À la recherche de candidats...

Voici pourquoi les élus ne ressemblent pas aux Canadiens

Alors que les organisations politiques présentent de plus en plus de Canadiens issus de la diversité, les obstacles à leur élection sont toujours nombreux. Selon notre analyse, les hommes blancs reçoivent davantage de financement de leur parti lorsque comparés à l’ensemble des autres candidats. Ils ont aussi accès aux meilleures circonscriptions. Et sur le terrain, des candidats racisés et autochtones nous ont confié subir des attaques racistes.

Chaque point représente un candidat aux élections fédérales de 2015 ou de 2019 pour le Parti libéral, le Parti conservateur, le Nouveau Parti démocratique et le Bloc québécois. Ils sont catégorisés en hommes blancs, femmes blanches, hommes racisés, femmes racisées, hommes autochtones et femmes autochtones. Les partis n’ayant pas terminé les nominations pour la présente élection, les candidats de 2021 ne sont pas pris en compte.

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Dès les nominations de candidats par les partis, les hommes blancs sont surreprésentés. Bien qu’ils ne composent que le tiers de la population canadienne, ils forment la moitié des rangs aux élections fédérales.

Candidats

Les lignes pointillées représentent le poids démographique.

Environ un candidat sur quatre est un député qui tente de se faire réélire. Ces députés sortants ont davantage de chances de gagner et la majorité d’entre eux sont des hommes blancs.

Députés sortants

Ils sont aussi surreprésentés dans les châteaux forts. Ces circonscriptions, gagnées à deux reprises de façon consécutive par un parti avec une marge d’au moins 10 %, ont de fortes chances d’être remportées de nouveau. Et dans ces dernières, les candidats sont des hommes blancs trois fois sur quatre.

Candidats dans les châteaux forts

Pour financer leur campagne, la majorité des fonds des candidats proviennent de transferts de leur parti ou association. Les hommes blancs reçoivent 10 % de plus que les autres.

Transferts reçus, en moyenne

Tout cela contribue à ce que les hommes blancs gagnent plus souvent que les autres candidats. En bout de course, bien qu’ils composent le tiers de la population, ils forment la majorité des élus.

Candidats élus

Les lignes pointillées représentent le poids démographique.

Nous avons refait les mêmes calculs en excluant les députés sortants. Là aussi, les hommes blancs avaient davantage de soutien financier de la part des partis, d’accès aux châteaux forts politiques et de chances de gagner.

« On constate un décalage de 10 à 15 ans entre la composition de la population générale et celle des députés, indique Marc André Bodet, professeur agrégé de sciences politiques à l’Université Laval. Ça veut dire que dans 10 ans, on verra peut-être une Chambre des communes qui ressemblera à la population d’aujourd’hui. Cet écart demeure. » Le chercheur fait partie de l’équipe pancanadienne qui a catégorisé les candidats politiques. Les détails sur ces données et l’analyse que nous en avons faite se trouvent dans la méthodologie à la fin de ce reportage.

Il explique que les politiciens expérimentés qui se représentent sont difficiles à déloger. Et comme ce sont majoritairement des hommes, généralement blancs, le renouvellement de la Chambre des communes se fait lentement. Mais elle se diversifie. La proportion d’élus racisés et autochtones a augmenté lors de la dernière décennie. Lors des élections fédérales de 2008 et 2011, les députés racisés représentaient 8 % des élus, et les députés autochtones, 2 %. En 2015 et 2019, ces chiffres ont grimpé respectivement à 15 % et 3 %. Toutefois, ces groupes restent malgré tout sous-représentés par rapport à leur poids démographique.

Le député libéral Emmanuel Dubourg
Le député libéral Emmanuel Dubourg, à gauche, sur la colline du Parlement, le 12 mars 2021. Photo : La Presse canadienne

Pour le député Emmanuel Dubourg, il est évident que les candidats non blancs ont une expérience différente en politique – et elle va bien au-delà du financement ou de leur probabilité d'être élu. « Quand je fais du porte-à-porte, je choisis des bénévoles blancs pour m’accompagner et je le fais en journée, sinon les gens n’ouvrent pas leur porte », révèle-t-il.

