant sur la quantité de glucides, fibres et protéines qu’elle mange, ainsi que son taux de glycémie, qu’elle mesure grâce à un capteur sur son corps ou une piqûre sur son doigt.

Photo : Radio-Canada / Mirna Djukic

Le tout n’a pris que quelques secondes. C’est un geste qui semble banal, presque anodin.

Après tout, depuis que son diabète a été diagnostiqué quand elle avait 10 ans, Sarah Mazeri le pose plusieurs fois par jour.

Elle ne se fait cependant aucune illusion sur ce qui lui arriverait sans cela :

Je serais peut-être dans le coma, je ne serais peut-être même pas vivante aujourd’hui. [...] À l’âge de 37 ans? Ça aurait été extrêmement rare de vivre jusqu’à cet âge-là.

Une citation de Sarah Mazari

L’insuline est une hormone nécessaire pour métaboliser les glucides, réguler le taux de sucre dans le sang et rester en vie. Les diabétiques de type 1, comme Sarah, n’en produisent pas.

Elle comprend intimement toute l’importance de la découverte de l’insuline. De son histoire, elle connaît surtout le nom de Frederick Banting.

Pour souligner le 100e anniversaire de la remise du prix Nobel à des scientifiques canadiens pour la découverte de l'insuline, Radio-Canada présente une série de reportages sur le web sur cette découverte qui a changé la vie de millions de personnes.

Tout ce que je peux dire, c’est qu’il est Canadien! Alors je suis fière de cela, surtout étant Canadienne. C’est grâce à lui que certains diabétiques peuvent vivre très longtemps.

Frederick Banting n’était certes pas seul dans son aventure, mais c’est effectivement avec lui que l’histoire commence.

Frederick Banting, l’homme avec la fausse bonne idée

Il est dans un laboratoire et observe un lapin qu'il tient dans ses bras.

Frederick Banting venait d’une famille méthodiste établie dans la campagne ontarienne. Sa formation en médecine a été écourtée par la Première Guerre mondiale.

Photo : Service des archives et de la documentation de l’Université de Toronto

Frederick Banting est né sur une ferme près d’Alliston, en Ontario. Il a fait de courtes études en médecine avant d’être envoyé au front comme officier médical pendant la Première Guerre mondiale. En 1920, il tentait tant bien que mal de lancer son propre cabinet de médecine à London.

Christopher Rutty, historien médical à l’École de santé publique Dalla Lana de l’Université de Toronto, reconnaît que c’est un héros quelque peu improbable pour la recherche scientifique.

C’était un docteur de campagne, pas un spécialiste, note-t-il.

C’est pourtant ce médecin de campagne qui, un soir d’Halloween, lit un article scientifique sur le diabète et griffonne une idée, qui deviendra une obsession.

La note de Frederick Banting se lit en traduction : Diabète
Ligaturer les canaux pancréatiques des chiens. Garder les chiens en vie jusqu’à ce que les acini se désagrègent et laissent apparaître les îlots.
Essayer d’isoler la sécrétion interne de ces îlots pour pallier la glycosurie.

La page où Frederick Banting a noté sa "grande idée" pour mettre au point un traitement pour le diabète en octobre 1920.

Photo : Service des archives et de la documentation de l’Université de Toronto

À cette époque, les scientifiques soupçonnent depuis longtemps l’existence d’une hormone pancréatique qui serait la clé du traitement du diabète, mais personne n’a réussi à l’isoler.

Banting croit essentiellement qu’il peut y arriver en atrophiant le pancréas d’un chien lors d'une intervention chirurgicale spécifique.

Cette méthode est en vérité inefficace, voire contre-productive. Ce n’est pas tant cette grande idée que la quête acharnée de Banting pour la tester qui mènera à la découverte de l’insuline.

John Macleod, le guide de l’aventure

Une photo d'époque de John MacLeod.

John Macleod, un professeur de physiologie respecté à l’Université de Toronto, a rencontré Frederick Banting le 8 novembre 1920.

Photo : Radio-Canada / Alex Lupul

Frederick Banting a besoin d’un laboratoire et d’argent pour tester son hypothèse.

John Macleod, un chercheur de l’Université de Toronto, a des réserves sur ses chances de succès, mais il décide de lui donner une chance.

Comment fonctionne l’expérience?

Banting doit d’abord rendre des chiens diabétiques en retirant leur pancréas.

La deuxième étape est de ligaturer les canaux pancréatiques d’autres chiens, ce qui, selon Banting, permettrait de produire une insuline plus pure et facile à isoler.

