ENQUÊTE

Les clients douteux de Bombardier

Bombardier est l’un des plus importants fabricants de jets privés au monde. Mais qui sont ses clients? Des documents confidentiels consultés par Enquête montrent que la compagnie a multiplié les efforts pour vendre un avion à une riche famille d’Afrique du Sud au coeur d’un scandale de corruption.

Par Julie Dufresne

15 mars 2019

Le mariage à 3 millions $

La scène est extravagante. Nous sommes à Sun City, en Afrique du Sud, un méga-complexe touristique qui se veut la réplique d’un palais. Dans la piscine, des nageuses synchronisées entourent le marié qui vogue doucement sur une plateforme flottante vers celle qu’il épousera.

Sa future femme fait partie de la famille Gupta. Un clan influent… et controversé.

À la tête de l’empire familial, les frères Ajay, Atul et Rajesh « Tony » Gupta, sont soupçonnés d’avoir utilisé des fonds publics pour financer ce mariage qui a coûté 3 millions de dollars. L’événement, qui s’étendra sur cinq jours, deviendra le symbole de l’emprise des Gupta sur le gouvernement corrompu de Jacob Zuma.

La foule regarde les mariés sur une plateforme flottante.
Le mariage financé par les frères Gupta à Sun City, en Afrique du Sud Photo : Famille Gupta

Les centaines d’invités ont bénéficié de passe-droits en atterrissant sur la plus importante base militaire du pays, près de Pretoria, et ont échappé au contrôle des autorités, vraisemblablement grâce à l’influence des Gupta sur le président sud-africain.

« Ça a mis en lumière à quel point les Gupta étaient devenus puissants », explique le journaliste sud-africain Richard Poplak.

« Une famille qui a accès à des installations militaires : le pays est devenu fou furieux. »

– Richard Poplak, journaliste

Quiconque voulait brasser des affaires en Afrique du Sud était sans aucun doute au courant de ce scandale, ajoute-t-il. « Après 2013, il était impossible pour une entreprise d’ignorer que les Gupta étaient des personnes exposées à la corruption. Leurs liens avec le gouvernement étaient connus et dangereux. Faire affaire avec eux était une mauvaise décision d’affaires. »

Or, bientôt, Bombardier courtisera cette famille.

La courtisanerie

Quelques mois après le controversé mariage, Bombardier est en contact avec les Gupta.

Un vice-président des ventes écrit directement à Ajay Gupta. Il le remercie pour son « hospitalité » et sa « gentillesse » lors de leur dernière rencontre et lui fait une offre. Bombardier est prête à lui vendre un luxueux Global 6000 pour 52 millions de dollars américains.

Le jet privé des Gupta au décollage
Le Global 6000 des Gupta Photo : Ross Bremner

Pourtant, Bombardier semble bien consciente des risques associés à cette famille, selon des courriels internes de la compagnie consultés par Enquête.

« Ils acceptent de façon générale le fait que les Gupta aient des connexions politiques, mais demandent des clarifications », écrit un cadre de Bombardier à propos d’une société de financement qui étudie la possibilité de prêter des fonds aux Gupta pour leur permettre d’acheter l’avion.

Les Gupta Leaks

Les échanges entre Bombardier et les Gupta proviennent d’une fuite de documents nommée les Gupta Leaks à laquelle Enquête a eu accès. Les milliers de courriels révèlent l’étendue de l’influence des frères Gupta en Afrique du Sud, ainsi que des détails sur leur relation d’affaires avec la multinationale québécoise.

Faciliter le financement

Pour acheter leur avion, les Gupta ont besoin de financement. Bombardier sert alors d’intermédiaire entre eux et Exportation et Développement Canada (EDC), une société d’État qui octroie des prêts à des clients internationaux de compagnies canadiennes.

« À la suite de notre rencontre chez vous, nous avons travaillé avec EDC pour finaliser l’offre de financement nécessaire pour conclure l’acquisition du Global 6000 », écrit en juin 2014 le directeur des ventes de Bombardier pour l’Afrique à Ajay Gupta.

Dans les mois qui suivront, Bombardier insistera auprès des Gupta pour qu’ils répondent aux demandes d’EDC.

La pression médiatique s’accentue

Deux des frères Gupta lors d'une entrevue à Johannesburg, en Afrique du Sud.
Ajay Gupta et Atul Gupta en 2011 Photo : Gallo Images/Business Day/Martin Rhodes

Les Gupta sont sur la sellette : leurs relations avec le pouvoir et leur influence suscitent de plus en plus l’intérêt de la presse sud-africaine.

