Le grand rêve inachevé du Nunavut

Le 1er avril 1999, la carte du Canada était redessinée pour créer le Nunavut et permettre aux Inuits de reprendre le contrôle de leur vie, de leur destin. Mais 20 ans plus tard, le territoire navigue entre espoir et désespoir, au point de provoquer une profonde réflexion.

Par Marc Godbout

1er avril 2019

L’euphorie s’est dissipée progressivement. Le mécontentement s’est installé. Les Inuits sont pourtant très patients.

Meeka Mike est une jeune grand-mère, mais à 53 ans, elle est assez âgée pour se souvenir de tous les efforts ayant mené à la création du Nunavut.

Même si cette réalisation reste une très grande source de fierté, l’amertume s’est incrustée.

Devant sa maison, Meeka Mike se prépare à la chasse au phoque.
Meeka Mike vit à Iqaluit où elle a longtemps été guide de chasse. Photos : Radio-Canada/Marc Godbout

Alors qu’elle prépare son attirail pour la chasse au phoque, Meeka Mike partage sa vision et sa déception : « C’est au-delà de la frustration, nous ne voyons pas beaucoup de résultats. Souvent, les décisions ne reflètent pas nos valeurs. »

« Quand je regarde autour de moi, je vois davantage de pauvreté qu’avant la création du Nunavut. Ce n’est pas normal. »

– Meeka Mike

Le Nunavut, qui signifie « notre terre » en inuktitut, a 20 ans. C’est jeune. Mais face aux aspirations insatisfaites, bien des Inuits comme Meeka Mike expriment un sentiment d’urgence. « Il faut agir. Nous n’avons pas le choix. »

C’est notamment la réalité démographique qui explique la raison pour laquelle le temps presse. La population du territoire est passée de 26 820 en 1999 à 38 650 l’an dernier, un bond de 44 %. Le Nunavut a le taux de natalité le plus élevé du pays et la population la plus jeune.

Une fracture grandissante

Le Nunavut, un projet né au milieu des années 70, est le résultat de nombreuses années de négociations qui ont mené, en 1999, au plus important règlement de revendication territoriale de l'histoire du Canada.

20 ans après sa naissance, une contestation tranquille se dessine.

Il se trouve de plus en plus d’Inuits pour dire que le gouvernement ne répond pas à leurs besoins. Au centre de leurs préoccupations : l’emploi, la langue et l’éducation.

« 20 ans plus tard, ça ne correspond pas à la vision des négociateurs qui ont travaillé si dur et sacrifié leur vie pour réaliser le Nunavut. »

– Aluki Kotierk, présidente du Nunavut Tunngavik

Aluki Kotierk est reconnue pour être une femme énergique et pour avoir du cran. Elle dirige le Nunavut Tunngavik Inc. (NTI). Cette organisation a le mandat de protéger les droits et les intérêts des Inuits du Nunavut, et de s’assurer du respect de l’entente historique qui a mené à la création du territoire.

Aluki Kotierk assise à son bureau.
La présidente de la Nunavut Tunngavik, Aluki Kotierk Photos : Radio-Canada/Marc Godbout

« Le gouvernement public territorial n'a toujours pas été en mesure de constituer une force de travail représentative de la population inuite, alors qu’il a l’obligation de le faire », déplore-t-elle.

Même si les Inuits représentent 85 % de la population du territoire, ils occupent à peine la moitié des postes de l’appareil gouvernemental.

« Il est bien évident que la majorité des employés inuits sont au bas de la hiérarchie administrative. Rares sont ceux qui ont des postes de cadres ou encore de haut niveau », dénonce Mme Kotierk.

La possibilité d’influencer et de contrôler le développement de programmes et de services destinés aux Inuits s’en trouve donc réduite.

Un cri du coeur

Sandra Inutiq est la première Inuite à être devenue avocate au Nunavut. Elle fondait de grands espoirs le jour où elle devenue commissaire aux langues du territoire, mais elle a été désenchantée.

