Les zabbalines : vies d’ordures, de recyclage et d’exploit

Ils feraient partie des meilleurs recycleurs de la planète. Chaque jour, les zabbalines du Caire collectent de façon informelle 10 000 tonnes de déchets. À mains nues, ils les trient ensuite dans leurs bidonvilles, puis vendent les matières recyclables à des entreprises locales. Ils redonnent ainsi vie à plus de 80 % des déchets. De quoi donner des complexes à l’Occident. Incursion dans la cité-ordures de Manshiyat Nasser.

Par Pascal Michaud

19 août 2019

« Je ramasse les ordures depuis que je suis né », lance Samier Naggy, la voix éraillée, sur le toit de l’immeuble de briques rouges décrépit dans lequel il habite avec sa femme, ses quatre filles et ses deux garçons. Pour lui, le travail a commencé jeune. Très jeune. Et l'école n’a pas été une option, comme pour encore 40 % des enfants du quartier.

La cité-ordures de Manshiyat Nasser, au Caire, où vivent 70 000 zabbalines.
Vue générale du bidonville de Manshiyat Nasser, dans lequel s'entassent 70 000 zabbalines. Ce mot signifie « peuple des ordures » en arabe égyptien. Photo : Radio-Canada/Pascal Michaud

À l’instar de milliers d’autres, l’homme de 34 ans a hérité du métier de son père. Ici, on est éboueur de génération en génération.

Depuis 70 ans, Samier et son peuple exploitent de façon informelle le créneau du ramassage des déchets. Les quelque 100 000 zabbalines de la capitale occupent, en quelque sorte, une partie du vide laissé par les pouvoirs municipaux, qui sont incapables de garantir un service efficace de collecte des ordures ménagères dans tous les quartiers du Caire, gigantesque agglomération de plus de 20 millions d’habitants.

Dans Manshiyat Nasser, comme dans les cinq autres bidonvilles du Caire habités par les zabbalines, on travaille donc avec les ordures. On vit parmi elles. On les côtoie jour et nuit.

Une ruelle de Manshiyat Nasser encombrée d'ordures.
Les déchets sont omniprésents dans Manshiyat Nasser, notamment dans les ruelles comme celle-ci. Photo : Radio-Canada/Pascal Michaud

Chaque jour, vers 11 h, Samier quitte avec sa vieille camionnette rouge le quartier poussiéreux, labyrinthique et nauséabond où il est né, pour aller collecter les ordures ménagères dans certains secteurs de la capitale.

Immeuble par immeuble, étage par étage, porte par porte.

Vaille que vaille, les zabbalines délestent la métropole égyptienne de 40 % des 23 000 tonnes de déchets domestiques qui y sont générés quotidiennement, selon une étude publiée en 2016 par des chercheurs britanniques et l’Agence allemande pour la coopération internationale, qui œuvre au développement durable dans le monde entier. Le « peuple des ordures » ne demande en retour qu’une rétribution minimale aux résidents pour le service offert.

Comme chacun des zabbalines, Samier a ses territoires de collecte bien définis, négociés en vertu d’ententes informelles conclues avec des citoyens et des propriétaires d’immeuble. Ses quartiers sont ceux d’El-Sayeda Zainab, d’Abdeen et de Nasr City.

Samier Naggy explique la nature de son travail.
Samier Naggy collecte les ordures plus de 12 heures par jour pour subvenir aux besoins de sa famille. Photo : Radio-Canada/Pascal Michaud

En plus de travailler le jour, le père de famille fait aussi une ronde nocturne, à partir de 23 h.

« Je dois travailler la nuit pour arriver à survivre. »

– Samier Naggy, éboueur

L'éboueur, qui vit dans l’extrême pauvreté, préfère tout de même collecter les déchets sous les étoiles. Le risque y est moins grand de se faire importuner pour un rien par les policiers, raconte-t-il, les traits tirés.

