PANIER D’ÉPICERIE

Quel est l’impact de la COVID sur le prix des aliments?

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PANIER D’ÉPICERIE

Quel est l’impact de la COVID sur le prix des aliments?

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La pandémie de COVID-19 a eu un impact indéniable sur les prix des aliments, poussés à la hausse par les bouleversements de la chaîne d’approvisionnement mondiale. Mais l’inflation alimentaire marquée des derniers mois a aussi été amplifiée et ne serait que temporaire.

« L'inflation va diminuer, mais ça ne veut pas dire que les prix vont diminuer, prévient toutefois l’économiste agricole Jean-Philippe Gervais. L’inflation et le niveau des prix, c’est deux choses. Il faut faire la distinction. »

« Je m’attends à ce que les prix restent élevés, notamment à cause de la pénurie de main-d'oeuvre », ajoute l’expert. Les défis qui secouent l’industrie agroalimentaire ont été exacerbés par la pandémie, mais ils étaient déjà présents avant.

2019 : le calme avant la tempête

Déjà en 2019, le prix des aliments grimpait, toutes catégories confondues.

L’année marquait le début d’une croissance plus forte, après trois ans de répit, mais qui allait rapidement être ralentie par la pandémie.

La progression des prix observée en 2019 n’a en effet pas été dépassée en 2020, sauf dans certaines catégories d’aliments, comme la viande et les produits laitiers et les oeufs.

2020 : l’économie au ralenti

En mars 2020, la pandémie de COVID-19 frappe pourtant le Canada de plein fouet.

Les frontières sont fermées, les restaurants n'accueillent plus de clients en salle à manger et les consommateurs se ruent dans les épiceries pour mettre la main sur du papier hygiénique, de la farine (rappelez-vous la folie du pain maison!), des cannages et d’autres denrées non périssables.

Cette affluence, provoquée par un élan de panique temporaire et un retour massif aux fourneaux dans les cuisines du pays, se traduit par une demande plus forte et des prix à la hausse en alimentation.

Variation annuelle des ventes hebdomadaires de certains produits

Source : Statistique Canada, Programme des prix à la consommation, totalisation spéciale

L’offre n’arrivait plus à suivre la demande. « La COVID-19 a désaligné les différents acteurs de la chaîne agroalimentaire, ce qui a causé une perte d'efficacité, explique l’agronome et économiste Pascal Thériault. En roulant au ralenti, les entreprises ont augmenté leur coût de production. »

Ce à quoi se sont ajoutées des mesures sanitaires coûteuses pour les employeurs de tous les secteurs, de la désinfection à l’ajout d'équipement de protection, comme des masques ou des panneaux de plexiglas pour protéger travailleurs et clients.

Des fermetures temporaires d’usines aux prises avec des éclosions de COVID-19 se sont aussi mises de la partie. C’est ce qui explique la hausse du prix des viandes, comme pour le boeuf (+ 6,5 % en 2020).

Prix du boeuf

hausse de mars à août
hausse de mars à août
Les prix indiqués sont ceux qui étaient en vigueur au moment de l’achat.
Source : Statistique Canada

Une fois les stocks regarnis et la demande stabilisée, la situation s’est améliorée à partir de juillet. La pression observée sur les prix dans la première moitié de l’année a été atténuée quand la production a réussi à retrouver des niveaux prépandémiques.

Ramenées sur une année complète, les fluctuations mensuelles de 2020 ne se sont donc pas traduites par une hausse majeure de l’inflation ni des prix à la consommation.

Le bouleversement de la chaîne de distribution a toutefois causé des pénuries de certaines denrées, et s’est soldé par des étalages dégarnis à l’épicerie et une moins grande diversité de produits, comme dans les coupes de viande mises en vente.

2021 : l’effet de glissement

La pandémie s’est poursuivie en 2021, mais la campagne de vaccination a permis d’alléger, progressivement, les mesures sanitaires au fil des mois.

Les rassemblements privés ont été permis, puis élargis, et les restaurants ont rouvert leur salle à manger, parfois même jusqu’à leur pleine capacité.

« La reprise économique a fait en sorte que, tout d’un coup, la demande de produits alimentaires était encore plus présente », affirme l’économiste Josée Robitaille.

« Toute cette effervescence-là, qui n’était pas là l’année précédente, a eu un impact sur les prix. La demande était présente et l’offre subissait encore, dans les chaînes d’approvisionnements, certaines contraintes liées à la COVID-19 et au manque de main-d'oeuvre. »

— Josée Robitaille, ministère de l'Agriculture, de l'Alimentation et des Pêcheries du Québec

Résultat : l’inflation alimentaire a fait un retour remarqué à partir du mois d’août, jusqu’à atteindre un sommet jamais vu depuis 10 ans en décembre.

La hausse était inévitable, selon Josée Robitaille, qui l’attribue à la fois au redémarrage de l’économie et au rattrapage des prix.

