Phil Goyette, héros obscur du Canadien, remonte dans le temps

Phil Goyette, membre de la glorieuse époque des années 50 du Canadien de Montréal, n'avait pas remis les pieds dans le vestiaire de l'équipe depuis qu'il a porté son uniforme pour la dernière fois, il y a 55 ans. Il a accepté notre invitation au Centre Bell à la fin janvier, sans savoir ce qui l'attendait. Phillip Danault était dans le coup.

Texte et reportage de Jean-François Poirier

19 février 2019

L'homme sourit et fait des blagues à propos de son âge avec la personne chargée de surveiller ces lieux sacrés.

« J'ai 58 ans, vous ne me donnez pas cet âge-là », dit-il, en offrant à la jeune dame son plus beau clin d'oeil pour dissimuler les rides en trop qui le trahissent.

Visiblement, l'employée dans la vingtaine ne le connaît pas, comme la grande majorité des partisans du Canadien d'aujourd'hui.

L'illustre visiteur est amusé. Il lui raconte qu'il a joué au Forum avec Maurice Richard et Jean Béliveau. On n'a jamais une deuxième chance de faire une bonne première impression...

Un peu gênée, son interlocutrice lâche un rire. Ce n'est pas comme discuter de la performance de la veille de Jonathan Drouin!

Ce champion d'autrefois aurait pu ajouter les noms de Bernard Geoffrion, de Dickie Moore, d'Henri Richard, de Doug Harvey et de Jacques Plante, tous des coéquipiers et membres du Temple de la renommée, gagnants de 5 Coupes Stanley d'affilée de 1956 à 1960.

Héros obscur, le visage de Phil Goyette n'apparaît pas dans cette série de portraits des légendes du Canadien.
Héros obscur, le visage de Phil Goyette n'apparaît pas dans cette série de portraits des légendes du Canadien.

L'invité-surprise poursuit en précisant qu'il a soulevé la coupe à quatre occasions. Une de moins que ses légendaires partenaires parce qu'il était dans l'équipe de réserve en 1956.

« Quatre, c'est pas si pire », se plaît-il à affirmer, sans vouloir n'offusquer personne.

Le piège

Ce jour-là, déjoué par une feinte, Phil Goyette est tombé dans un piège. C'est comme s'il avait laissé Gordie Howe échapper à sa couverture dans son territoire, une faute qu'il n'avait pas l'habitude de commettre durant ses beaux jours avec le CH.

Mais, ce samedi 19 janvier 2019, l'ex-joueur de centre n'était responsable d'aucune bourde.

Il était juste la cible d'un stratagème dont le but était de l'amener à revivre dans l'entourage du Bleu-blanc-rouge des moments mémorables de sa carrière.

Nous l'avions invité à un tournage en après-midi dans les gradins du Centre Bell pour les besoins d'un reportage. Rien de plus.

Nous allons le chercher chez lui à Lachine vers 14 h et nous le ramenons à la maison aussitôt la séance terminée.

« Ça fera un plus beau portrait de vous », lui a-t-on dit pour le convaincre. Pacte conclu.

Service VIP SVP.

Respectueux, il avait pris soin de nous demander d'aviser le Tricolore qu'il n'avait pas l'intention de demeurer sur place pour l'affrontement contre les Flyers de Philadelphie.

Phil Goyette n'assiste presque plus aux matchs.

À 85 ans, en dépit de sa forme splendide, les déplacements sont rendus plus difficiles et il préfère le confort de son foyer.

« Trop exigeant », dit-il, car il déteste la circulation intense dans ce coin de Montréal. Mais le hockey, il aime encore…

Phil Goyette affiche un large sourire à son arrivée dans le vestiaire du Canadien.
Phil Goyette affiche un large sourire à son arrivée dans le vestiaire du Canadien.

La visite

La jeune dame à la porte du vestiaire n'était pas dans le coup. Des dirigeants du Canadien, oui.

Phil Goyette, dans un rôle efficace, mais effacé, a été un précieux atout pour cette grande équipe, détentrice de ce record en apparence inatteignable de 5 Coupes Stanley consécutives.

Peu de joueurs de cette formation légendaire sont encore de ce monde.

Henri Richard, Jean-Guy Talbot, Don Marshall, Marcel Bonin, André Pronovost, Ralph Backstrom, Albert Langlois et lui. C'est tout.