« Le manque d'ouverture et de réceptivité » du gouvernement territorial l'a amenée à démissionner. L’ancienne commissaire insiste : « Il y a eu peu d'efforts pour vraiment protéger la langue, c’est un échec complet ».

La page d’un livre pour enfant en inuktitut.
La page d’un livre pour enfant en inuktitut Photos : Radio-Canada/Marc Godbout

L’inuktitut est la langue maternelle de près de 70 % des Inuits du Nunavut, mais un lent déclin s’observe depuis le milieu du 20e siècle. Chaque recensement démontre que l’inuktitut perd du terrain au profit de l’anglais.

Le défi linguistique ajoute au sentiment d’impuissance.

« Le gouvernement et le système d'éducation sont fondamentalement devenus un handicap pour la langue inuite. »

– Sandra Inutiq, ancienne commissaire aux langues du Nunavut

Sandra Inutiq considère que la langue est un facteur déterminant pour mesurer si le gouvernement territorial sert la majorité inuite.

La loi sur l’éducation, adoptée en 2008, devait garantir dès cette année l’enseignement en langue inuite de la maternelle à la 12e année. Malgré cela, il est toujours presque impossible d’obtenir une éducation en inuktitut après la 4e année.

Trois jeunes filles s’amusent dehors après l’école à Iqaluit.
De jeunes filles s’amusent après l’école dans la capitale du Nunavut, Iqaluit. Photos : Radio-Canada/Marc Godbout

En fait, la plupart des enseignants des écoles du Nunavut ne parlent pas l’inuktitut.

À travers cette réalité, un signe de changement offre un peu d’espoir : un nombre record de 93 étudiants, dont beaucoup d’Inuits, sont inscrits au programme de formation des enseignants du Collège de l’Arctique du Nunavut. Au cours des prochaines semaines, 23 devraient obtenir leur diplôme.

Un gouvernement sous pression

Face aux critiques et aux déceptions, le gouvernement territorial s’efforce ces jours-ci de rappeler que tout n’est pas sombre.

La taille de l’économie du Nunavut a plus que doublé en 20 ans, avec une croissance annuelle de 5 % en moyenne. Le cinquième de l’économie repose sur le secteur minier qui se développe à un rythme de 20 % depuis deux ans.

Et même si le décrochage scolaire reste grandement élevé, le nombre d’élèves terminant leurs études secondaires a augmenté depuis la création du territoire. Le taux de diplomation est passé de 21 % en 1999 à 48,3 % en 2017.

« Nous avons beaucoup appris depuis 1999. Nous ne sommes peut-être pas où nous pensions être, mais nous sommes loin de notre point de départ. »

– Joe Savikataaq, premier ministre du Nunavut

Des progrès, certes, mais éclipsés par les nombreux défis sociaux auxquels se heurte le jeune territoire.

Une mère marche avec son enfant dans les bras à proximité de la baie de Frobisher, à Iqaluit.
Une mère marche avec son enfant dans les bras à proximité de la baie de Frobisher, à Iqaluit. Photos : Radio-Canada/Marc Godbout

L’état de crise dont parlent de plus en plus ouvertement les Inuits se mesure facilement. En fait, les pires indicateurs sociaux du Canada se trouvent presque tous au Nunavut.

Ici, au moins deux enfants sur trois ne mangent pas à leur faim, ont conclu des chercheurs universitaires dans un rapport sur l’insécurité alimentaire.

Le taux de mortalité infantile est particulièrement troublant au Nunavut, soit 17,7 décès pour 1000 naissances. La moyenne canadienne est de 4,5 décès.