Bien qu’il soit en politique depuis 15 ans, le comptable de formation et ancien professeur continue de prendre des précautions dans sa circonscription de Bourassa, à Montréal, après avoir reçu des commentaires haineux. Lors de la dernière campagne électorale, en 2019, il a embauché un agent de sécurité pour contrôler les entrées dans son local de campagne. Et le jour du scrutin, il a dû prévenir les services policiers de ses déplacements « aux heures et minutes » près pour garantir sa sécurité.

« Il est très important que les partis aillent vers les candidats racisés », indique le député Dubourg, qui est conscient d’être un des rares politiciens issus de la diversité dans un château fort politique. En 2019, il a remporté son élection avec 58 % des voix, loin devant ses adversaires. « Mais, nous aussi, nous devons faire l'effort de militer dans les partis politiques. Toutefois, il faut dire qu’au niveau des candidats racisés, décider de faire le saut en politique, ça vient avec un risque, et un risque important. »

CBC/Radio-Canada a recueilli des témoignages d’anciens candidats s’identifiant eux-mêmes comme racisés, autochtones ou non blancs, d’un océan à l’autre. Tous les partis sont représentés. Comme le député Dubourg, ces Canadiens témoignent du racisme qu’ils ont subi en participant à la vie démocratique du pays.

« Alors que je faisais du porte-à-porte, des gens m’ont dit de retourner chez moi. Certains me criaient dessus. Une personne m’a dit qu’elle était surprise que je connaisse la démocratie parce que les Philippines n’en sont pas une et que je suis Philippin. »

Jaeden Dela Torre

Candidat du NPD en 2019 dans la circonscription de Steveston–Richmond-Est, en Colombie-Britannique

« Des gens ont vu mon nom et ils ont pensé que c’était un nom juif. C’est là que j’ai commencé à recevoir des attaques antisémites, même si je ne suis pas juive. »

Mariam Ishak

Candidate du Parti conservateur en 2019 dans Pierrefonds–Dollard

« Ça commence avec ton nom, avec ta couleur de peau. Je reçois des commentaires islamophobes. Sur les réseaux sociaux, on me demande si je suis un terroriste ou un islamiste extrémiste. »

Taleeb Noormohamed

Candidat du Parti libéral pour Vancouver Granville en 2019 et 2021

« On utilise tout ce qu'on peut pour discréditer les adversaires. Ils vont utiliser le fait que je suis une femme, que je n’ai pas les mêmes origines. Ça fait partie du jeu. La peur de l'autre ou la peur de l'étranger, c'est souvent un atout gagnant. »

Isabel Dion

Candidate du Bloc québécois en 2019 et 2021 dans LaSalle–Émard–Verdun, à Montréal

« C’est en faisant du porte-à-porte que j’ai rencontré le plus d’hostilité. Et j’ai remarqué que quand je le faisais avec d’autres candidats blancs, on ne nous claquait pas la porte au nez et les gens nous donnaient l’occasion de discuter de notre plateforme. »

Evelyn Tanaka

Candidate du Parti vert en 2019 et 2021 dans la circonscription de Calgary Shepard, en Alberta

« Au Canada, je pense qu’il y a cette idée qu’on a moins besoin de données sur la race que les États-Unis parce que la race joue un rôle moins important ici que là-bas », souligne la professeure associée à l’Université Carleton, Erin Tolley, qui est aussi titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur le genre, la race et les politiques inclusives. « Pendant la pandémie, au Canada, nous avons vu que les personnes racisées sont plus exposées à la COVID-19 et qu’elles en meurent plus souvent. C’est un signe évident que la race compte. »

Pour évaluer l’importance de cet enjeu en politique, elle a épluché pendant quatre ans les documents et déclarations publiques des milliers de candidats des dernières élections fédérales. La base de données ainsi constituée, avec une équipe de recherche pancanadienne, donne un niveau de détails inégalé sur l’identité des candidats politiques au Canada.

