Fuir ou résister : sur la ligne de front des changements climatiques

La terre disparaît sous leurs pieds. Le vent emporte leurs maisons. Les eaux inondent leurs champs. Au Bangladesh, des millions de personnes sont contraintes à la migration face aux éléments qui se déchaînent sans pitié. Alors qu’au Canada, les impacts du dérèglement du climat semblent parfois appartenir à un avenir lointain, là-bas, ils laissent déjà de profondes cicatrices.

Marion Bérubé, Louis-Philippe Bourdeau et Camille Carpentier

2 juin 2019

Dans l’oeil de la tempête

Des ruines de maisons construites en bois et en paille.
Une tornade a détruit le village de Dokkhin Kaminibashia le 9 avril 2019. Photo : Radio-Canada/Louis-Philippe Bourdeau

Les vents ont tout soufflé sur leur passage. Les maisons de paille et de bois ont été éventrées. Les habitants du petit village de Dokkhin Kaminibashia dans le district de Dacope, dans l’ouest du pays, sont encore sous le choc : une tornade les a frappés la veille.

Une cinquantaine de familles tentent de rassembler les quelques possessions qui leur restent. Nous ne sommes qu’au mois d’avril, mais la chaleur est déjà éreintante. Armés de marteaux, des hommes en sueur s’affairent à reconstruire leurs frêles habitations.

Avishek Sarker était dans sa maison quand le vent s’est levé. Il n’a eu que quelques secondes pour protéger sa fille de deux ans des débris. Sa mère a été blessée à la tête, il s'inquiète pour sa santé.

Une femme dans un lit la tête couverte d’un bandage ensanglanté. À côté, une femme a le regard triste.
Couchée sur un lit, la mère d’Avishek Sarker a été happée par des débris lors du passage de la tornade. La tête ensanglantée, elle se repose sous les yeux remplis d’inquiétude de ses proches. Photo : Radio-Canada/Louis-Philippe Bourdeau

Des dizaines de villageois sont rassemblés autour de sa maison. Lorsqu’on leur demande s’ils croient que les changements climatiques sont responsables de cette catastrophe, tout le village acquiesce bruyamment.

Car quand ce ne sont pas les tornades, ce sont les cyclones qui les menacent.

Trois hommes, une femme et un enfant sont assis sous une bâche, au milieu des débris.
Avishek Sarker, au centre, et sa famille sont assis là où se trouvait leur maison. Photo : Radio-Canada/Louis-Philippe Bourdeau

« La situation s’est aggravée. Ça arrive de plus en plus souvent en raison des changements climatiques. On le ressent. »

– Avishek Sarker, enseignant au primaire

Avec un relief plat, quelques mètres seulement au-dessus du niveau de la mer, ce petit pays surpeuplé d’Asie est menacé par la montée du niveau des eaux et par les cataclysmes naturels.

La région, traversée par des centaines de rivières, est naturellement vulnérable aux cyclones, aux inondations et à l’érosion des berges. Depuis plus d’une décennie, ces phénomènes sont plus réguliers et plus intenses en raison du dérèglement du climat.

Au sud, le niveau des eaux du golfe du Bengale augmente avec la disparition de la calotte glaciaire. Au nord, les neiges de l’Himalaya fondent plus rapidement d’année en année. Menacé de toutes parts, le Bangladesh pourrait se retrouver en grande partie sous l’eau si les températures planétaires ne cessent d’augmenter.

alt

Le Bangladesh est l’une des premières nations à subir les conséquences directes de la pollution atmosphérique mondiale. Pourtant, une étude du Global Carbone Project révèle qu’en 2018, le pays a été le 43e à émettre le plus de CO2 dans l’atmosphère, loin derrière le Canada. Saleemul Huq, l’un des scientifiques du climat les plus reconnus au Bangladesh, sonne l’alarme depuis déjà une vingtaine d’années.

« À tous les climatosceptiques, je leur lance une invitation à venir au Bangladesh. Nous leur montrerons que les changements climatiques sont réels. »

– Saleemul Huq, directeur du Centre international sur les changements climatiques et le développement

Pour lui, le pire scénario est l’inaction des grands pollueurs.

« On se dirige déjà vers un réchauffement mondial de trois degrés, remarque-t-il. Ce serait catastrophique pour le monde entier. Pas seulement pour nous, mais pour le Canada, l’Amérique et pour tous les pays. »

Pour le Bangladesh, cela pourrait signifier 10 millions de réfugiés climatiques d’ici les 10 à 20 prochaines années, ajoute le chercheur.

