Les zabbalines : recycler au péril de sa santé

À l’image des 15 à 20 millions de personnes travaillant partout sur la planète dans le secteur informel du recyclage, les zabbalines du Caire sont nombreux à porter les stigmates de leur gagne-pain. Blessures, coupures, infections : ces ramasseurs et trieurs de déchets paient très cher leur titre de recycleurs ultraperformants. Pour ajouter aux difficultés qu’ils vivent, l’exploit qu’ils accomplissent en matière de récupération des déchets est ignoré des autorités locales.

Par Pascal Michaud

20 août 2019

« Je ne veux pas vivre ici, mais je n’ai pas le choix. »

Dans son modeste appartement orné d’icônes coptes, Michael Taher Sabar, 30 ans, a le regard dépité. Depuis leur tendre enfance, lui et sa femme Maria, 27 ans, trient les ordures à mains nues. Jour après jour, ils mettent leur santé en danger. Voilà pourquoi le couple aimerait quitter la cité-ordures de Manshiyat Nasser.

Maria et Michael parlent de leurs conditions de travail, qui sont très difficiles.
Maria et Michael, avec Faltaos, 6 mois, et Maroska, 2 ans et demi. À l’image de nombreux zabbalines, le couple travaille dans des conditions très difficiles. Photo : Radio-Canada/Pascal Michaud

Comme bien des zabbalines, Michael et Maria ne comptent plus le nombre de coupures avec du verre cassé qu’ils se sont infligées en triant les déchets que le père de famille ramène à la maison après ses tournées de collecte. Les piqûres avec des seringues souillées sont aussi monnaie courante, raconte l’éboueur.

Sans surprise, Michael et Maria ont contracté certaines maladies en manipulant les ordures, fort probablement l’hépatite C. Et ils sont loin d’être les seuls. Cette infection touche 40 % de la population du quartier de 70 000 âmes, selon l’ONG The Spirit of Youth Association, qui fait de l’amélioration des conditions de vie dans Manshiyat Nasser son cheval de bataille.

Chétif, Michael souffre aussi de sérieux maux de dos. Chez les zabbalines, ce genre de blessure est fréquente. Pas étonnant, lorsqu’on transporte à répétition jusqu’à 100 kilos de matériaux sur son dos.

Michael montre du doigt le quartier où il s’est fait mal au dos.
Sur le toit de son immeuble encombré de détritus, Michael montre du doigt, au loin, le quartier d’Abbassia, l’endroit où il s’est blessé il y a quelque temps en charriant des sacs d’ordures. Photo : Radio-Canada/Pascal Michaud

« Ils n’aiment pas porter des gants »

À l’instar de milliers d’autres, Michael et Maria ne portent pas de masque, et encore moins des gants pour manipuler les déchets. « On ne sait pas comment faire », dit tout simplement l’éboueur.

Ici, la très grande majorité des éboueurs et des trieuses et trieurs d’ordures font le choix de travailler sans protection. « Ça nuit à leur travail. Ça ne leur permet pas de repérer rapidement les déchets qui ont beaucoup de valeur, comme le cuivre, l’aluminium ou tout ce qui se dissimule dans les ordures », explique Ezzat Naem Guindy, fondateur de l’ONG The Spirit of Youth Association.

Une femme trie les déchets sans gants.
Une femme de Manshiyat Nasser trie les déchets sans aucune protection. Le port de gants n’est pas la norme dans la cité-ordures. Photo : Radio-Canada/Pascal Michaud

Manifestement, les mentalités concernant l’hygiène et les pratiques sanitaires sont difficiles à changer parmi la population. Et de nombreux zabbalines, par peur, préjugé ou incapacité financière, n’ont pas le réflexe d’aller consulter un médecin lorsqu’ils se blessent ou contractent une maladie.

Surtout les femmes, pour qui la santé, de toute façon, est bien souvent reléguée au second plan en raison des nombreuses responsabilités familiales qui leur incombent.