En juillet 2014, un article révèle que les Gupta et leur entourage auraient été favorisés dans l’octroi de contrats publics pour la compagnie nationale des chemins de fer.

Cela n’empêchera pas Bombardier de poursuivre ses démarches pour la vente du Global 6000.

La vérification

Pour obtenir du financement d’Exportation et Développement Canada, les frères Gupta doivent faire l’objet d’une vérification diligente, étape obligatoire selon la loi canadienne.

En septembre 2014, deux représentants de la société d’État se rendent en Afrique du Sud pour étudier la structure de la société des Gupta qui achètera le luxueux jet.

Comme EDC, Bombardier assure faire des vérifications sur leurs clients.

« On ne vendrait jamais un avion à quelqu'un qui ne représente pas [nos] idéaux », expliquait le directeur des communications de la division des avions d’affaires de Bombardier, Mark Masluch, lors d’une entrevue avec Enquête au salon de l’aviation d’affaires de Genève l’an dernier.

M. Masluch, qui refusait de commenter le cas précis des Gupta, insistait pour dire que, de façon générale, le processus de Bombardier est rigoureux. « Nos vérifications peuvent inclure un background criminel et surtout beaucoup de listes de terroristes ou toute autre activité illégale. Donc, ça fait partie du processus : il est très robuste et il est appliqué à plusieurs [étapes] de la vente », disait-il.

N’empêche, la relation d’affaires entre les Gupta et Bombardier fait sourciller la professeure en éthique à HEC Montréal, Joé Martineau. Elle est étonnée de voir que le géant québécois a poursuivi ses démarches malgré la réputation entachée des Gupta.

« Ils ne vendent pas des chandails à 15 $, ils vendent des avions qui valent des millions de dollars. »

– Joé Martineau, professeure à HEC Montréal

« La relation d'affaires est à long terme. On se doit de connaître [le client]. On ne veut surtout pas être relié de près ou de loin à des individus qui feraient l'objet de soupçons. Les entreprises peuvent payer le prix cher sur le plan de leur réputation », dit-elle.

L’avion prend forme

Les sièges sont recouverts de cuir beige.
Rendu numérique de l’intérieur du Global 6000 des Gupta Photo : Bombardier/Gupta Leaks

À l’automne 2014, le directeur des ventes de Bombardier rend visite aux Gupta à Johannesburg à deux reprises.

Leur futur jet de luxe sera « joliment équipé avec des options supplémentaires et des personnalisations d’une valeur de 2 millions de dollars », écrit-il, en leur offrant des échantillons de bois et de cuir.

Les Gupta reçoivent aussi des images numériques du futur intérieur de l’appareil.

Le comptoir de l’évier est en pierre et les meubles sont en bois.
Le comptoir de l’évier est en pierre et les meubles sont en bois. Photo : Bombardier/Gupta Leaks

Le magasinage

Les Gupta ne magasinent pas que chez Bombardier. En novembre 2014, la banque américaine d’import-export, l’équivalent d’EDC aux États-Unis, autorise un financement de 37 millions de dollars américains pour acheter un G550, un appareil haut de gamme de la compagnie Gulfstream.

Quelques mois plus tôt, Cessna leur avait aussi mis sur la table une convention d’achat pour un 680 Citation Sovereign, un avion de plus de 17 millions de dollars américains.

Le feu vert

Exportation et Développement Canada fait finalement une offre de financement aux Gupta : 41 millions de dollars américains en prêt sont disponibles, soit 80 % du prix de l’avion.

De son côté, Bombardier finalise la rédaction du contrat en ajoutant une clause permettant aux Gupta de résilier la vente, sans pénalité. Cette clause est « exceptionnelle », écrit le directeur des ventes Hani Haddadin, ajoutant que c’est la première fois qu’il voit cela.

Le contrat est signé le 29 décembre 2014.

Contrat de 52 millions de dollars américains pour l’achat d’un Global 6000.
Contrat entre Bombardier et une compagnie appartenant aux Gupta Photo : Radio-Canada/Gupta Leaks

Cette transaction étonne l’avocat français William Bourdon, fondateur de l’ONG Sherpa, spécialisée dans la traque des biens de luxe des dirigeants corrompus et de leur entourage.

« Ça révèle une culture d'entreprise qui, au minimum, est à risque, et au pire, qui fait peu de cas des engagements anti-corruption. On se demande carrément si ce ne sont pas des engagements qui sont pris pour la galerie », avance M. Bourdon, qui a aussi représenté les lanceurs d’alerte à l’origine des Gupta Leaks.