Une femme se tient au milieu des débris d’une maison.
Une cinquantaine de familles du village de Dokkhin Kaminibashia se retrouvent sans toit après le passage d’une tornade. Photo : Radio-Canada/Marion Bérubé

Les habitants les plus vulnérables sont les pêcheurs et les agriculteurs peu fortunés qui vivent près des côtes, comme ceux de la région de Dacope.

Avishek Sarker reconstruira sa maison, mais qui sait quand les vents la détruiront de nouveau? « Le principal problème dans notre village, c’est la faiblesse des infrastructures. Ces maisons ne peuvent pas tolérer un climat extrême », dit-il.

Dans le village voisin, c’est l’eau qui provoque la destruction. Sabita Roy se tient sur des berges où, il y a quelques mois à peine, se trouvaient encore une route et des habitations. Pour cette pêcheuse de crevettes, la rivière est aussi imprévisible que nourricière. En une décennie, sa maison a été engloutie à deux reprises.

Une femme portant un sari pointe en direction de la rivière.
Sabita Roy indique où se trouvaient les habitations qui ont été emportées. Photo : Radio-Canada/Marion Bérubé

« La route s’érodait lentement, mais l’année dernière, elle a complètement disparu », raconte-t-elle.

Ici, les eaux avalent graduellement les terres habitables. Comme Sabita Roy, de nombreux habitants du village ont perdu leurs maisons au cours des dernières années.

Le gouvernement bangladais a construit des milliers de kilomètres de digues dans les régions côtières du pays pour les protéger de l’érosion. Sans cette protection, ce village pourrait disparaître complètement. Durant les marées hautes de la mousson, le niveau de la rivière dépasse parfois celui des maisons.

Une digue de boue et de sable bâtie aux abords d’une rivière. Derrière, des toits de tôle sont visibles.
Le gouvernement bangladais a construit une nouvelle digue après le dernier épisode d’inondation majeure dans le village d’Uttor Kaminibashia. Photo : Radio-Canada/Camille Carpentier

Dans ce pays 11 fois plus petit que le Québec, l’équilibre des milieux naturels est fragile. Selon la Banque mondiale, si l’eau de la mer augmente de 65 cm, 40 % des terres du sud du pays se retrouveront sous l’eau.

Sabita Roy le reconnaît : il est de plus en plus difficile de vivre dans son village. Mais comme elle, les habitants n’ont pas d’argent pour déménager. Tout ce qu’ils connaissent, c’est la pêche aux crevettes. Comment envisager de tout recommencer ailleurs? Leur seule arme pour affronter les éléments est la résilience.

« À quoi ça nous servirait d’avoir peur? Nous devons vivre ici. »

– Sabita Roy, pêcheuse de crevettes

Un village emporté par les flots

En septembre 2018, le fleuve Padma a emporté une partie du village de Naria, provoquant l’effondrement de plusieurs édifices. Le gouvernement y a installé des dizaines de milliers de sacs de sable pour tenter de préserver les berges. Voyez les ravages de l’érosion.

Le traumatisme Aila

Une inondation détruit un village. Un homme pousse son vélo dans l’eau jusqu’à la taille. Une femme transporte ses biens.
En mai 2009, le cyclone Aila a détruit des milliers de maisons et provoqué des inondations monstres. Photo : Reuters/ Rupas De Chowdhuri

Il y a 10 ans, le cyclone Aila ravageait le sud-ouest du pays, tuant des dizaines de personnes et laissant sans toit des centaines de milliers d’autres. Ce désastre a marqué la mémoire collective.

Selon des scientifiques du pays, cette catastrophe est le point de départ d’une prise de conscience nationale; un véritable signal d’alarme sur l’urgence d’agir contre un climat de plus en plus déséquilibré et féroce.

Muslima, Sukesh, Mohammed et Moslem, quatre survivants d’Aila, se remémorent ce jour où ils ont tout perdu.

Une femme portant un voile multicolore est accroupie et tranche de petites mangues vertes.

Impuissante, Muslima Begum a assisté à la disparition de son village. Elle a été piégée pendant trois jours avec ses enfants sur le toit d’une mosquée, et son traumatisme est encore bien réel aujourd’hui. « Chaque fois que ma fille entend le bruit de l’eau, elle saute dans mes bras, apeurée. »

 Un homme sourit dans un magasin aux étagères bien remplies.