« Même la Bibliothèque du Parlement, qui recense les femmes et les candidats autochtones, ne collecte aucune information sur les candidats racisés, ajoute l’experte. Et je pense que c’est le reflet de l’inconfort que nous avons à réfléchir à la race, parler de la race et admettre qu’il y a une histoire raciale au Canada qui influence tous les aspects de notre société. »

Cette démarche fait écho aux mesures réclamées en avril 2020 par le Caucus canadien des parlementaires noirs après le meurtre de George Floyd aux États-Unis. Au sommet de la liste : améliorer la collecte de données sur l’identité des individus à tous les paliers de gouvernement pour mesurer les effets du racisme au pays. Outre les 8 membres du caucus – y compris Emmanuel Dubourg –, 160 députés et sénateurs ont également signé la déclaration.

Les femmes blanches sont sous-représentées au sein des candidats par rapport à leur poids démographique, tout comme les femmes racisées et les hommes autochtones (1,7 % des candidats, mais 2,3 % de la pop.).

Candidats

Les lignes pointillées représentent le poids démographique.

Du côté des hommes racisés et des femmes autochtones, la proportion de candidats est semblable à leur poids démographique.

Candidats

Les députés qui tentent de se faire réélire ont plus de chances de gagner leur élection. Mais les femmes racisées et les hommes autochtones sont moins souvent des députés sortants que les hommes blancs.

Députés sortants dans chaque groupe

La proportion de députés sortants est encore plus basse chez les femmes blanches et les hommes racisés. Mais les femmes autochtones sont en dernière position à cet égard.

Députés sortants dans chaque groupe

Les femmes blanches se retrouvent deux fois moins souvent dans un château fort politique que les hommes blancs. Du côté des femmes et des hommes racisés, c’est environ trois fois moins.

Candidats dans un château fort, par groupe

En 2015 et 2019, aucun homme et aucune femme autochtones n’ont été nommés dans un château fort.

Pour ce qui est des fonds provenant des partis pour l’organisation de leur campagne, les hommes blancs reçoivent plus que l’ensemble des autres candidats, en moyenne. Mais quand on prend les groupes un à un, les hommes racisés reçoivent 3 % de plus.

Transferts reçus, en moyenne

En revanche, les femmes racisées, les femmes blanches, les hommes autochtones et les femmes autochtones reçoivent des milliers de dollars de moins de la part de leur parti, comparés aux hommes blancs.

Transferts reçus, en moyenne

À la ligne d’arrivée, les hommes autochtones gagnent aussi souvent que les hommes blancs. En revanche, les hommes racisés et les femmes racisées, tout comme les femmes blanches, perdent plus souvent.

Élus dans chaque groupe

Pour ce qui est des femmes autochtones, avec moins de financement et aucun accès aux châteaux forts, la cinquantaine de candidates s’étant présentées en 2015 et 2019 ont gagné moins souvent que tous les autres groupes.

Élus dans chaque groupe

Pancartes de la candidate conservatrice Mariam Ishak, vandalisées avec des croix gammées.
Les pancartes de la candidate conservatrice Mariam Ishak ont été vandalisées à répétition lors de la campagne électorale de 2019. Photo : Dennis Cleary/CBC

« Je suis une femme immigrante et j’ai vécu à la fois de l’antisémitisme et de l’islamophobie, alors que je ne suis ni musulmane ni juive », dit Mariam Ishak, candidate conservatrice dans Pierrefonds–Dollard en 2019. Chaque semaine, des croix gammées étaient inscrites sur ses affiches, en plus de courriers suspects envoyés à son bureau. « Je recevais des messages sur ma page Facebook disant “retourne d’où tu viens”, “tu veux changer notre façon de vivre” ou “merci de ne pas porter le voile”. »