Après la collecte, le tri

Au terme de chaque nuit, Samier rentre au bercail vers 6 h, éreinté, lorsque sa camionnette fumante est surchargée. C’est là que sa femme, Mona, et leurs trois filles les plus âgées entrent en scène pour le tri des ordures. Car chez les zabbalines, cette tâche, qui s’échelonne de 7 h à 18 h, est généralement une affaire féminine.

En ce mardi matin, les trois entrées de Manshiyat Nasser bourdonnent d’activité. Par centaines, des zabbalines s’en vont pour la journée, d’autres reviennent de la nuit.

Un camion franchit une des trois entrées de Manshiyat Nasser.
Chaque jour, les zabbalines empruntent par milliers cette entrée de Manshiyat Nasser pour aller ramasser les ordures dans différents quartiers de la capitale. Photo : Radio-Canada/Pascal Michaud

Dans ce fourmillement incessant, Samier franchit l’impasse terreuse menant à sa résidence avec un chargement d’une tonne. C’est la quantité qu’il rapporte en moyenne chaque fois. Seul et à bout de bras, mentionne-t-il, exténué. Ses fils Kerlos, 7 ans, et Merloa, 2 ans, sont encore trop petits pour l’accompagner pour la cueillette. Mais ça viendra, fort probablement.

Une fois les sacs de poubelle déchargés du véhicule dans un désordre absolu sur le parterre extérieur de la résidence familiale, ils sont éventrés un à un.

Sous l’oeil attentif de leur père, Simone, 13 ans, Martina, 10 ans, et Christine, 9 ans, s’exécutent de façon machinale, entourées de chats et de chiens errants aux aguets. Des rats s’invitent aussi.

Trois des quatre filles de Samier Naggy trient les ordures.
Accroupies, Simone, Martina et Christine trient les déchets. Chez les zabbalines, cette tâche est principalement dévolue aux femmes et aux fillettes. Photo : Radio-Canada/Pascal Michaud

Dans Manshiyat Nasser, ce genre de tableau est banal. Il se dessine des centaines de fois, dans chaque ruelle, dans chaque cul-de-sac, dans chaque interstice du quartier.

Partout.

L’odeur insoutenable qui émane de la scène ne gêne plus depuis longtemps la famille de Samier.

« On a l’habitude de travailler comme ça », résume l’homme de peu de mots, en montrant du doigt le capharnaüm de déchets dans lequel se trouvent épouse et enfants, que les mouches et les cafards ne dérangent même plus.

L’œil vif des trieuses

Simone trie des déchets et des matières organiques.
À mains nues, Simone sépare un carton de jus de certains déchets organiques. Pour l’adolescente de 13 ans, ce geste est anodin. Photo : Radio-Canada/Pascal Michaud

Sans gants ni masque, les trois filles et leur mère séparent d’abord les matières organiques, car le tri sélectif des ordures, à la source, n’est pas implanté en Égypte. Pelure d’agrume flétrie, carotte esquintée, salade défraîchie : les restants de table composent ici de 50 % à 60 % des déchets.

Mais rien ne se perd.

Samier évite le gaspillage en donnant toute cette nourriture aux cochons qu’il élève dans un petit enclos. Proscrit en Égypte par l’islam, le porc fait, en revanche, partie intégrante de la vie des zabbalines, qui appartiennent pour la très grande majorité à l’Église copte orthodoxe.

Le petit Kerlos inspecte l'enclos où se trouvent les porcs de la famille.
Kerlos, un des deux fils de Samier, s’apprête à nourrir les cochons appartenant à la famille. Photo : Radio-Canada/Pascal Michaud

Lorsque les matières organiques sont traitées, Mona, Simone, Martina et Christine s’attellent, mains sales et regard aiguisé, au tri de ce qui est recyclable.

Plastique, aluminium, verre, carton : rien n’échappe à leur attention. Chaque article est repéré adroitement parmi le monticule d’ordures jonchant le sol, puis déposé dans le ballot qui lui est dévolu.