Comme bien des agriculteurs de Dacope, Sukesh Mondal a perdu sa terre après le passage d’Aila. Exilé à Khulna, la plus grande ville du sud, l’homme fait de bonnes affaires, mais son village lui manque cruellement. « J’aimerais y retourner, mais c’est impossible. Il n’y a plus aucune qualité de vie. »

Un homme, une femme et un enfant sont debout dans une maison au toit de tôle.

Quand Aila s’est déchaînée, Mohammed Bilal ne croyait pas qu’il s’en sortirait. « Je n’aurais pas dû survivre, mais Dieu lui-même m’a sauvé. » Sa famille et lui se sont résignés à déménager à Khulna. La vie urbaine est onéreuse : impossible d’épargner un sou avec son maigre salaire de livreur à vélo.

Un vieil homme arborant des tresses rastas.

Chef spirituel de son village, Moslem Fakir a accueilli à bras ouverts des centaines de sinistrés d’Aila. Dix ans plus tard, il constate encore les impacts de cet exode. « Ceux qui ne peuvent pas faire du travail physique peinent à avoir trois repas par jour », illustre-t-il.

Une capitale prise d’assaut

Une vue aérienne d’un bidonville
La capitale du Bangladesh, Dacca, est l’une des villes les plus densément peuplées du monde. Photo : Radio-Canada/Camille Carpentier

Chaque matin avant d’aller travailler, Kulsum Begum confie son fils de deux ans à sa fille Sodia, à peine plus âgée. La fillette de sept ans réconforte doucement son petit frère alors que leurs parents sont partis toute la journée gagner à peine assez pour nourrir la famille.

Sodia ne va plus à l’école depuis plusieurs semaines. Les 2 $ empochés quotidiennement par sa mère ne suffisent pas à l’y envoyer. Il y a huit mois, la famille a délaissé son village natal près des côtes pour s’exiler dans le bidonville de Bhola, l’un des plus vieux de Dacca, la capitale.

Ici, la chaleur est suffocante, l’odeur des eaux usées est omniprésente. Les corridors sinueux et sombres laissent à peine d’espace aux 1800 familles qui y vivent pour se déplacer. L’électricité est un luxe.

Trois enfants, une petite fille de sept ans et deux jeunes garçons, se tiennent devant la porte d’une habitation de tôle.
Sodia Akhter Meme, 7 ans, veille chaque jour sur son petit frère Kawser quand leur mère part travailler. Photo : Radio-Canada/Marion Bérubé

Le bidonville porte le nom d’une île ravagée par l’érosion dans le golfe du Bengale. En près de 25 ans, la moitié de ce territoire a disparu sous les flots du fleuve Meghna. Ses habitants se sont naturellement regroupés dans la capitale et ont nommé leur terre d'accueil en mémoire de celle qu’ils ont perdue.

La nature a arraché la maison de Kulsum Begum. La gorge serrée, les larmes lui montent aux yeux quand elle se remémore le drame. « Quand l’érosion commence, plus personne ne peut l’arrêter. C’est si intense, nous avons tout perdu. »

En 2017 seulement, les désastres naturels ont forcé le déplacement de près d’un million de Bangladais, selon l’International Displacement Monitoring Center. Kulsum Begum et sa fratrie sont parmi les milliers de nouveaux arrivants qui prennent d’assaut Dacca chaque jour, condamnés à l’exil par un climat impitoyable. « On est venus ici pour survivre », lance avec émotion la trentenaire.

 Le côté du bidonville de Bhola donne sur un petit bassin d’eau.
Plus de 3000 personnes, dont la moitié sont des enfants, habitent dans le bidonville de Bhola. Photo : Radio-Canada/Louis-Philippe Bourdeau

Hazera Begum s’est elle aussi déracinée de la région de Bhola il y a neuf mois pour trouver refuge dans le bidonville du même nom. « Le fleuve Meghna a tout emporté, relate la femme d’une vingtaine d’années. Nous nous sommes réfugiés chez des amis quand nous avons perdu notre maison, puis nous avons mis le cap vers Dacca. »

La moitié de son salaire de femme de ménage est désormais consacré à payer sa minuscule chambre, tout juste assez grande pour contenir le lit partagé avec son mari et ses trois enfants.

 Une mère vêtue d’un voile et deux enfants : une fillette et un garçon, qu’elle tient dans ses bras.
Hazera Begum et deux de ses trois enfants : Zihad, 2 ans, et Sumaiya, 10 ans. Photo : Radio-Canada/Marion Bérubé

« La vie était dure dans notre village et elle l’est ici aussi. On vit dans un environnement sale, la température est invivable. »

– Hazera Begum, femme de ménage

« Quand il y a des inondations au nord ou des sécheresses au milieu du pays, il ne faut pas grand-chose pour que les familles soient doublement affectées et qu'elles soient forcées d'aller dans les grands centres, où au moins on peut trouver des boulots au quotidien », renchérit le directeur des communications pour l’UNICEF au Bangladesh, Jean-Jacques Simon.