Elle avertit alors son parti, qui lui recommande de communiquer avec la police, ce qu’elle a déjà fait. Et puis plus rien. « J’aurais aimé que le parti dénonce publiquement ce qu’il se passait. Et pas juste pour moi, mais pour tous les candidats qui vivaient la même chose. » Nous avons demandé une réaction au Parti conservateur quant à cette affirmation, mais nous n’avons pas reçu de réponse. « Ce n’étaient plus des attaques contre le Parti conservateur, le Parti libéral ou le NPD. C’étaient des attaques basées sur un nom, une apparence, une religion. »

Et au racisme s’est aussi ajouté le sexisme. On lui demandait pourquoi ce n’était pas son mari qui se présentait. « Certaines personnes se disent qu’un homme serait plus à même d’être député ou serait meilleur », ajoute-t-elle. « Quand on parle des difficultés ou défis auxquels les femmes font face en politique, j’ai vécu tout cela. »

Cela ne décourage pas pour autant la spécialiste en service financier, qui songe à se lancer à nouveau en politique dans quelques années, après être arrivée en deuxième position en 2019 avec 18 % des votes. « J'ai un garçon et une fille. Je veux leur montrer que si on croit vraiment à ce que l’on fait, on doit continuer, parce que ces gens-là, pleins de haine, ils vont être partout, pas seulement en politique. »

Vue d'ensemble de la Chambre des communes à Ottawa, en juillet 2019, lors de la période des questions.
Vue d'ensemble de la Chambre des communes à Ottawa, en juillet 2019, lors de la période des questions. Photo : Radio-Canada

Notre analyse montre que les femmes, peu importe leur groupe (candidats blancs, racisés ou autochtones), sont systématiquement défavorisées par rapport aux hommes du même groupe. Pour le professeur Marc André Bodet, c’est une des manifestations de ce qu’on appelle l’intersectionnalité.

« L’intersectionnalité, c’est l’addition de barrières, explique le politologue. Par exemple, les femmes ont des défis plus importants à surmonter que les hommes en politique. Les personnes issues des minorités racisées aussi. Mais être une femme issue d’une minorité ajoute une barrière additionnelle. Au fur et à mesure qu’on ajoute des caractéristiques personnelles, les choses deviennent de plus en plus difficiles. C’est ce qui fait que, pour une femme autochtone ou issue d’une minorité culturelle, les défis sont encore plus grands que pour une femme issue de la majorité blanche. »

« Représenter, ça veut dire représenter des idées, des opinions, mais il faut aussi que les citoyens et citoyennes aient l’impression que leurs identités font partie des discussions, souligne Marc André Bodet. C’est ce qui leur permet de se dire “les gens qui me représentent sont capables de se mettre dans mes souliers et de comprendre ma réalité”. »

Les hommes blancs ont aussi plus tendance à se présenter, souligne la professeure Erin Tolley. « D’une part, comme société, on les encourage davantage, mais quand ils regardent la Chambre des communes, ils voient aussi des gens qui leur ressemblent et donc peuvent s’imaginer à leur place. » La chercheuse ajoute que les occasions politiques se présentent également plus souvent dans les cercles masculins. « Par exemple, le domaine du droit ou des affaires sont des secteurs qui fournissent de nombreux candidats et ce sont des branches avec beaucoup d’hommes blancs, avec des réseaux qui les propulsent dans des sièges de députés. »

La candidate du Nouveau Parti Démocratique Lori Campbell en 2019
La candidate du Nouveau Parti Démocratique Lori Campbell, à gauche, en 2019 Photo : Shawn Johnston/Page Facebook Lori Campbell for Waterloo

Quand le NPD a invité Lori Campbell à se présenter dans la circonscription de Waterloo, en Ontario, son premier réflexe a été de refuser. « La politique peut être un espace violent, surtout pour une femme, et encore plus pour une femme autochtone et queer », explique celle qui est désormais vice-présidente associée pour l’implication des Autochtones à l’Université de Regina.

