Jimmy Carter, sa (longue) vie après la Maison-Blanche

À 94 ans, Jimmy Carter est le plus vieil ancien président américain à avoir vécu. Ce survivant du cancer a surtout fait parler de lui, non pas pour ce qu’il a accompli à la Maison-Blanche, mais une fois qu’il l’a quittée. Portrait.

Par Raphaël Bouvier-Auclair

23 mars 2019

Le soleil ne s’est pas encore levé dans le sud de la Georgie, et déjà le stationnement se remplit à côté de la petite église baptiste. On y aperçoit bien sûr des plaques d’immatriculation de l’État, mais aussi de la Virginie, du Michigan et d’ailleurs aux États-Unis. Les visiteurs viennent de partout au pays, et même d’ailleurs dans le monde, pour entendre le résident le plus connu du village de Plains.

C’est ici qu’est né Jimmy Carter, dont le père cultivait des arachides, produit iconique du sud de la Georgie. C’est aussi ici que sa femme, Rosalynn, et lui sont venus s’établir après avoir quitté la Maison-Blanche, en 1981.

Jan Williams accueille les visiteurs.
Jan Williams accueille les visiteurs à l’église baptiste de Plains, en Georgie. Photo : Radio-Canada/Raphaël Bouvier-Auclair

« Sans le président Carter, nous ne serions rien. Mon église ne serait rien. C’est lui qui attire tous ces invités », constate Jan Williams, une amie de l’ex-président, qui accueille les visiteurs.

En cette journée du début de mars, ils sont 300 à assister à la Sunday School, l’école du dimanche que Jimmy Carter présente toutes les deux semaines. L’église est pleine. Tellement que des dizaines de visiteurs sont contraints de regarder l’ex-président sur un écran, dans une salle adjacente.

Les visiteurs font la file devant l’église.
Les visiteurs font la file devant l’église baptiste où Jimmy Carter enseigne. Photo : Radio-Canada/Raphaël Bouvier-Auclair
Jimmy Carter derrière un lutrin.
Jimmy Carter enseigne pendant une heure deux dimanches par mois. Photo : Radio-Canada/Raphaël Bouvier-Auclair

À 10 h pile, Jimmy Carter fait son entrée et s'assoit derrière son lutrin. « J’avais l’habitude de marcher pendant ma présentation, mais je ne le fais plus. Je suis après tout dans ma 95e année », lance-t-il, après avoir provoqué rires et sourires de l’auditoire.

Des partitions.
Des partitions dans l’église dans laquelle Jimmy Carter tient son école du dimanche. Photo : Radio-Canada/Raphaël Bouvier-Auclair

La religion et la foi ont toujours occupé une place centrale dans la vie privée et publique de Jimmy Carter. Son enseignement du jour se concentre sur l’héritage de Saint-Paul. Mais l’ex-président ne peut s’empêcher d’aborder des questions brûlantes d’actualité.

Quelques jours après le sommet de Hanoï entre Donald Trump et Kim Jong-un, la Corée du Nord s’invite dès le début de son allocution de près d’une heure. À la surprise de plusieurs, l’ex-président démocrate se porte à la défense de l’actuel président républicain.

« J’ai beaucoup soutenu les efforts du président Trump pour parler avec les Nord-Coréens. Je l’ai fait moi-même. »

– Jimmy Carter, ex-président des États-Unis

En 1994, malgré des réticences de l’administration Clinton, Jimmy Carter s’était rendu à Pyongyang pour tenter de désamorcer les tensions entre les deux pays. Il y avait rencontré Kim Il-sung, le grand-père de l’actuel dictateur nord-coréen. L’ancien président a visité le pays à quelques reprises depuis.

Des histoires de négociations internationales racontées dans une église de la communauté rurale qui l’a vu évoluer : la scène illustre à merveille la longue vie de Jimmy Carter après la Maison-Blanche.

Après Washington, le monde

« C’est probablement un des rares présidents dont on se souvient pour ce qu’il a accompli après son mandat », explique Tiffany Rowling, qui a conduit une dizaine d’heures depuis la Virginie pour venir entendre Jimmy Carter dans le sud de la Georgie.

Crise énergétique, inflation, prise d’otages à l’ambassade américaine en Iran : bien des électeurs américains gardent encore aujourd’hui de mauvais souvenirs du passage de Jimmy Carter à la Maison-Blanche.

Devant une bibliothèque, Peter Bourne.
Peter Bourne, ancien conseiller de Jimmy Carter Photo : Radio-Canada/Raphaël Bouvier-Auclair

Peter Bourne a travaillé avec Jimmy Carter dès son mandat comme gouverneur de la Georgie et, par la suite, il l’a suivi jusqu’à Washington. Il se souvient d’un homme qui ne mesurait pas toujours le poids politique des décisions de son administration.