À Dacca, le nombre de réfugiés climatiques se chiffrera en millions au cours des prochaines années. Ils devront se trouver une place dans une ville plus petite que l’île de Montréal, mais 10 fois plus peuplée.

Augmentation population Dacca (1950-2035)
1 = 1 million
Source : ONU

Le point d’entrée des familles en exil est bien souvent le port de Sadarghat, en plein coeur du vieux Dacca. Après s’être frayé un chemin sur un quai parsemé de déchets, ces nouveaux arrivants assistent à un spectacle bien plus désolant : des enfants, parfois à peine plus âgés que 8 ans, en plein travail.

D’après l’UNICEF, l’avenir de 19 millions d’enfants comme Sodia, Kawser, Akter et Zihad est assombri par les changements climatiques.

Un garçon sur un bateau.
L’UNICEF estime qu’environ 3,45 millions d’enfants au Bangladesh sont déjà sur le marché du travail. Photo : Radio-Canada/Louis-Philippe Bourdeau

« Un enfant sur trois est directement affecté par le climat au Bangladesh. C'est énorme dans un pays de plus de 165 millions d'habitants. »

– Jean-Jacques Simon, directeur des communications pour l’UNICEF au Bangladesh

Forcés de vivre dans la promiscuité des bidonvilles, les enfants paient un prix bien douloureux de l’exil de leurs parents. « Ils sont obligés de travailler dans des emplois très dangereux, ils ne vont donc pas à l’école. Pour les filles, ça veut dire être mariées très jeunes et parfois se retrouver dans les milieux de la prostitution », se désole Jean-Jacques Simon.

Hazera et Kulsum caressent toutes deux le même rêve : envoyer leurs petits à l’école. Un diplôme en poche, leurs enfants pourront peut-être avoir un avenir plus reluisant, hors des murs de cette prison de tôle.

Un Québécois dans les bidonvilles de Dacca

Depuis deux ans, Jean-Jacques Simon a fait des changements climatiques au Bangladesh son cheval de bataille. Le Québécois originaire de l’Estrie se consacre corps et âme à améliorer les conditions de vie dans les bidonvilles. Découvrez l’un des plus grands bidonvilles de la mégapole.

L’eau, l’ennemi public

 Une femme se tient debout dans un bassin de crevettes. Elle nettoie l’étendue d’eau.
Dans plusieurs régions côtières du Bangladesh, les rizières ont laissé place aux fermes de crevettes en raison de la salinisation des terres agricoles. Photo : Radio-Canada/Camille Carpentier

Il y a quelques mois, une femme d’une quarantaine d’années se présente à l’urgence de l'hôpital de Shyamnagar au sud-ouest du pays. Presque immobile, la mère de famille a perdu l’usage de la parole. Le diagnostic est sans appel : la moitié de son corps restera paralysée, foudroyée par un accident vasculaire cérébral (AVC). Elle est arrivée trop tard.

Cette histoire hante encore le Dr Fayshal Alan qui l’a traitée à l'hôpital construit par l’ONG Friendship, le seul établissement de santé à 100 kilomètres à la ronde.

Un souvenir d’autant plus amer pour le jeune docteur qui détecte dans ce drame humain les conséquences d’une menace plus silencieuse et plus sournoise que n’importe quelle tempête : la surconsommation d’eau salée.

« Elle était complètement dévastée, sans espoir, comme si sa vie venait de se terminer », se souvient le responsable de la clinique.

Dans un hôpital, un docteur examine une patiente couchée sur une civière.
Une des missions du Dr Fayshal Alan est d’éduquer les gens aux dangers de la surconsommation d’eau salée. Un véritable fléau qui entraîne de nombreux problèmes de santé. Photo : Radio-Canada/Camille Carpentier

Les sources d’eau souterraine, dont dépend la grande majorité d’habitants des zones littorales, sont progressivement contaminées par la lente montée du niveau du golfe du Bengale.

Son eau saline s’infiltre dans les rivières depuis des années allant jusqu’à s'immiscer dans les terres agricoles situées à une centaine de kilomètres de la côte.