« L’année précédente, à la même période, tout était à la baisse, rappelle-t-elle. On part de là et on se compare. Il ne faut pas oublier ça. C’est ce qui explique le “wow, les prix augmentent tellement”. »

Pour faire le calcul, chaque mois de 2021 est comparé à son équivalent de 2020, où, à partir de juillet, rappelons-le, l’inflation a ralenti et les prix étaient anormalement bas.

C’est ce qu’on appelle l’effet de glissement.

Comparaison de l’indice des prix à la consommation en alimentation de 2020 à 2021

Source : Statistique Canada

La pandémie a bouleversé l’ensemble de la chaîne de distribution, des producteurs jusqu’aux consommateurs, qui ont changé leurs habitudes.

L’achat en ligne et la livraison à domicile ont, par exemple, gagné en popularité.

Au même moment, les commerçants ont aussi mis la pédale douce sur les rabais et les coupons, pour éviter de trop stimuler la demande, mais surtout pour limiter les pertes. Ces derniers avaient déjà peu de marge de manoeuvre pour absorber, eux aussi, les frais supplémentaires entraînés par la pandémie.

Pareil pour l’industrie agroalimentaire, à qui Jean-Philippe Gervais lève son chapeau. Le vice-président de Financement agricole Canada souligne la force et la résilience dont elle a fait preuve, et les solutions qui ont été déployées pour naviguer en contexte pandémique, au rythme des éclosions, des fermetures et du manque de main-d'oeuvre.

« Mais ces solutions ont eu des coûts », rappelle l’économiste, et ces coûts ont été transférés aux consommateurs au fil du temps.

L’inflation alimentaire en 2021 a donc non seulement été amplifiée par l’effet de glissement, mais a quand même été poussée à la hausse par la pandémie et la reprise économique.

Malgré tout, parmi les huit composantes principales de l’indice des prix à la consommation, ce n’est pas l’alimentation qui a fait le plus mal au portefeuille l’an dernier.

Le pouvoir d’achat aussi a changé

Le salaire horaire moyen des Canadiens a progressé de 8,2 % depuis 2019, soit à un rythme presque deux fois plus rapide que le prix des aliments achetés en magasin (4,6 %). Leur pouvoir d’achat a donc augmenté.

Ils ont même gagné du pouvoir d’achat sur 32 des 45 produits de notre projet « Les aliments vous coûtent-ils vraiment plus cher qu’avant? », soit un nombre plus grand de produits qu’en 1997 (+7). Certains aliments leur coûtent quand même plus cher aujourd’hui qu’en 2019, comme le saumon en conserve (+ 5,9 %), le beurre (+ 2,1 %) et l’huile à frire ou à salade (+ 0,4 %), trois articles sur lesquels ils avaient pourtant gagné du pouvoir d’achat depuis 1997.

Si la progression du salaire horaire moyen a été avantageuse en 2020, elle a toutefois été rattrapée par l’inflation alimentaire dans la seconde moitié de l’année dernière. L’écart s’est réduit et la variation sur 12 mois de l’IPC des aliments achetés en magasin a même dépassé celle des salaires à partir d’avril.

2022 : le retour à la normale?

Jean-Philippe Gervais serait étonné que l’inflation alimentaire persiste encore longtemps, même s’il admet du même souffle qu’elle est déjà plus longue qu’il l'aurait cru.

Comme la plupart des experts, il s’attend à ce que les choses s’améliorent à partir de juillet, ou du moins pas avant.

« Je persiste et signe en disant que l’inflation est temporaire. On va revenir à une inflation alimentaire autour de 2 % à 3 %. »

— Jean-Philippe Gervais, Financement agricole Canada

C’est l’effet de glissement inverse. Les variations amplifiées de 2021 feront plutôt cette année une pression à la baisse sur les taux d’inflation mensuels.

Des mises en garde s’imposent malgré tout, selon les experts.

La pénurie de main-d'oeuvre ne va pas s’apaiser non plus du jour au lendemain, ajoute l’économiste Pascal Thériault, qui prévoit un rattrapage salarial.

« La pénurie de main-d'oeuvre, ça touche tout le monde, dit l’expert de l'Université McGill. Les hausses salariales à venir vont créer une inflation généralisée et les aliments vont coûter plus cher. »

L’alternative à la hausse des salaires en usine, poursuit-il, c’est l'automatisation, qui sous-entend aussi beaucoup d’investissements, « ce qui devrait se répercuter quand même dans le prix des aliments », selon lui.

« Les prix vont demeurer élevés, assure donc l’économiste Jean-Philippe Gervais. Je ne m’attends pas à ce qu’ils baissent. » Les aliments risquent même de perdre en qualité, à cause des problèmes d’approvisionnement et des enjeux de transport.

« L’évolution de la pandémie ajoute de plus un degré d'incertitude. Ça, c’est évident », conclut l’expert.

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Daniel Blanchette Pelletier journaliste, Melanie Julien chef de pupitre, Charlie Debons illustratrice, Mathieu St-Laurent développeur, Danielle Jazzar réviseure linguistique et Martine Roy coordonnatrice

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