« La vie pour les femmes est très dure, parce qu’elles doivent trier les déchets, prendre soin des enfants, cuisiner pour toute la famille, et faire le ménage et la lessive », énumère Suzie Greiss, présidente de l’ONG The Association for the Protection of the Environment (APE). Celle-ci fournit, sur une base volontaire, des soins médicaux et des cours d’hygiène élémentaires à certaines adolescentes et femmes du quartier. L’objectif est de les rendre moins vulnérables aux maladies qu’elles pourraient contracter au travail.

Suzie Greiss explique que les femmes travaillent très durement dans Manshiyat Nasser.
Suzie Greiss, dans les locaux de l’APE, déplore la surcharge de travail sous laquelle croulent de nombreuses femmes de Manshiyat Nasser. Photo : Radio-Canada/Pascal Michaud

Un certain progrès

Depuis de nombreuses années, l’APE et The Spirit of Youth Association pallient le manque de services sociaux gouvernementaux dans le quartier en faisant, entre autres, de la sensibilisation au sujet de l’importance de porter gants et masque pendant la manipulation des ordures. Ce travail commence à donner des résultats. Timides, mais tangibles.

Il y a encore quelques années, à peu près aucune femme ou adolescente n’enfilait de gants pour trier les déchets : cela les ralentissait dans leurs tâches, plaidaient-elles. Aujourd’hui, il n’est pas rare, lorsqu’on parcourt les artères grouillantes de vie de Manshiyat Nasser, de voir la gent féminine se protéger lors du tri des ordures.

Comme ces quelques femmes d’une trentaine d’années, croisées dans une ruelle obstruée de détritus. Préférant conserver l’anonymat, elles racontent que le port de gants est devenu une habitude qu’elles ne comptent pas abandonner de sitôt.

Une femme montre les gants avec lesquels elle trie les déchets.
Petit à petit, les femmes de Manshiyat Nasser commencent à saisir toute l’importance de porter des gants pendant le tri des ordures. Photo : Radio-Canada/Pascal Michaud

Malgré la kyrielle de problèmes de santé qui affectent une grande proportion des habitants du bidonville, la qualité de vie dans Manshiyat Nasser s’est tout de même améliorée de façon générale depuis les années 70. C’est du moins ce que plaide Romani Badir, président de l’ONG The Association of Garbage Collectors, qui finance certains projets dans la communauté.

« Quand on était petits, nos parents nous achetaient des vêtements une fois par an. On n'avait pas de chaussures. Et on mangeait beaucoup de choses organiques venant des poubelles. À l’époque, on attrapait pas mal de microbes », se souvient l’homme d’une soixantaine d’années.

Au fil du temps, les taudis initiaux du quartier ont été remplacés par des immeubles en brique, comme celui de Michael. Tranquillement, grâce à l’aide d’ONG et du microcrédit, les bâtiments se sont élevés étage par étage.

Les zabbalines ont vu leur qualité de vie s'améliorer au fil du temps, dit Romani Badir.
Selon Romani Badir, les conditions de vie des zabbalines se sont nettement améliorées au cours des dernières décennies. Photo : Radio-Canada/Pascal Michaud

Aussi, le quartier profite aujourd’hui d’infrastructures, ce qui n’était pas le cas il y a encore quelques décennies.

« On habite maintenant dans des appartements. C’est construit. Il y a l’eau, il y a l'électricité. Il y a tout! »

– Romani Badir, président de l’ONG The Association of Garbage Collectors

Il n’en demeure pas moins que les conditions de travail restent encore ignobles pour un très grand nombre de zabbalines. Certaines maladies, comme la bilharziose, attribuable à des vers parasitaires, sont très courantes. Aussi, le contact quotidien avec les déchets cause encore beaucoup d’infections respiratoires ou de maladies de la peau.

De plus, la pollution atmosphérique engendrée par certaines des vieilles machines utilisées pour le recyclage affecte la santé des habitants de Manshiyat Nasser.

À ce constat s’ajoute le fait que la capitale égyptienne, mégalopole tentaculaire de plus de 20 millions d’habitants, serait la ville la plus polluée du monde, devant New Delhi et Pékin, selon une étude menée en 2018 par la société britannique Eco Experts.

En raison de la nature même de leur travail et de l’environnement dans lequel ils vivent, les zabbalines affichent une espérance de vie moyenne de 55 ans, selon l’ONG The Spirit of Youth Association. Pour le reste de la population égyptienne, on parle de 74 ans, selon les chiffres de l'Organisation mondiale de la santé.