La petite Martina, 10 ans, procède au tri des matières recyclables.
Le tri des matières recyclables, comme les plastiques et les canettes de boisson gazeuse, n’a plus de secrets pour Martina, 10 ans. Photo : Radio-Canada/Pascal Michaud

Au bout de quelques heures, certains sacs débordent, prêts à être entreposés, parfois dans la rue, faute d’espace.

Comme tous les éboueurs, Samier pèsera ses ballots. Il vendra ensuite leur contenu, dont le prix est dicté par les cours mondiaux des différentes matières recyclables, à certains ateliers de recyclage ayant pignon sur rue dans Manshiyat Nasser.

Ce quartier, le plus industrialisé des six habités par les zabbalines, compte aujourd’hui des centaines de micro-entreprises familiales. Selon l’Agence allemande pour la coopération internationale, le nombre d'ateliers et d’usines dans Manshiyat Nasser fait de cet endroit une des plus grandes zones de recyclage informel au monde.

Un homme utilise un palan à corde pour stocker des matériaux recyclables sur le toit de son immeuble.
Certaines familles stockent leurs matériaux recyclables sur le toit de l’immeuble où elles habitent, à l’aide d’un palan à corde. Photo : Radio-Canada/Pascal Michaud

Une vaste chaîne de recyclage

Le fruit du labeur de Samier et de sa famille, premiers maillons d’une chaîne de recyclage, se transporte chaque jour aux quatre coins du bidonville, notamment dans des ateliers de valorisation du plastique. Comme celui d'Ahmed, situé à un jet de pierre du domicile de Samier.

Entre deux gorgées de thé brûlant, le recycleur de 34 ans montre fièrement ses installations, un peu vétustes. Ici, dans un vacarme constant, on broie, on nettoie et on sèche trois types de sacs de plastique à usage unique, toutes couleurs confondues, à l’aide d’un granulateur et d’une ligne de lavage et de séchage.

Des employés trient les sacs de plastique à usage unique destinés au recyclage.
Des employés d’Ahmed à l’œuvre dans son atelier de valorisation de sacs de plastique à usage unique. Ici, on trie les matières destinées au granulateur. Photo : Radio-Canada/Pascal Michaud

Les yeux rivés sur son petit calepin jauni et sa calculatrice, Ahmed mentionne que ses 5 employés empaquettent 3 tonnes de plastique déchiqueté par jour.

Réduite en mille morceaux, cette matière est ensuite expédiée dans une autre usine du quartier. Elle y est une fois de plus lavée de presque toutes impuretés, puis transformée en petites pastilles de plastique rigide.

Celles-ci seront par la suite fondues dans une usine à l’extérieur de Manshiyat Nasser, et serviront à la fabrication de produits manufacturés destinés au marché égyptien, explique Ahmed, en prenant des notes sur la marchandise sortant de son atelier.

Un homme tient dans sa main du plastique broyé, lavé et séché.
Après avoir été broyés, lavés et séchés, voilà à quoi ressemblent les sacs de plastique à usage unique, à cette étape de valorisation. Photo : Radio-Canada/Pascal Michaud

Il suffit d’un instant pour constater que, chez les zabbalines, on ne naît pas tous égaux devant les déchets. Contrairement à Samier, Ahmed ne fréquente pas le bas de l’échelle socio-économique. Au sein de cette communauté, le fait d’accéder au rang de propriétaire d’un atelier ou d’une usine de recyclage est bien souvent lié à la naissance.

Et il est rare que les ramasseurs et les trieurs de déchets prennent l’ascenseur professionnel.

Dans ce monde hiérarchique des ordures, une famille de ramasseurs et de trieurs composée de 8 membres, comme celle de Samier, touche de 240 £ E (18 $ CA) à 400 £ E (31 $ CA) par jour, selon une étude publiée en 2016 par des chercheurs britanniques et l’Agence allemande pour la coopération internationale. Un recycleur de plastique comme Ahmed peut quant à lui gagner de 70 £ E (5 $ CA) à 90 £ E (7 $ CA). Pour leur part, les propriétaires d’usine de transformation de plastique de plus grande taille, qui disposent de dizaines d’employés, peuvent toucher 3300 £ E (260 $ CA).