Mais c’est en se remémorant les paroles d’une de ses aînées, l’écrivaine Maria Campbell, qu’elle a finalement décidé de sauter dans l’arène. « Elle m’a dit qu’être Autochtone, c’est politique. » La doctorante en éducation et justice sociale s’est sentie responsable et imputable envers sa communauté.

Arrivée en troisième position avec 15 % des voix en 2019, l’ancienne candidate reconnaît qu’elle n’était probablement pas dans une circonscription à portée de victoire. Mais avec le recul, elle déplore le manque de soutien de son parti. Elle souligne qu’en campagne électorale, les partis se vantent de la diversité de leurs candidatures, mais sans nécessairement investir dans celles des minorités. « J’ai eu l’impression qu’ils avaient décidé d’avance comment ça allait se passer et ils n’ont pas fait d’efforts supplémentaires pour moi. »

Et quand les médias ont annoncé qu’elle était la première candidate bispirituelle à des élections fédérales, les questions qui lui étaient posées se sont subitement mises à tourner autour des enjeux autochtones et queers. malgré ses études doctorales en éducation et justice sociale.

« Il faut que nous soyons présents pour prendre des décisions à tous les niveaux, pas seulement quand ceux en position de pouvoir nous demandent notre avis, soutient Lori Campbell, qui est Métisse-Crie et membre de la Première Nation Montreal Lake Cree, signataire du Traité n°6. Si les personnes blanches peuvent prendre des décisions pour tous, alors les Autochtones le peuvent aussi, tout comme les personnes queers. Nous sommes plus que notre identité, mais notre identité influence notre vision du monde, les lois que nous écrivons et notre leadership. »

« Tu passes ton temps à montrer que tu es plus que la couleur de ta peau, que ta religion. Mais ensuite les médias te demandent de parler de ces choses-là. Ils te ramènent à l’identité d’un candidat racisé d’origine X ou Y plutôt qu’une personne avec un point de vue intéressant sur la santé, l'éducation, le logement, les services de garde. »

Taleeb Noormohamed

Candidat libéral dans Vancouver Granville en 2019 et 2021

« Les hommes blancs doivent comprendre qu’ils ne seront probablement pas attaqués de la même manière que les candidats de couleur. Les partis doivent avoir des ressources spécifiquement dédiées à contrer ces horribles attaques racistes. Parce que tu ne peux pas faire campagne si tu ne te sens pas en sécurité. »

Jaeden Dela Torre

Candidat du NPD en 2019 dans la circonscription de Steveston–Richmond-Est, en Colombie-Britannique

« Il faut aller là où on n'est pas. Il faut ouvrir les portes. C'est un défi, mais si on s'était dit : "Oh, les femmes n'ont pas le droit de vote, c'est trop difficile, je m'en vais", on ne l'aurait jamais eu. Il faut y aller. »

Isabel Dion

Candidate du Bloc québécois en 2019 et 2021 dans LaSalle–Émard–Verdun, à Montréal.

Les recherches de la professeure Erin Tolley sur la couverture médiatique des candidats montrent qu’on parle rarement des caractéristiques socio-démographiques des candidats blancs, alors que c’est très souvent le cas pour les autres aspirants politiciens. « Ce ne sont pas seulement des candidats, dans les reportages, ce sont des candidats racisés », souligne-t-elle.

« Il ne faut pas éviter de parler des origines ou de l’appartenance culturelle de quelqu’un, parce que cela fait partie de nous. Le problème, c’est surtout que les médias ont tendance à n’en parler que lorsqu’il s’agit de quelqu’un qu’on perçoit comme étant “l’autre”. Par exemple, quand un candidat est blanc ou qu’il a un historique de privilèges, on ne parle pas de la manière dont cela influence les enjeux qu’il défend. Alors que pour les candidats racisés, leur appartenance culturelle ou ethnique est perçue comme étant politiquement pertinente. »

Bien qu’elles ne soient pas spécifiquement mises de l’avant dans les paragraphes suivants, les femmes blanches sont sous-représentées dans tous les grands partis.