Une fumée noire sort d'une cheminée sur le toit d'un immeuble de Manshiyat Nasser.
Une cheminée crache sa fumée dans Manshiyat Nasser. La qualité de l’air dans la cité-ordures laisse à désirer, ce qui affecte la santé des zabbalines. Photo : Radio-Canada/Pascal Michaud

Un peuple résigné

Oui, un très grand nombre de zabbalines travaillent dans des conditions terribles, concède Samier Naggy. L’éboueur de 34 ans arbore lui-même une cicatrice sur le pied droit en raison d’une vieille coupure avec du verre.

Comme beaucoup de résidents du quartier, le sentiment qui l’habite oscille entre résignation et fatalisme. « Tout ce que je sais aujourd’hui, je l’ai appris de mes parents. Alors je montre à mes enfants ce que j’ai appris », résume le père de famille de six enfants, mi-philosophe, mi-réaliste.

De son côté, Ezzat Naem Guindy relativise un peu le malheur des siens. Il fait remarquer que la situation actuelle des zabbalines, bien que peu enviable, n’a rien à voir avec ce qu’il serait advenu de ce peuple de fermiers s’il n’avait pas pris la décision de quitter la Haute-Égypte, dans les années 50, pour venir s’installer dans la métropole en quête d’une vie meilleure.

« Nous vivions comme des esclaves en Haute-Égypte, aux mains de propriétaires terriens. Nous travaillions pour eux, nous étions fermiers pour eux, nous étions éleveurs d’animaux pour eux. Lorsqu’on est très pauvre et qu’on réussit à quitter cet état de pauvreté, on est prêt à faire n’importe quel boulot », raconte l’homme de 54 ans au sujet de l’épopée des zabbalines, qui les a amenés à investir la niche de la collecte et du recyclage des déchets dans la capitale.

Les matières organiques s'empilent dans de nombreux endroits de Manshiyat Nasser.
Les matières organiques représentent de 50 % à 60 % des déchets collectés par les zabbalines. Elles sont toutes données aux porcs. Photo : Radio-Canada/Pascal Michaud

En tant que fermiers et éleveurs de porcs, il était en quelque sorte logique et naturel pour les zabbalines de choisir le créneau des ordures. Après tout, les matières organiques tirées des déchets sont données aux porcs, qui génèrent ainsi du fumier, destiné au compostage.

Quoi qu’il en soit, poursuit Ezzat Naem Guindy, les zabbalines ont l’habitude de travailler dans un environnement olfactif extrême. « Vous savez, le fait d’élever des animaux vient avec de très mauvaises odeurs, comme le fumier. Un visiteur qui vient ici peut avoir un choc en raison des mauvais effluves, mais nous sommes habitués à ces odeurs. »

« Oui, c’est une vie hasardeuse, dangereuse et difficile. Mais qu’est-ce qu’on peut faire? C’est la vie! »

– Ezzat Naem Guindy, fondateur de l’ONG The Spirit of Youth Association

Des porcs s'entassent dans un enclos.
L’odeur du fumier ajoute à la lourdeur de l’air qu’on respire dans Manshiyat Nasser. Photo : Radio-Canada/Pascal Michaud

Michael, lui, rêve d’évasion. Il raconte qu’il aimerait être conducteur de poids lourd ou faire de l’entretien paysager.

S’il le pouvait, le père de famille changerait volontiers le destin qui attend de façon inéluctable ses trois enfants dans Manshiyat Nasser. Mais il reste impuissant, comme bien des siens.

Michael se tient sur le toit de son immeuble.
Michael rêve d’ailleurs, mais pour l’instant, il doit continuer sa vie dans Manshiyat Nasser. Photo : Radio-Canada/Pascal Michaud

Nul n’est prophète en son pays

Aux conditions de vie et de travail périlleuses des zabbalines s’ajoute le fait que les membres de cette communauté sont constamment marginalisés par les pouvoirs publics. Salué à l’international, le « peuple des ordures » est loin de profiter de la même reconnaissance à la maison.