L’aluminium, une matière prisée

Si les ateliers de récupération de plastique sont légion dans Manshiyat Nasser, les endroits consacrés au recyclage de l’aluminium, une des matières les plus lucratives pour les zabbalines, ne sont pas en reste.

Dans l’est du quartier, Hany Gamal, 33 ans, chapeaute le travail d’une trentaine d’employés dans ce qui est, dit-il, la plus grande usine d’aluminium de Manshiyat Nasser.

Ici, dans un bruit assourdissant, des dizaines de milliers de canettes de boisson gazeuse, achetées à divers ramasseurs et trieurs d’ordures, finissent dans un compacteur que deux travailleurs font marcher à plein régime.

Un homme transporte un bloc d'aluminium fraîchement compressé.
Les canettes d’aluminium compressées s’empilent vite dans l’entrepôt de l’entreprise appartenant à Hany Gamal. Photo : Radio-Canada/Pascal Michaud

Au total, 15 tonnes de canettes sont compressées chaque jour en immenses blocs. Ceux-ci seront expédiés par bateau en Italie et en Turquie, précise Hany, dont l’entreprise a tissé des liens avec des importateurs internationaux. Car certains zabbalines, bien souvent les plus fortunés, font affaire avec l’Europe, parfois aussi l’Asie.

Dans d'autres endroits de Manshiyat Nasser, des zabbalines transforment eux-mêmes des matières recyclables en produits nouveaux. C’est ce que font Walid, 38 ans, et Brahim, 34 ans, dans leur minuscule et sombre atelier encrassé, situé dans une des rues principales du quartier.

À l’aide d’une mouleuse italienne datant de 1967, ces deux frères fabriquent, de façon presque ininterrompue, des cintres à partir de divers objets ou pièces de plastique broyés au préalable, comme des chargeurs d’ordinateur désuets, des télécommandes de téléviseur brisées ou des radios transistor à plat.

Brahim tient dans sa main droite un cintre qui vient tout juste d'être produit.
Brahim montre un cintre sortant tout juste de sa ligne de production. Photo : Radio-Canada/Pascal Michaud

Bon an mal an, Walid et Brahim, qui ont hérité de l’entreprise familiale, produisent 3600 cintres par jour.

Les deux frères se plaisent à dire qu’ils ont été parmi les premiers à fabriquer de tels objets dans le quartier. Leur marchandise garnit les rayons de nombreux magasins de vêtements de la capitale, se réjouissent-ils.

Maîtres de l’économie circulaire

Dans Manshiyat Nasser, la presque totalité des déchets est recyclée, réutilisée ou valorisée d’une façon ou d'une autre. Une infime partie seulement est envoyée au dépotoir ou à l’enfouissement.

« Je crois que nous avons le taux de recyclage le plus élevé au monde », lance fièrement Ezzat Naem Guindy, 54 ans, depuis la véranda de sa résidence. Le fondateur de l’ONG The Spirit of Youth Association, qui œuvre à l’amélioration des conditions de vie de nombreux zabbalines, applaudit le travail de son peuple.

Ezzat Naem Guindy parle avec conviction du travail des zabbalines.
Le système de recyclage mis au point par les zabbalines est unique au monde, plaide Ezzat Naem Guindy, fondateur de l’ONG The Spirit of Youth Association. Photo : Radio-Canada/Pascal Michaud

À ses yeux, les zabbalines sont de véritables environnementalistes, car ils détournent des sites d’enfouissement et des dépotoirs des millions de tonnes de déchets annuellement.