En 2015 et 2019, au Bloc québécois, 95 % des candidats étaient blancs. Parmi les partis analysés, c’est le seul sans femme autochtone. Contrairement aux autres partis, le Bloc québécois nomme des candidats au Québec seulement. Les personnes racisées et les Autochtones représentent 15 % de la population québécoise (c’est 27 % au Canada).

Candidats du Bloc québécois

Du côté du Parti conservateur, les candidats étaient blancs dans 82 % des cas. C’est le parti avec le plus d’hommes racisés, tout comme le plus d’hommes candidats, toutes catégories confondues.

Candidats du Parti conservateur

Au Parti libéral, 77 % des candidats sont des femmes et des hommes blancs, ce qui se rapproche de leur poids démographique au pays (73 %).

Candidats du Parti libéral

Le NPD est le parti dont la proportion de candidatures issues de la diversité est la plus proche de leur poids démographique, tout juste devant le Parti libéral. C’est dans ses rangs qu’on retrouve le plus grand nombre de femmes racisées et de femmes autochtones.

Candidats du Nouveau Parti démocratique

Pour ce qui est des élus, au Bloc québécois, ils étaient blancs dans 98 % des cas. Entre 2015 et 2019, un seul homme autochtone a été élu.

Élus du Bloc québécois

Au Parti conservateur, 92 % des élus étaient blancs. Aucune femme autochtone de ce parti n’a réussi à se faire élire en 2015 et en 2019.

Élus du Parti conservateur

Bien que le NPD ait les candidatures les plus diversifiées, il arrive en deuxième position pour ce qui est des élus. Ses députés sont blancs dans 87 % des cas. C’est le parti qui a élu le plus de femmes autochtones, toutes proportions gardées.

Élus du Nouveau Parti démocratique

Le Parti libéral est le parti avec le plus de candidats élus issus de la diversité (26 %), notamment d’hommes racisés, de femmes racisées et d’hommes autochtones.

Élus du Parti libéral

Taleeb Noormohamed, candidat du Parti libéral en 2019 et 2021 dans la circonscription de Vancouver Granville
Page Facebook Taleeb Noormohamed Photo : Taleeb Noormohamed, au centre, candidat du Parti libéral en 2019 et 2021 dans la circonscription de Vancouver Granville

Pour faire campagne, de nombreux candidats prennent des mois de congé de leur emploi, investissant temps et économies dans la course. Mais tous ne peuvent pas se le permettre, soulève Taleeb Noormohamed, candidat libéral dans Vancouver Granville, qui se représente après avoir perdu en 2019 contre Jodi-Wilson Raybould.

« Il y a non seulement les risques associés au racisme, mais il y a aussi les risques financiers, ajoute celui qui est PDG d’une plateforme de vente en ligne basée aux États-Unis. Si vous êtes un immigrant de première génération ou l’enfant d’immigrants, vous n’avez peut-être pas d’historique de longue stabilité financière. Et si vous n’êtes pas élu, vous n’avez peut-être pas de coussin financier pour passer au travers. »

En plus de l’indépendance financière des candidats, les revenus des citoyens ne sont pas les mêmes dans toutes les circonscriptions. Et quand les candidats démarrent leur campagne, ils récoltent des dons en se tournant souvent en premier vers leur communauté. « Je suis obligé de faire des activités de financement à très bas prix, environ 100 $ ou 150 $, indique le député Dubourg, à Montréal-Nord. Alors que je vois mes collègues qui peuvent remplir des salles en demandant 400 $, 500 $ ou même 1000 $. Je dois composer avec cette difficulté et compenser avec beaucoup de bénévoles lors des campagnes électorales. »