« Nous sommes des experts en recyclage. Malheureusement, le gouvernement ne nous accorde aucune attention », se désole Adham El-Sharkawy. Comme bien des résidents de Manshiyat Nasser, l’homme de 31 ans, qui fait du bénévolat dans le quartier, ne s’explique pas l’attitude des autorités à l’égard des siens.

« Les pouvoirs publics sont aveugles », dit-il désappointé en sortant de l'église Saint-Simon le Tanneur, l’endroit de culte principal de la cité-ordures, où il se recueille souvent.

 Adham El-Sharkawy déplore que les zabbalines soient marginalisés.
Adham El-Sharkawy au sortir de l’église Saint-Simon le Tanneur, construite à même le roc de la colline du Mokattam. L’homme de 31 ans est critique des autorités. Photo : Radio-Canada/Pascal Michaud

Ce discours, on l’entend partout dans Manshiyat Nasser, qu’il sorte de la bouche d'un ramasseur d’ordures, d’un trieur de déchets ou d’un propriétaire d’atelier de recyclage.

« Les autorités ne réalisent pas tout ce que nous avons accompli depuis 70 ans », déplore Adel Ragy, qui possède une usine de recyclage de plastique employant 40 travailleurs.

À l’instar de milliers d’autres, l’homme dans la quarantaine ne comprend pas pourquoi les autorités cairotes ont accordé, au tournant des années 2000, la collecte des ordures ménagères à des entreprises espagnoles et italiennes pendant une période de 15 ans. Motivés par une modernisation des services publics à tout prix, les pouvoirs publics ont confié de 2002 à 2017 le service municipal du ramassage des ordures à ces multinationales étrangères.

Les camions sont souvent surchargés dans Manshiyat Nasser.
Un camion surchargé de matières recyclables, prêtes à être expédiées dans un atelier de valorisation de Manshiyat Nasser. Photo : Radio-Canada/Pascal Michaud

Le mode de vie des zabbalines a été bouleversé du jour au lendemain lorsque ces entreprises se sont implantées dans la capitale égyptienne. « Elles ont volé notre travail », crachent à l’unisson les zabbalines lorsqu’ils sont interrogés à ce sujet.

L’ire du « peuple des ordures » a été d’autant plus vive que les multinationales européennes n’étaient tenues de recycler que 20 % des matières résiduelles qu’elles collectaient. Le reste prenait la direction du dépotoir, de l’enfouissement ou de l’incinérateur.

Sachant que les zabbalines recyclent de 80 % à 85 % des déchets qu’ils collectent, cette situation a été vécue comme un affront, raconte Adham.

Les Cairotes, eux aussi, ont vécu beaucoup de frustration. Car au système de collecte presque gratuit de porte-à-porte mis sur pied par les zabbalines s’est substitué un autre système, payant celui-là, où chaque citoyen devait dorénavant déposer ses sacs d’ordures dans un conteneur aménagé à l’extérieur, au bas de son immeuble. Les déchets étaient par la suite ramassés par des camions-bennes.

Un échec, mais…

De l’avis même des autorités, l’embauche des multinationales étrangères, à qui le gouvernement Moubarak avait octroyé des contrats annuels de 50 M$ US, a été un échec. Le service offert à la population du Caire s’est finalement avéré inefficace, car complètement inadapté à la réalité locale, dit Laila Iskandar, une entrepreneure sociale qui travaille avec les zabbalines depuis 35 ans.

« Ceux qui ont engagé ces multinationales étrangères ont cru qu’ils pouvaient remplacer les zabbalines par un meilleur système. Or, tout le monde s’est aperçu que c’était impossible et que le service offert par ces entreprises était inférieur à celui dispensé par les zabbalines. Le gouvernement a reconnu qu’il avait commis une grosse erreur. »

– Laila Iskandar, entrepreneure sociale

Le hic, c’est qu’en dépit de cette expérience non concluante, les pouvoirs publics ne se sont pas pour autant tournés vers les zabbalines par la suite pour leur confier de façon formelle la collecte des ordures ménagères. « Les zabbalines sont tout simplement oubliés par les autorités », se désole Laila Iskandar.