« Nous faisons un très bon travail pour la protection de l’environnement. Nous recyclons 85 % des déchets, ce qui ne se fait nulle part ailleurs sur la planète. Nous sommes les seuls au monde à nous rendre chez l’habitant pour collecter les ordures porte par porte. »

– Ezzat Naem Guindy, fondateur de l’ONG The Spirit of Youth Association

Bien entendu, il est difficile de déterminer si le système mis sur pied par les zabbalines est le plus efficace du monde. Ou encore le seul au monde. De nombreuses communautés, issues d’autres pays en développement, exploitent elles aussi de façon informelle la niche de la collecte et du recyclage des déchets. C’est le cas en Inde, au Brésil, aux Philippines et en Argentine, entre autres.

En fait, selon la Banque mondiale, 1 % de la population urbaine dans les pays en développement travaille dans le secteur informel du recyclage, qui échappe à toute régulation de l’État. Cela représente de 15 à 20 millions de personnes.

Il n’en demeure pas moins que les conclusions de certaines études menées au sujet des zabbalines rejoignent les affirmations d’Ezzat Naem Guindy.

L’une d’entre elles, publiée en 2006 par des chercheurs de l'Université de Helwan, au Caire, et de l'École pour l’environnement et le développement de l'Université de Manchester, en Grande-Bretagne, mentionne que les zabbalines atteignent un taux de recyclage de 80 %. « Au cours des cinq dernières décennies, les zabbalines ont créé ce qui est sans doute l’un des systèmes de récupération de ressources les plus efficaces au monde », lit-on dans cette étude.

Un rapport plus récent, publié en 2010 par l’Agence allemande pour la coopération internationale, évoque sensiblement les mêmes chiffres. On y souligne que les zabbalines atteignent un taux de recyclage qui varie entre 80 % et 85 %. « Ils fournissent un service de porte-à-porte à frais minimes pour les résidents, et à un coût nul pour le gouvernement », précisent aussi les auteurs.

Un homme se tient sur le dessus de son camion, chargé de carton.
Un homme surcharge son camion de carton, un matériau recyclable très prisé dans la cité-ordures de Manshiyat Nasser. Photo : Radio-Canada/Pascal Michaud

À titre comparatif, le taux de recyclage des matières résiduelles dans les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques est en moyenne de 36 %. Dans un récent rapport, la firme britannique de gestion de risques Verisk Maplecroft a révélé que le Canada recycle 24 % de ses déchets municipaux.

Des pionniers reconnus ailleurs

Selon Laila Iskandar, une entrepreneure sociale qui travaille depuis 35 ans avec les zabbalines, ces derniers sont de véritables précurseurs. Il y a fort longtemps, les membres de cette communauté ont épousé le concept d’économie circulaire, souligne-t-elle, au sortir d’une rencontre consacrée au recyclage avec une demi-douzaine d’adolescentes du quartier.

Dans Manshiyat Nasser, comme dans les cinq autres bidonvilles où ils habitent, les zabbalines font de la valorisation des matières résiduelles un mode de vie.

« Ils ont commencé il y a 70 ans. Ce sont des pionniers. Leur modèle est connu partout dans le monde. »

– Laila Iskandar, entrepreneure sociale

À maintes reprises, le système de recyclage mis au point par les zabbalines a été salué à l’international, notamment pendant le Sommet de la Terre de Rio, en 1992. Au fil du temps, « le peuple des ordures » a aussi reçu des appuis financiers de la part d’Oxfam et de la Fondation Ford, entre autres.

Les zabbalines commencent même à être une source d’inspiration dans d’autres pays en développement, assure Laila Iskandar. « Plusieurs communautés ailleurs dans le monde essaient de mettre en place un système de collecte basé sur le porte-à-porte, qui est un aspect très important du travail des zabbalines », précise la femme de 70 ans, faisant référence à des communautés en Inde.