Il faut ensuite administrer les extraits obtenus à partir de ces chiens aux chiens diabétiques et voir si cela fonctionne pour traiter leur diabète.

Si le taux de sucre dans le sang et l'urine des chiens chute après l'injection, c'est bon signe.

Un étudiant de 22 ans, Charles Best, est recruté pour les assister. Les travaux commencent en mai 1921.

Aucun des quatre chiens opérés au cours de la première semaine ne survit. Il faudra un mois d’essais et erreurs pour réussir les chirurgies sur une poignée d’animaux.

John Macleod part alors en vacances en Europe, donnant quelques instructions à son protégé sur la direction des travaux et le laissant avec le jeune étudiant qu'il a recruté.

Charles Best, l’allié indéfectible

Charles Best et Frederick Banting avec un de leurs chiens de laboratoire.

Charles Best (à gauche) et Frederick Banting (à droite), avec un de leurs chiens de laboratoire sur le toit de l’Université de Toronto en août 1921.

Photo : Radio-Canada / Alex Lupul

La légende veut que l’étudiant, Charles Best, aurait gagné sa place en tirant à pile ou face avec un camarade de classe. Les cahiers de laboratoire soigneusement conservés à l’Université de Toronto retracent de longues heures de travail parsemées d'échecs dans les mois qui suivent.

Il lit les notes posées sur une table.

L’historien Christopher Rutty examine les notes de laboratoire des expériences de Banting, qui sont soigneusement conservées à l’Université de Toronto.

Photo : Radio-Canada / Alex Lupul

Les chiens meurent les uns après les autres, souvent sans que la recherche avance. Cependant en août, Banting et Best exultent : ils ont constaté une baisse temporaire du taux de sucre de certains chiens diabétiques après le traitement. En novembre, ils voient certains d’entre eux se rétablir.

Avoir un chien que vous avez rendu diabétique, sur le point de mourir, puis, après lui avoir donné cet extrait, le voir gambader partout dans le laboratoire, c’était extrêmement puissant pour Banting, croit Christopher Rutty.

Photo d'époque d'une chienne qui renifle la jambe d'une personne non identifiée.

La chienne no 33 a vécu 70 jours après avoir été rendue diabétique. Appelée Marjorie, elle est devenue en quelque sorte l'animal de compagnie des chercheurs.

Photo : Service des archives et de la documentation de l’Université de Toronto

Banting et Best deviennent inséparables, unis par leurs épreuves et leurs longues heures de travail, mais aussi par leur optimisme. En revanche, les relations entre Banting et Macleod, qui est de retour à Toronto, se détériorent.

Banting reproche à Macleod de manquer de confiance en ses résultats et de lui refuser des ressources nécessaires pour continuer ses travaux.

James Collip, le chimiste

James Collip avait un an de moins que Banting, mais beaucoup plus d’expérience en recherche de laboratoire.

James Collip avait un an de moins que Banting, mais beaucoup plus d’expérience en recherche de laboratoire.

Photo : Service des archives et de la documentation de l’Université de Toronto

Les résultats de Banting et de Best sont de plus en plus positifs, mais ils restent inconstants.

James Collip, un biochimiste de l’Université de l’Alberta, se joint à l’équipe en décembre 1921.

Avant Noël, il apporte plusieurs améliorations aux techniques d’extraction et de purification de Banting et de Best. Il apporte également une preuve - technique, mais cruciale - que leurs extraits ont l’effet prédit sur le foie des animaux traités.

Les recherches des Torontois commencent à susciter un prudent intérêt dans la communauté scientifique. John Macleod semble souvent se faire le porte-parole du groupe, ce qui irrite Frederick Banting.

Quand janvier arrive, l’équipe est prête à commencer les essais cliniques.

Les premiers patients

Une photo d'époque montre le jeune garçon âgé de 13 ans.

Leonard Thompson, originaire de Toronto, a 13 ans sur cette photo. C’était quelques mois avant que son état ne se détériore au point de l’amener au bord de la mort.

Photo : Radio-Canada / Alex Lupul

Ça, c’est Leonard Thompson. Il avait 13 ans. C’était avant qu’il en ait 14, en janvier 1922, explique Christopher Rutty, désignant la photo en noir et blanc. ... Il était en mauvais état.

Deux ans après avoir été diagnostiqué diabétique, le garçon ne pesait plus que 30 kilos (65 lbs) et n’avait plus l’énergie de faire autre chose que dormir dans son lit, à l’Hôpital général de Toronto.