Un malheur n’arrivant jamais seul, l’initiative gouvernementale Vendez vos déchets, lancée en 2017, au moment où expiraient les contrats liant les autorités aux multinationales étrangères, a aussi semé une grande inquiétude parmi les zabbalines.

Des Cairotes vendent leurs déchets recyclables dans un kiosque gouvernemental.
Au Caire, des hommes font la file pour vendre leurs déchets recyclables dans un kiosque aménagé par le gouvernement. Cette scène se déroulait en mars 2017. Photo : Reuters/Foaad Shokry

L’idée derrière cette approche, mise à l’essai dans certains quartiers de la capitale, était d’encourager les Cairotes à trier leurs propres ordures et à vendre leurs matériaux solides et recyclables à des kiosques gérés par le gouvernement. Les citoyens pouvaient ainsi se débarrasser de leur carton, de leur plastique ou de leur verre en échange de quelques livres égyptiennes.

Pour une raison qui demeure obscure, cette initiative a été interrompue il y a quelques mois. Au grand plaisir des zabbalines. « Je suis heureuse que les autorités aient mis fin à ce projet », se réjouit Laila Iskandar.

Selon elle, l’initiative Vendez vos déchets a été mal conçue dès le départ. « La personne qui a accouché de ce concept n’a pas pensé au rôle que jouent les zabbalines, déjà impliqués depuis longtemps dans la vaste chaîne de recyclage au Caire et dans toutes les étapes de récupération et de valorisation », explique la femme de 70 ans.

Elle ajoute que cette énième expérience a été révélatrice, une fois de plus, du peu de considération qu’ont les pouvoirs publics pour les zabbalines et l’expertise qu’ils ont développée en matière de recyclage au fil des ans.

Une vie de paria

« Ils n’ont connu que des problèmes au cours de leur histoire », résume l’entrepreneure sociale à propos du « peuple des ordures. » Depuis des décennies, les membres de cette communauté sont victimes de politiques discriminatoires.

« Impurs » aux yeux de nombreux Égyptiens, parce qu’ils sont éboueurs, les zabbalines subissent l’opprobre. Qui plus est, leur appartenance à l’Église copte orthodoxe agit comme un stéréotype persécuteur supplémentaire dans ce pays majoritairement musulman.

« La société égyptienne regarde les zabbalines d’un mauvais œil », regrette Adham, qui secoue la tête en signe de dépit en déambulant dans les rues du bidonville où il est né.

Les portraits de Jésus-Christ sont nombreux dans la cité-ordures de Manshiyat Nasser.
Des portraits de Jésus-Christ ou de la Vierge Marie sont placardés un peu partout dans Manshiyat Nasser. Ici, le fait religieux est très important. Photo : Radio-Canada/Pascal Michaud

Depuis longtemps, des organisations internationales, comme Human Rights Watch et Amnistie internationale, dénoncent le traitement réservé aux coptes en Égypte. Cette minorité chrétienne, qui représente 10 % de la population du pays, est constamment mise à l’écart, notamment dans l’accès aux postes publics ou dans la représentation politique. Sans parler des attentats qui ciblent régulièrement cette communauté, surtout dans le sud du pays.

Au Caire, la discrimination se vit au quotidien dans la rue, confirme Samier Naggy. L’éboueur raconte qu’il se fait souvent harceler par des policiers lorsqu’il quitte Manshiyat Nasser pour aller collecter les déchets dans certains quartiers de la capitale. Les forces de l’ordre, dit-il, l’embêtent souvent sans raison valable au sujet de ses papiers et sa licence.

Cette discrimination à l’endroit des zabbalines s’est notamment illustrée en 2009, lorsque les 300 000 porcs recensés en Égypte ont été tués.

Cette année-là, le gouvernement Moubarak a décidé, par mesure préventive, d’abattre toutes les bêtes au pays, dont celles des zabbalines, pour éviter la propagation du virus de la grippe A (H1N1).

« Ils ont emmené tous nos porcs. Ça a été complètement injuste », se souvient Samier, encore fâché 10 ans plus tard. Comme bien d’autres zabbalines, il lui a fallu des années pour se reconstituer un élevage. Son cheptel n’est aujourd’hui composé que d’une vingtaine de bêtes, un nombre bien inférieur à ce qu’il avait en 2009.