Des fleurs sont recouvertes de neige dans le cimetière de Qikiqtarjuaq.
Le cimetière du village insulaire de Qikiqtarjuak Photos : Radio-Canada/Marc Godbout

Et rares sont les familles qui ne sont pas touchées par le suicide. Au Nunavut, le taux de suicide chez les Inuits est au moins 10 fois supérieur à la moyenne canadienne. Mais les efforts de prévention commencent à donner des résultats. Le taux de suicide chez les 15 à 24 ans est en baisse.

« Je comprends les frustrations et les inquiétudes. Les choses ne sont pas parfaites, répond le premier ministre Joe Savikataaq. Au départ, personne n’avait prévu que la population du Nunavut exploserait à ce point. »

La pression sur les services offerts par le territoire est énorme, et 90 % de ses revenus proviennent des transferts d’Ottawa.

« Nous faisons de notre mieux avec les ressources dont nous disposons. »

– Joe Savikataaq, premier ministre du Nunavut

Une façon polie de souligner ce que plusieurs considèrent ici comme le sous-financement d’Ottawa dans les infrastructures.

Dans une économie qui dépend toujours largement des emplois du gouvernement, d’énormes disparités persistent. La moitié de la population vit dans des logements sociaux.

« L’odeur de moisissure »

Quand on voit Meeka Mike se préparer à partir pour la chasse, on constate aisément qu’elle tient aux traditions de son peuple, qu’elle souhaite léguer à ses petits-enfants.

Mais elle confie qu’elle hésite parfois à leur rendre visite. « L’odeur de moisissure est trop forte là-bas. Les logements de l’époque ont souvent été mal construits. L’air s’infiltre continuellement. »

Il manque plus de 3000 logements sociaux au Nunavut, et cela ne tient pas compte de la croissance démographique à venir.

Une jeune Inuite devant une maison abandonnée dans la communauté insulaire de Qikiqtarjuaq. Le logement représente un énorme défi de santé publique au Nunavut.
Une jeune Inuite devant une maison abandonnée dans la communauté insulaire de Qikiqtarjuaq. Le logement représente un énorme défi de santé publique au Nunavut. Photos : Radio-CanadaMarc Godbout

Or, le gouvernement territorial ne peut que se permettre d’en construire une centaine en moyenne par année. Il a déjà du mal à entretenir son parc immobilier existant. La moitié des logements ont déjà plus de 30 ans.

Dans les 25 localités du Nunavut, cette pénurie continue d’avoir de graves répercussions sur la santé physique et mentale.

Branda Maniapik et ses quatre enfants.
Branda Maniapik vit avec ses quatre enfants dans une minuscule pièce depuis sept ans. La liste d'attente pour l'obtention d'un logement social au Nunavut compte environ 2500 noms. Photos : CBC/Kiera Oudshoorn

Quatre Inuits sur dix habitent dans un logement surpeuplé. Et, à défaut d’espace, certains doivent dormir en alternance, y compris des enfants. Tout ça donne lieu à une sorte d’itinérance cachée.

« Les conséquences sur les enfants sont directes. Comment voulez-vous qu’ils réussissent à l’école? Comment voulez-vous qu’ils aient un avenir? »

–Meeka Mike

Or, le sentiment d’injustice est notamment alimenté par le fait que le gouvernement fournit des logements modernes subventionnés aux fonctionnaires. « C’est un non-sens et c’est source de tensions », se désole Meeka Mike.

Pendant ce temps, faute de moyens et d’entretien, des logements sociaux sont souvent condamnés, mais encore faut-il pouvoir les remplacer.

Intérieur d’une maison qui a dû être condamnée par les autorités.
Une maison qui a dû être condamnée par les autorités dans la communauté insulaire de Qikiqtarjuaq. Photos : Radio-Canada/Marc Godbout

Dans ces conditions, difficile de freiner la transmission d’infections. Le logement inadéquat et la promiscuité aggravée par les hivers interminables ont contribué à l’épidémie de tuberculose qui est revenue hanter les Inuits.