Suivi personnalisé

L'appareil en construction est dans un hangar.
Le Global 6000 des Gupta en préparation à Dorval, sur l’île de Montréal Photo : Bombardier/Gupta Leaks

Le directeur des ventes de Bombardier fait des comptes rendus réguliers des progrès de la construction de l’avion et devient plus familier avec les Gupta, comme en témoigne ce courriel de janvier 2015.

« Cher M. Ajay, cher M. Atul,

J’espère que vous vous portez bien. J’étais à Montréal la semaine dernière et j’ai eu la chance de visiter et de voir votre appareil. Je peux vous dire qu’il s’en vient vraiment bien! »

Quelques semaines plus tard, Atul Gupta reçoit un nouveau rapport de progrès de leur « époustouflant nouveau Global 6000 », qui montre l’intérieur de l’appareil dont la finition avance.

Photos de l’intérieur de l’appareil.
Intérieur du Global 6000 Photo : Bombardier/Gupta Leaks

On y voit que l’appareil a une cuisine et deux pièces, dont l’une se transforme en chambre privée, en plus d’une salle de bain. Les armoires de bois sont couleur acajou, les sièges en cuir blanc, il y a des comptoirs en pierre et de grandes soutes à bagages.

Peu de temps après, en avril 2015, les Gupta prennent possession de leur Global.

Polo royal

Invitation avec image de joueurs de polo.
Invitation de Bombardier envoyée aux frères Gupta, en août 2015 Photo : Bombardier / Gupta Leaks

Après la vente de l’avion, la relation entre les Gupta et Bombardier se poursuit. Une invitation à la finale du tournoi de polo du Prince de Galles, où Bombardier promet « mets gastronomiques et boissons », est envoyée à Atul, qui la fait parvenir à ses frères.

Un deuxième avion?

Des Global 6000 sur un tarmac.
Document envoyé aux Gupta par Bombardier Photo : Bombardier/Gupta Leaks

Des documents de Bombardier envoyés aux Gupta et consultés par Enquête montrent les plans, les croquis et un éventail de choix de finis intérieurs pour un autre Global 6000 : le SN 9664.

Bombardier a-t-elle entamé des discussions avec les Gupta pour leur vendre un deuxième avion? Impossible de savoir. La multinationale québécoise refuse de commenter les transactions privées et se limite à dire qu’il n’y a pas eu de vente d’un deuxième avion.

La chute des Gupta et de Zuma

Une foule manifeste avec des affiches dénonçant le gouvernement.
Manifestation contre les Gupta en 2017 Photo : Mujahid Safodien/AFP/Getty Images

En juin 2017, des médias sud-africains lâchent une véritable bombe. Près de 200 000 courriels et documents que des lanceurs d’alerte ont confiés à des journalistes d’enquête révèlent l’étendue de l’influence de la riche famille sur le gouvernement Zuma. Ces révélations, nommées les Gupta Leaks, créent un séisme politique.

Sous la pression populaire, le président Jacob Zuma quitte le pouvoir neuf mois après la divulgation de ces informations.

Les frères Gupta prennent la fuite au même moment et le Global 6000 de Bombardier disparaît des écrans radars de l’Afrique du Sud.

La balise GPS du jet d’affaires est déconnectée, mais l’avion est aperçu aux Émirats arabes unis et en Inde.

À la recherche de l’avion

 L’appareil est sur un tarmac.
Le Global 6000 des Gupta Photo : William Vignes/JetPhotos

Le 13 avril 2018, le Global 6000 que Bombardier a vendu aux Gupta réapparaît finalement à l’aéroport de Johannesburg, en Afrique du Sud.

À part l’équipage, il n’y a personne à bord. Aucune trace des frères Gupta, qui refusent de rentrer au pays. Ils ont été vus à Dubaï, où ils se cacheraient toujours aujourd’hui.

Depuis, les Sud-Africains suivent comme un téléroman une commission d’enquête publique qui a été mise sur pied pour faire la lumière sur ce qui a été baptisé « la capture de l’État », c’est-à-dire les détournements de fonds et le contrôle du gouvernement Zuma par les Gupta.

Sans nommer les Gupta ou Bombardier, EDC a aussi essuyé les critiques du vérificateur général du Canada, l’an passé, pour avoir été imprudent en accordant certains prêts à risque.

À défaut de pouvoir récupérer les 41 millions prêtés, EDC essaie maintenant de vendre l’appareil, qui est toujours cloué au sol en Afrique du Sud.

À VOIR

Regardez le reportage de l’émission Enquête sur la vente d’avion d’affaires par Bombardier.

Julie Dufresne journaliste, Gaétan Pouliot coordination et édition, Luc Tremblay réalisateur télé, Éric Larouche chef de pupitre, André Guimaraes développeur, Philippe Tardif designer

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