Un homme transporte un porc.
Un travailleur égyptien tient à bout de bras un porc destiné à l’abattoir. La scène a été captée le 4 mai 2009 dans le quartier de Manshiyat Nasser. Photo : Reuters/Asmaa Waguih

« Ça a été une vraie tragédie pour de nombreux zabbalines. Malheureusement, les autorités ont précipité leur décision, car elles étaient apeurées par la menace du virus de la grippe A (H1N1) qui, en fin de compte, était totalement non fondée », déplore Suzie Griess, présidente de l’APE.

Celle-ci rappelle que le porc est un moyen de subsistance non négligeable pour les zabbalines : la viande est vendue dans la communauté ou à des hôtels fréquentés par les touristes, tandis que le fumier des bêtes est destiné à des usines de compostage.

Selon elle, l’influence des Frères musulmans n’a pas été étrangère à la décision prise par le gouvernement Moubarak en 2009. « Ça a été un peu une décision politique. Le pouvoir a voulu satisfaire certaines franges de notre société », analyse la présidente de l’APE, qui est loin d’être la seule à faire une telle lecture des événements.

La carcasse d'un porc est accrochée devant une boucherie.
Une carcasse de porc est maintenue sur un crochet, prête à être vendue par morceaux à des membres de la communauté de Manshiyat Nasser. Photo : Radio-Canada/Pascal Michaud

Toujours des bâtons dans les roues

Les mesures discriminatoires envers les zabbalines ont aussi un visage économique. Rizg Yosif, propriétaire d’une usine de recyclage de bouteilles de plastique, peut en témoigner.

« L’accès au financement est un gros problème. Les banques refusent de nous prêter de l’argent. Lorsqu’elles entendent le nom de notre quartier, elles disent : “Non, c’est hors de question!” Nous travaillons très fort, mais elles refusent, parce qu’elles ne font pas confiance à notre communauté informelle de recycleurs. »

– Rizg Yosif, propriétaire d'une usine de recyclage de bouteilles de plastique

Adham, lui aussi, fait les frais de son appartenance aux zabbalines.

En 2013, il a voulu mettre sur pied sa propre entreprise de collecte et de recyclage des déchets. Son objectif était notamment de sensibiliser les ménages du Caire à la séparation des déchets à la source. Car le fait de séparer les déchets organiques des matériaux solides aiderait grandement les zabbalines dans leur travail, plaide-t-il.

Adham s’est heurté à une fin de non-recevoir de la part des pouvoirs publics.

« J’ai donné aux autorités gouvernementales mes papiers et mes documents pour l’enregistrement de mon entreprise, mais elles ne m’ont jamais contacté. Elles m’ont laissé sur une liste d’attente, et après deux ans, elles ont jeté mon dossier », raconte-t-il, un peu découragé.

Adham El-Sharkawy, la mine désolée, dans la cité-ordures de Manshiyat Nasser.
Adham El-Sharkawy, le regard songeur, dans une rue animée de Manshiyat Nasser. Photo : Radio-Canada/Pascal Michaud

Si le passé est garant de l’avenir…

De leur installation au Caire dans les années 50 jusqu’à aujourd’hui, les zabbalines ont vécu toutes sortes d’épreuves. Souvent menacés d’expulsion, ils continuent tant bien que mal de survivre dans l’ombre, en marge de la marge, dans les six bidonvilles où ils ont fait leur nid au fil des ans.

Si l’épisode des multinationales étrangères fait partie du passé, l’avenir demeure encore incertain pour les quelque 100 000 zabbalines de la capitale. Cette incertitude est nourrie par les récentes déclarations du gouvernement égyptien quant à son intention de prendre à bras-le-corps le sempiternel problème de la gestion des matières résiduelles au pays.

Des membres du gouvernement ont parlé de la création d’un « système national de recyclage intégré. » Cette volonté des pouvoirs publics de régler « une fois pour toutes » le problème récurrent de la gestion des ordures en Égypte s’est notamment traduite, en janvier dernier, par un voyage en Allemagne d’une équipe pilotée par le premier ministre Moustafa Madbouli.