« Il nous disait qu’être réélu lui importait peu. Tout ce qu’il voulait c’était de poser les gestes qu’il pensait être les bons. »

– Peter Bourne, ancien conseiller et ami de Jimmy Carter

Assis dans le bureau ovale, Peter Bourne et Jimmy Carter.
Peter Bourne et Jimmy Carter dans le bureau ovale, à la fin des années 70. Photo : Courtoisie Peter Bourne

Selon Peter Bourne, qui est aussi l’auteur d’une biographie sur son ancien patron, « les présidents sont jugés sur leur capacité à être réélus ». Or, Jimmy Carter a subi une défaite écrasante aux mains de Ronald Reagan aux élections présidentielles de 1980. N’empêche, son ancien conseiller estime que le démocrate a accompli des choses « remarquables » pendant ses quatre ans à la Maison-Blanche.

Il note entre autres la conclusion des accords de Camp David, un traité de paix entre Israël et l’Égypte conclu en 1978. Ce désir de résoudre des conflits et de trouver des terrains d’entente a d’ailleurs inspiré la post-présidence de Jimmy Carter.

Les trois hommes se serrent les mains.
Le président égyptien Anouar el-Sadate, le président américain Jimmy Carter et le premier ministre israélien Menahem Begin après la signature du traité de paix. Photo : AP/Bob Daugherty

Le Centre Carter, l’organisation non partisane qu’il a fondée tout juste après sa retraite de la politique au début des années 80, a supervisé plus d’une centaine d’élections dans près de 40 pays. Un bilan qui aurait difficilement pu être réalisé sans la présence de Jimmy Carter à la tête du centre, croit sa présidente-directrice générale Mary Ann Peters.

Gros plan sur Mary Ann Peters.
Mary Ann Peters, présidente-directrice générale du Centre Carter. Photo : Radio-Canada/Raphaël Bouvier-Auclair

« C’est plus simple d’attirer l’attention », admet-elle. « Quand on a quelque chose à faire dans un pays, le président Carter peut écrire au président de ce pays et c’est plus facile. »

Jimmy Carter lui-même a servi d’intermédiaire dans de nombreuses crises politiques, par exemple en Haïti. Des missions qui sont toujours réalisées avec l’aval, même s’il était parfois timide, de l’administration en place.

Un Nobel... et des critiques

Ces efforts ont valu au président Carter le prix Nobel de la paix en 2002. Malgré les honneurs, le style de cet électron libre de la diplomatie n’a pas toujours fait l’unanimité.

En 2007, un livre signé par l’ex-président dans lequel il accusait Israël d’apartheid dans les territoires palestiniens a causé la démission de 14 membres du conseil consultatif du Centre Carter.

Puis les rencontres de Carter avec Kim Il-sung en Corée du Nord, mais aussi avec Fidel Castro à Cuba et Omar El-Béchir au Soudan, lui ont attiré des critiques en raison des bilans de ces dirigeants en matière de droits de la personne.

Le doigt en l’air, Fidel Castro, accompagné de Jimmy Carter.
Jimmy Carter et Fidel Castro à La Havane, en 2002. Photo : AP/ Cristobal Herrera

« Il croit que c’est plus important d’assurer la paix aux gens innocents que d’avoir les mains propres. »

– Mary Ann Peters, présidente du Centre Carter

Surtout que la paix contribue à mettre en oeuvre une autre grande priorité du Centre Carter : des programmes de santé. Depuis une quarantaine d’années, les efforts du centre ont entre autres presque permis d’éradiquer en Afrique la maladie du ver de Guinée, une infection parasitaire. De 3,5 millions de personnes infectées en 1986, il n’en reste plus que quelques dizaines aujourd’hui.

« Il [Jimmy Carter] dit toujours que le travail qu’il a fait à travers le Centre Carter est plus valable qu’un deuxième mandat. Je ne sais pas si je suis d’accord. Je ne sais pas si Mme Carter est d’accord. Mais c’est ce que croit le président », assure Mary Ann Peters.

Une post-présidence modeste

Quand on voit, une semaine par année, Jimmy et Rosalynn Carter, marteau à la main, construire ou rénover des maisons pour les plus démunis avec Habitat for Humanity, le mot implication vient à l’esprit.

Sur un chantier, Jimmy et Rosalynn Carter.
Jimmy et Rosalynn Carter participant aux travaux d’Habitat for Humanity, en Indiana, en 2018. Photo : AP/Robert Franklin

Ce mot semble marquer la trame narrative de la vie des Carter depuis leur départ de Washington. Implication dans le monde bien sûr, mais aussi dans leur petite communauté de Plains.