Le Nunavut doit toujours se battre au quotidien contre cette redoutable maladie du passé. Le taux d’incidence de la tuberculose au Nunavut est le même que celui de certains pays du tiers monde.

« Le pourcentage d'Inuits vivant dans des conditions de vie inappropriées peut atteindre 70 % dans les communautés situées à l'extérieur de la capitale, Iqaluit. »

– Rapport sur le logement, Comité sénatorial permanent des peuples autochtones

Dans sa stratégie nationale sur le logement, Ottawa a promis 240 millions de dollars répartis sur 10 ans pour le Nunavut. Avec les moyens actuels dont dispose le territoire, il faudra à ce rythme 60 ans pour répondre aux besoins, estime la Société d’habitation du Nunavut.

Une gouvernance contestée?

Après 20 ans d’existence, le Nunavut est à la croisée des chemins et son modèle de gouvernance est remis en question.

Le manque de planification, de surveillance et des délais non respectés ont contribué à miner la confiance.

La salle où siègent les 22 députés à l’Assemblée législative du Nunavut.
L’Assemblée législative du Nunavut où siègent les députés territoriaux. Les fauteuils des 22 élus sont couverts de peaux de phoque. Photos : Radio-Canada/Marc Godbout

Même si tous les ministres du gouvernement actuel sont Inuits, nombreux dans la population croient que le mode de gouvernance ne respecte pas l’un des objectifs visés par la création du gouvernement du Nunavut, soit de permettre au peuple inuit de contrôler ses politiques.

« Ceux qui orientent les politiques viennent souvent du Sud et repartent au bout de deux ans. C’est une porte tournante. Ils ne travaillent pas pour nous, mais pour eux.  »

– Meeka Mike

Cette « déconnexion » ou ce « décalage », comme certains l’appellent, a déclenché une profonde réflexion.

Et des leaders inuits comme Aluki Kotierk de la Nunavut Tunngavik ne se gênent pas pour l’alimenter. « Y a-t-il une meilleure façon de servir les Inuits? Si le gouvernement territorial ne répond pas aux besoins des Inuits, existe-t-il un autre moyen de le faire? »

Les drapeaux du Nunavut et du Canada flottent sur un bateau qui attend l’arrivée de l’été dans la baie de Frobisher.
Les drapeaux du Nunavut et du Canada flottent sur un bateau qui attend l’arrivée de l’étau sud de l'île de Baffin. Photos : Radio-Canada/Marc Godbout

Le NTI, le gardien de la mise en oeuvre de l’accord sur le Nunavut, va jusqu’à lancer un avertissement. Son conseil a adopté à l’unanimité une résolution pour explorer les modèles potentiels de pleine autonomie gouvernementale pour les Inuits.

S’agit-il de revenir à l’idée initiale d’un gouvernement uniquement inuit, comme l’avaient imaginé leurs négociateurs dans les années 70? Ottawa avait préféré mettre en place une administration publique pour représenter les intérêts de l'ensemble des résidents du territoire, qu’ils soient Inuits ou non, leur refusant ainsi une entière autonomie.

« Nous examinons différentes options et voulons connaître la volonté des Inuits. »

– Aluki Kotierk, présidente du Nunavut Tunngavik

Si les Inuits souhaitent ultimement obtenir l’autonomie, ajoute Mme Kotierk, ils devront être consultés lors d’un référendum. Ce serait un autre long parcours qui peut difficilement se faire sans bouleversements, puisqu’il remettrait en cause les pouvoirs des gouvernements fédéral et territorial, un casse-tête constitutionnel.

« Plus près du peuple » était le slogan choisi pour inspirer le Nunavut, le 1er avril 1999, mais un fossé grandissant s’est creusé. Difficile de prédire à quoi ressemblera le Nunavut dans 20 ans.

La très grande majorité de la population n’aura pas connu l’« avant ». Et ce sera à elle de déterminer la suite avec les moyens qu’on lui aura légués.

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