Bien que les dons du public soient importants, une grande partie des fonds de campagne des candidats demeurent des transferts provenant des partis. « C’est de l’argent que les partis décident de donner à des candidats dans lesquels ils croient », explique la professeure Erin Tolley. Or, les montants de ces transferts ne sont pas les mêmes pour tous. À l’exception des hommes racisés, ce sont les hommes blancs qui reçoivent le plus d’argent en moyenne, selon notre analyse. « C’est une preuve évidente que les partis, au moment de donner des ressources aux candidats pour gagner leur élection, ne choisissent pas toujours de les donner aux candidats qui sortent de la norme. Et ce, même s’ils disent que la diversité est importante pour eux. »

Les partis réagissent

Nous avons partagé nos résultats aux quatre partis analysés, en plus du Parti vert. Nous leur avons demandé quels financements, ressources ou outils ils offraient spécifiquement aux candidats racisés et Autochtones. Malgré plusieurs tentatives pour les joindre par courriel et par téléphone, le Parti conservateur et le Bloc québécois n’ont pas répondu à nos demandes.

« Une représentation équitable pour les femmes et tous les Canadiens dans notre démocratie est une priorité importante pour l’équipe Trudeau et la campagne électorale 2021 du Parti libéral », a répondu la porte-parole Adrienne Vaupshas. « Pour ce qui est de la nomination des candidats dans les circonscriptions sans député sortant, nous faisons des recherches pour trouver des candidats de communautés sous-représentées au Parlement. Cela inclut les femmes, les personnes noires, les Autochtones, les personnes de couleur, les personnes LGBTQ2, les personnes avec des handicaps et les personnes issues de communautés marginalisées. »

« Nous voulons un Parlement qui est représentatif de la diversité de nos communautés », nous a écrit la directrice nationale du NPD, Anne McGrath. « Jagmeet Singh et le NPD s’engagent à former un gouvernement qui représente la diversité de notre pays. » Le parti souligne que ses règles entourant la nomination des candidats obligent le remplacement des députés qui ne se représentent pas par un candidat d’un groupe sous-représenté.

Pour le Parti vert, les seules données disponibles étaient le nombre de candidats en 2019. Lors de cette élection, 85 % des candidats étaient blancs. Les autres candidats étaient des femmes racisées (6 %), des hommes racisés (5 %) et autant de femmes que d’hommes autochtones (3 % au total). À la fin de la campagne de 2019, deux femmes blanches et un homme blanc ont été élus. Notez que l’actuelle cheffe du Parti vert, Annamie Paul, a été élue en octobre 2020 lors d’une élection partielle, après la démission du libéral Bill Morneau, et n’est pas inclue dans les données que nous avons utilisées.

Après l’élection de 2019, le Parti vert dit avoir sondé ses candidats issus de groupes sous-représentés. Depuis, de nouvelles mesures ont été implémentées dont « une mise à jour majeure des règles entourant les nominations pour assurer un processus équitable, en plus de la campagne “Faites le saut” qui vise spécifiquement à recruter des leaders progressistes, impliqués dans leur communauté et issus de la diversité, comme candidats ».

Méthodologie

Les données sur les candidats ont été compilées par Anna Elizabeth Johnson (Université de Toronto), Erin Tolley (Université Carleton), Melanee Thomas (Université de Calgary) et Marc André Bodet (Université Laval). Ils ont reçu un financement du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada pour réaliser ce travail.

Pour identifier les châteaux forts des partis, nous avons utilisé les résultats électoraux de 2004 à 2019. Les données financières proviennent des déclarations financières des candidats révisées par Élections Canada. La proportion des différents groupes dans la population canadienne est tirée du plus récent recensement, soit celui de 2016.

Par souci de transparence et d’intégrité journalistique, nous rendons publique l’intégralité de notre analyse. Cliquez ici pour la consulter.

Vous avez des données d'intérêt public que vous souhaitez nous faire parvenir? Écrivez à nael.shiab@radio-canada.ca (clé PGP) et valerie.ouellet@cbc.ca.

Naël Shiab et Valérie Ouellet journalistes de données, Sylvène Gilchrist réalisatrice, Francis Lamontagne designer, Melanie Julien chef de pupitre, Martine Roy coordonnatrice. Avec la collaboration d’Anna Ashitey recherchiste.