Laila Iskandar explique l'importance des zabbalines pour la ville du Caire.
L’entrepreneure sociale Laila Iskandar a consacré sa vie à venir en aide aux zabbalines du Caire. Photo : Radio-Canada/Pascal Michaud

Hormis leur excellent taux de recyclage, les zabbalines affichent aussi un taux de ramassage non négligeable, puisqu’ils collectent 40 % de tous les déchets domestiques générés chaque jour au Caire. Dans un rapport publié en 2011, l’Agence allemande pour la coopération internationale statue que le « peuple des ordures  » est d’ailleurs plus efficace que les pouvoirs municipaux à ce sujet.

Des statistiques de la Banque mondiale vont dans le même sens. Un rapport datant de 2015 mentionne que la proportion totale d’ordures ménagères collectées chaque jour à la fois par les pouvoirs publics cairotes et le secteur informel, en l’occurrence les zabbalines, se chiffre à 65 %, le reste des déchets domestiques n’étant malheureusement pas collecté en raison de l’inefficacité du service municipal, entre autres.

« Nous misons sur l’être humain »

Certes, le système des zabbalines est loin d’être parfait.

Ceux-ci paient un lourd tribut pour leur titre de recycleurs ultra-efficaces, souligne Ezzat Naem Guindy. Il évoque ainsi les milliers de membres de sa communauté aux prises avec divers problèmes de santé, principalement attribuables à la manipulation des déchets.

Le travail des enfants est aussi monnaie courante parmi les zabbalines.

Une enfant traverse une rue avec un plateau sur la tête.
Les enfants sont nombreux à travailler dans Manshiyat Nasser. C’est le cas de cette fillette, croisée au hasard d’une promenade. Photo : Radio-Canada/Pascal Michaud

Malgré cela, le fondateur de l’ONG The Spirit of Youth Association vante tout de même le travail des siens. Les zabbalines, souligne-t-il, dament le pion à de nombreuses villes occidentales en matière de taux de recyclage des matières résiduelles.

« En Europe, au Canada ou dans d’autres pays, les gens trient [en usine] les déchets de façon mécanique, électronique, avec des capteurs robotisés. Ces technologies ne sont pas aussi efficaces que notre façon de faire. Voilà pourquoi notre taux de recyclage est plus élevé que ceux des pays occidentaux », s’enorgueillit celui qui a beaucoup voyagé au cours des dernières années pour parler du travail des zabbalines lors d’événements internationaux consacrés au recyclage ou à la gestion des matières résiduelles.

« La différence entre notre système et le vôtre, c’est que vous dépendez de machines et de systèmes mécanisés, alors que nous misons sur l’être humain. »

– Ezzat Naem Guindy, fondateur de l’ONG The Spirit of Youth Association

Les paroles d’Ezzat Naem Guindy trouvent un certain écho auprès de Samier. « Nous sommes les meilleurs dans ce domaine, parce que nous travaillons fort, et parce que nos parents nous ont bien enseigné ce métier », explique l'éboueur au sommet de l’immeuble où il habite, pendant qu’il nourrit, entre deux quarts de travail, les quelques chèvres qu’il possède.

Simone trie les ordures sur le parterre extérieur de la maison familiale.
Simone, une des quatre filles de Samier, trie chaque jour à mains nues le contenu de centaines de sacs de déchets. Photo : Radio-Canada/Pascal Michaud

À ses yeux, comme aux yeux de tous les zabbalines, chaque ordure, loin d’être une nuisance, est une ressource ayant une valeur.

Évidemment, certains déchets ont plus de valeur que d’autres. C’est le cas, par exemple, des canettes de boisson gazeuse. Mais Samier ne fait aucune discrimination. Tous, en fin de compte, lui permettent de survivre. L’essentiel, confie l’éboueur, c’est qu’il arrive, grâce au ramassage et au tri des déchets, à nourrir sa nombreuse famille.

« Dieu merci, c’est mieux que de mendier. »

Ce reportage a été réalisé grâce au Fonds québécois en journalisme international.

Pascal Michaud journaliste, Melanie Julien chef de pupitre, André Guimaraes développeur, Francis Lamontagne designer

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