« Chaque fois que la salinité augmente, c’est la vie de tous les habitants qui est bousculée. [...] Plus de 50 % de nos patients ont des problèmes d’hypertension qui, sans traitement, peuvent mener à des AVC. »

– Dr Fayshal Alan

Des études scientifiques publiées cette année estiment à plus de 20 millions le nombre de personnes déjà affectées. Les femmes et les enfants sont les premières victimes de cette crise sanitaire, l’une des plus importantes au pays.

Jour après jour, des patients du Dr Fayshal Alan portaient à leurs lèvres une eau qu’ils savent salée. Pour les plus vulnérables, l’eau potable est une denrée rare.

Un jeune enfant dort dans les bras de sa mère lors d’une consultation médicale.
L'hôpital de Shyamnagar dessert un million de personnes. Un des défis est maintenant de les convaincre de s’y déplacer. Photo : Radio-Canada/Louis-Philippe Bourdeau

D’un seul bras, Afroza Khatun tient sa cruche argentée remplie d’eau potable. La quantité sera suffisante pour cuisiner et abreuver sa famille pour la journée.

Dans son petit village de Dewol, situé à quelques kilomètres de l'hôpital, la construction d’un simple système de filtration lui évite de marcher des kilomètres à la recherche d’un puits où l’eau n’a pas encore été contaminée par l’intrusion saline.

Une femme marche avec une cruche d’eau.
Afroza Khatun n’a désormais que quelques mètres à parcourir pour aller chercher de l’eau potable. Photo : Radio-Canada/Camille Carpentier

« Avant, nous buvions de l’eau salée, mes enfants et moi, et nous tombions malades très souvent. [...] Nous avons beaucoup souffert de diarrhée et de fièvre », raconte-t-elle.

Dans ce village, l’eau souterraine est si salée que seuls deux litres suffisent pour atteindre la quantité quotidienne de sodium jugée sécuritaire par l’Organisation mondiale de la santé.

Cette salinisation des terres freine aussi la culture du riz et des légumes, qui a plutôt laissé sa place à l'élevage d’une espèce de crevettes tolérante à l’eau salée.

Les cultivateurs se sont adaptés, mais bien souvent au détriment d’une alimentation équilibrée.

« Le gouvernement mais aussi les ONG tentent d’aider la population à pallier les conséquences des changements climatiques, mais dans un pays aussi peuplé, assurer la santé et la sécurité de tous est très difficile », se désole le Dr Fayshal Alan.

Depuis plus d’une décennie, le gouvernement du Bangladesh et les ONG déboursent des milliards de dollars pour mettre sur pied des initiatives afin de contrecarrer les effets néfastes des changements climatiques sur la santé publique et le bien-être des habitants.

Un homme observe les berges recouvertes de sacs de sable.
Le gouvernement bangladais a installé des milliers de sacs de sable sur les rives du fleuve Padma après qu’une partie du village de Naria s’est effondrée en 2018. Photo : Radio-Canada/Marion Bérubé

Des centaines d’usines de traitement d’eau ont été construites dans des villages reculés. Des milliers d’abris anticyclone ont aussi été aménagés pour protéger les citoyens des pluies diluviennes et des vents violents. Un nombre incalculable de sacs de sable ont été installés sur des kilomètres et des kilomètres de berges.

Comme le Dr Fayshal Alan, de nombreux experts s’entendent pour dire qu’au-delà de l’argent et des infrastructures, l’éducation et la sensibilisation seront la clé d’un futur plus prospère. Pour être réellement efficace, cette conscientisation devra néanmoins être globale, martèlent-ils.

« Nous avons une responsabilité personnelle. Par la nourriture que nous achetons, les vêtements que nous portons, le transport que nous prenons, il est possible de réduire nos émissions. Il faut accepter que notre pollution fasse mal à un autre humain de l’autre côté de la planète. »

– Saleemul Huq, directeur du Centre international sur les changements climatiques et le développement

À l’instar de Saleemul Huq, des chercheurs demandent d’une même voix aux décideurs politiques de respecter leurs engagements pour l’environnement.

Sur la ligne de front, les Bangladais résistent, innovent et prônent la résilience, mais ils savent que leur avenir ne se trouve pas qu’entre leurs mains. La ténacité dont ils font preuve pourrait bientôt s’effriter au rythme où la terre continuera à disparaître sous leurs pieds.

Ce reportage a été réalisé grâce au Fonds québécois en journalisme international.

Marion Bérubé, Louis-Philippe Bourdeau et Camille Carpentier journalistes, Éric Larouche chef de pupitre, André Guimaraes développeur, Francis Lamontagne designer et Danielle Jazzar réviseure

Publicité