Le seul traitement était la privation de nourriture, rappelle Christopher Rutty, une gestion extrêmement, extrêmement stricte de l’alimentation [...] pour ralentir le diabète aussi longtemps que possible, mais c’était une bataille perdue d’avance.

Le 11 janvier, l’adolescent est devenu le premier patient à recevoir une injection de l’insuline préparée par Banting et Best. C'est un échec; la modeste chute de son taux de sucre est largement contrebalancée par une grave réaction négative à l’injection.

Mais le 23 janvier, James Collip revient à la charge. Il avait travaillé nuit et jour pour préparer un extrait plus pur et plus puissant. Cette fois est la bonne. Leonard Thompson retrouve ses couleurs en quelques jours.

Le traitement a commencé à être administré à d’autres patients. Leurs photos et leurs histoires, plus frappantes les unes que les autres, se comptent par dizaines.

À cette époque, c’était comme une résurrection. Littéralement, c’est ainsi que les gens qui ont vu cela le décrivaient : [...] Ezekiel qui sort de sa tombe.

Une citation de Christopher Rutty, historien médical à l’Université de Toronto.
Deux photos d'époque de Teddy Ryder avec une note manuscrite.

Teddy Ryder, 6 ans, pesait 22 lbs quand il a été amené à Frederick Banting en juillet 1922. « Cher Dr Banting, J’aimerais que vous puissiez venir me voir », lui écrit-il dans une lettre, un an après son traitement. « Je suis maintenant un gros garçon et je me sens bien. Je peux grimper à un arbre. »

Photo : Radio-Canada / Alex Lupul

Les historiens situent souvent la découverte de l’insuline au moment de ces premiers miracles. L'historien Christopher Rutty n’est toutefois pas d’accord.

Pour que l’insuline fonctionne, elle doit être injectée tous les jours, plusieurs fois par jour. Une dose trop forte tue. Une dose trop faible est inefficace.

La question est : comment continuer à en produire, comment passer d’un laboratoire à une échelle de production suffisante pour continuer d’en donner non seulement à Leonard Thompson, mais aussi à tous les autres? Vous avez une clinique pleine de diabétiques!, dit-il.

Banting, Best et Collip obtiennent un brevet, qu’ils cèdent à l’Université de Toronto pour la somme symbolique de 1 $ chacun. L’Université met sur pied un comité qui pilotera la production dans ses propres laboratoires et ailleurs.

La pharmaceutique américaine Eli Lilly aide à peaufiner la formule et à rendre possible la production à grande échelle.

Il faudra encore plusieurs années pour que le traitement devienne ce qu’il est aujourd’hui. Les innovations pharmaceutiques se succèderont, l’insuline humaine remplacera l’insuline animale, et des variantes biosimilaires et analogues apparaîtront sur le marché.

Bien que des défis pour accéder au médicament persistent, Christopher Rutty estime que de grands efforts ont été faits pour en faire profiter le plus grand nombre de gens possible.

Cette préoccupation était là dès le début, dit-il.

Si bien qu’en octobre 1923, la production n'est pas encore massive, mais elle progresse. Surtout en Amérique du Nord, c’est un produit presque courant ou en voie de le devenir, selon Christopher Rutty.

Le Nobel et son héritage

La photo de la médaille représentant Alfred Nobel, dans un écrin.

La médaille du prix Nobel de médecine de 1923 a été officiellement décernée à Banting et Macleod, mais ils ont partagé leur prix avec Collip et Best.

Photo : Radio-Canada / Alex Lupul

Frederick Banting venait de rentrer à Toronto quand un ami l’a appelé pour lui dire d’ouvrir le journal. Tu as gagné le prix Nobel, félicitations!, lui aurait-il annoncé. La légende dit que Frederick Banting l'aurait envoyé paître.

Il était furieux d’apprendre qu’il partagerait la distinction avec John Macleod, qui était, à ses yeux, bien moins important que Charles Best dans le projet.

Quelques jours plus tard, Frederick Banting a d’ailleurs annoncé qu’il partagerait sa moitié du prix avec le jeune étudiant. John Macleod a ensuite partagé la sienne avec James Collip.

Christopher Rutty trouve d'ailleurs un peu ironique que la découverte de l'insuline soit souvent caractérisée dans l'imaginaire populaire par la discorde notoire qui régnait entre les quatre hommes.

En fin de compte, c’est aussi ce qui les a unis, observe-t-il.

Selon lui, c’est aussi une leçon sur la façon que le progrès scientifique fonctionne réellement : des hypothèses erronées qui mènent, presque par hasard, à de véritables découvertes et beaucoup de travail d’équipe.

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