« Il s’intéresse à toutes les petites choses qui se produisent ici », lance en parlant de l’ex-président le commerçant Philip Carlin, qui tient un magasin spécialisé dans les reliques politiques sur la rue principale du village.

Les Carter ont participé à la rénovation des sept chambres du seul hôtel de la ville. Betty Godwin, la femme du maire de Plains, donne aussi l’exemple d’un édifice de la rue principale où un ascenseur a été installé grâce aux efforts de Jimmy Carter.

Macarons de Jimmy et Rosalynn Carter.
Des souvenirs à l’effigie de Jimmy et Rosalynn Carter, à Plains, en Georgie. Photo : Radio-Canada/Raphaël Bouvier-Auclair

Le village de M. Jimmy

À Plains, les références au 39e président sont partout. Ici, une gare qui a servi de quartier général de la campagne de 1976. Là, la station d’essence longtemps tenue par son frère.

Commerces sur la rue principale de Plains.
La rue principale de Plains, en Georgie. Photo : Radio-Canada/Raphaël Bouvier-Auclair

Mais surtout, il y a celui que beaucoup appellent simplement « M. Jimmy » et qu’on peut saluer pendant sa marche avec sa femme Rosalynn les après-midi de semaine.

Le commerçant Philip Carlin note le mode de vie modeste de l’ex-couple présidentiel. Il le compare à celui d’autres anciens occupants de la Maison-Blanche, qui se sont enrichis après avoir quitté le pouvoir.

Dans son commerce, Philip Carlin.
Le commerçant Philip Carlin, à Plains, en Georgie. Photo : Radio-Canada/Raphaël Bouvier-Auclair

« Il y a des présidents qui signent des contrats de plusieurs millions de dollars avec Netflix. Le président Carter, lui, construit des maisons pour les plus démunis », lance-t-il, envoyant une flèche à Barack Obama.

Le commerçant souligne surtout le caractère du personnage, à un moment où les Américains semblent rarement avoir été aussi divisés politiquement.

« Peu importe que vous aimiez ses politiques ou non, vous pouvez vous dire que ses opinions sont sincères et honnêtes. Ça a beaucoup de signification de nos jours ».

– Philip Carlin, commerçant à Plains

Une statue d’arachide qui sourit.
Une statue hommage à Jimmy Carter à Plains. Elle rappelle que l’homme, connu pour son sourire, vient d’une famille d’agriculteurs d’arachides. Photo : Radio-Canada/Raphaël Bouvier-Auclair

Et ses opinions, Jimmy Carter n’hésite pas à les partager. En ce dimanche matin de mars, il imagine à haute voix un pays qui défendrait les droits de la personne, lutterait contre les changements climatiques, et assurerait l’égalité de tous ses citoyens, Blancs et Noirs, hétérosexuels et homosexuels.

Une vision du monde que des milliers d’Américains, démocrates ou républicains, tiennent encore aujourd’hui à entendre.

Plusieurs visiteurs à Plains.
Des visiteurs venus à Plains pour entendre Jimmy Carter. Photo : Radio-Canada/Raphaël Bouvier-Auclair

« C’est un homme bon, avec le coeur à la bonne place », lance par exemple John Reynolds, un jeune militaire élevé par des parents partisans de Ronald Reagan, l’adversaire de Jimmy Carter en 1980.

« Je suis toujours impressionnée par le nombre de gens qui viennent », constate Jan Williams, qui organise depuis des années l’école du dimanche de l’ex-président.

Jimmy Carter discute avec une jeune femme.
Après l’école du dimanche et la messe qui suit, les visiteurs prennent une photo avec Jimmy Carter et sa femme, Rosalynn. Photo : Radio-Canada/Raphaël Bouvier-Auclair

Elle note qu’à plus de 94 ans, Jimmy Carter n’enseigne plus que toutes les deux semaines, alors qu’auparavant l’événement était hebdomadaire. Un rappel que même s’il a récemment survécu au cancer, son ami n’est pas immortel.

« Quand nous avons regardé les funérailles du président Bush, la réalité s’est imposée. Un jour nous vivrons la même chose. »

– Jan Williams

Jimmy Carter, près d’un lutrin, à la fin de sa présentation.
Jimmy Carter, à la fin de sa présentation du dimanche. Photo : Radio-Canada/Raphaël Bouvier-Auclair

À Plains, cela ne fait aucun doute, sans Jimmy Carter, le village ne sera plus le même. L’église baptiste, qui accueille des centaines d’invités chaque mois, ne compte qu’une vingtaine d’habitués.

Pour l’instant, Jan Williams assure « profiter de tous les moments » non pas avec un ancien président, mais plutôt avec un voisin, un ami et un pilier de la communauté.


Image de couverture : Getty Images

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