Celui-ci s’est montré très intéressé par l’expertise de l’entreprise Die Berliner Stadtreinigung, la société municipale de nettoyage de Berlin, aussi chargée du ramassage des ordures et du recyclage des déchets dans la capitale allemande.

Un homme transporte un ballot d'une matière recyclable.
Comme cela s’est produit par le passé, des zabbalines craignent de perdre leur gagne-pain, c’est-à-dire leur accès aux ordures ménagères. Photo : Radio-Canada/Pascal Michaud

Même si peu de détails ont filtré jusqu’à maintenant, les zabbalines vivent tout de même dans l’angoisse. « Le gouvernement va prendre nos ordures. C’est ce dont nous avons peur », explique Rizg Yosif. La hantise de revoir apparaître des multinationales étrangères dans les rues du Caire anime l’esprit du recycleur de plastique.

À ce sujet, Laila Iskandar tient cependant à tempérer les inquiétudes des zabbalines. « Je ne crois pas que les pouvoirs publics vont embaucher, comme ils l’ont fait par le passé, des multinationales étrangères pour la collecte des ordures. Au contraire. Le gouvernement a reconnu que cette décision avait été une erreur. S’il importe une technologie quelconque, cela se fera sous les auspices d’entreprises égyptiennes », prédit l’entrepreneure sociale.

Un carrefour de Manshiyat Nasser très achalandé.
Les zabbalines, avec l’expertise qu’ils ont développée en matière de recyclage, doivent être partie prenante du système de gestion des matières résiduelles au Caire, plaident Suzie Greiss et Ezzat Naem Guindy. Photo : Radio-Canada/Pascal Michaud

Dans l’état actuel des choses, il est impossible de savoir si les zabbalines auront un quelconque rôle dans ce nouveau « système national de recyclage intégré », qui devrait voir le jour en 2020. « Jusqu’à présent, il n’y a rien de clair », dit Ezzat Naem Guindy.

Chose certaine, le « peuple des ordures » entend se tenir debout pour préserver ses acquis, qui demeurent fragiles. « De nos jours, nous avons des syndicats qui peuvent se battre pour les zabbalines et plaider en faveur de leur cause », affirme avec conviction le fondateur de l’ONG The Spirit of Youth Association

« Un jour, peut-être d’ici cinq ans ou plus, les zabbalines seront reconnus et embauchés par les autorités, parce qu’elles ne peuvent pas se passer de leurs services. »

– Ezzat Naem Guindy, fondateur de l’ONG The Spirit of Youth Association

Suzie Greiss appuie ces propos. « Les zabbalines ne disparaîtront jamais. Ce qu’il faut faire, c’est de les intégrer au système de gestion des matières résiduelles que la Ville veut mettre en place, car jusqu’à maintenant, nous n’avons toujours pas un tel système coordonné au Caire », explique la femme d’une soixantaine d’années.

Ezzat Naem Guindy parle de l’importance des zabbalines.
Selon Ezzat Naem Guindy, les zabbalines sont indispensables dans une ville comme Le Caire. Photo : Radio-Canada/Pascal Michaud

La résilience du « peuple des ordures » est bien connue, mentionne Ezzat Naem Guindy. « Notre communauté n’arrêtera jamais. Nous allons continuer », affirme-t-il.

La mégalopole du Caire, deuxième ville d’Afrique pour le nombre d’habitants, est dépendante de ses éboueurs, trieurs et recycleurs informels, tranche le fondateur de l’ONG The Spirit of Youth Association.

« Si le président Sissi, le président Moubarak ou peu importe la personne qui est au pouvoir est absente pendant une semaine, elle peut être remplacée par le premier ministre, par le vice-président. Mais si les zabbalines s’absentent pendant une semaine, personne ne peut les remplacer. La ville du Caire croupirait sous les déchets si nous n'étions pas là. »

– Ezzat Naem Guindy, fondateur de l’ONG The Spirit of Youth Association

Ce reportage a été réalisé grâce au Fonds québécois en journalisme international.

Pascal Michaud journaliste, Melanie Julien chef de pupitre, André Guimaraes développeur, Francis Lamontagne designer

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