D'ailleurs, en 1960, ce spécialiste des missions en défense avait marqué les deux buts des visiteurs dans le troisième match de la finale à Toronto, remporté 2-1 par le CH. Montréal avait balayé la série en quatre rencontres pour la conquête de ce cinquième trophée, la consécration ultime d'une équipe invincible.

Vers 15 h, Phil Goyette est debout près du vestiaire. ll attend simplement qu'on lui donne les directives pour le tournage.

C'est à ce moment que sa journée prend une tournure inattendue.

« Monsieur Goyette, les portes du vestiaire vont s'ouvrir pour vous », lui dit-on.

« Ben non, il y a un match ce soir. Et c'est fermé. On ne peut pas aller à l'intérieur », rétorque-t-il sur-le-champ.

Pourtant, l'interdiction est bel et bien levée. Le Canadien est disposé à le laisser entrer dans son vestiaire, comme à la belle époque.

Parce que l'organisation respecte Phil Goyette et aime l'idée.

Étonné de voir ces portes s'ouvrir comme par magie devant lui, l'octogénaire ne se fait pas prier pour s'aventurer sur le tapis rouge qui mène au vestiaire.

« Où est ma photo », lance-t-il aussitôt, pince-sans-rire.

Juste avant l'arrivée des joueurs, en ce jour de match, Phil Goyette pénètre donc tranquillement dans ce vestiaire.

Il n'a pas vécu ça depuis 1963, année où le Canadien l'a cédé aux Rangers après 427 matchs dans l'uniforme tricolore.

« Sainte-Bénite, c'est tellement plus grand que dans notre temps. C'est beau, mais quelle différence! À notre époque, nous étions l'un par-dessus l'autre. »

– Phil Goyette

L'ex no 20 est curieux de découvrir l'identité du joueur à qui on a remis son numéro.

« Il est bien mieux de prendre soin de mon numéro. C'est le mien! »

Richard Desjardins devant le lac Vaudray.
Phil Goyette découvre le chandail no 20 accroché dans le vestiaire du Canadien. chalet.

Intrigué, il observe les chandails, puis remarque la présence du no 20 près du casier du capitaine Shea Weber.

Il s'approche et tourne le chandail pour apercevoir le nom à son dos. Surprise, le gilet est à son nom!

« Eh bien, je joue ce soir! Mais je n'ai pas mes patins... »

Phil Goyette rigole. Le Canadien a joué le jeu en remplaçant le chandail de Nicolas Deslauriers par le sien pour quelques minutes de bonheur.

Une petite étoile

Sans hésiter, il enfile son chandail. Son regard se tourne vers tous les visages de ces joueurs d'exception qui surplombent les casiers.

« Maurice est là, mon ancien coach Toe Blake, souligne-t-il en montrant chacun des visages. Béliveau, Geoffrion, Doug Harvey, Dickie Moore, Plante, Henri. J'ai joué avec tous ces jeunes-là! »

Sans faire exprès, trop concentré par la découverte des lieux, Phil Goyette pile sur le logo du Canadien au plancher. Sacrilège. Il sautille autour pour se faire pardonner...

Sa photo n'est pas là, mais il n'en fait vraiment pas de cas.

Phil Goyette regarde les portraits des anciens joueurs du Canadien affichés dans le vestiaire.
Phil Goyette regarde les portraits des anciens joueurs du Canadien affichés dans le vestiaire

« Ce sont de grandes étoiles, dit-il. Moi, je n'étais qu'une petite étoile qui devait faire son travail. Je jouais contre les gros trios pour les empêcher de compter. Je jouais en désavantage numérique. Parfois, je prenais la relève en attaque lorsque des joueurs étaient blessés. J'ai eu une couple de saisons de 20 buts avec le Canadien. »

Phil Goyette poursuit sa visite inattendue.

L'entraîneur adjoint Dominique Ducharme l'aperçoit et vient gentiment lui serrer la main. Il se souvient de l'ambiance qui régnait dans ce vestiaire à ses débuts, il y a plus de 60 ans.

« Juste avant le match, c'était tranquille. Nous avions tous la tête basse et on pensait à nos adversaires. On se disait qu'ils ne toucheraient pas à la rondelle. Point final. Et ils n'y touchaient pas non plus! »

– Phil Goyette

Son nom figure bien entendu sur les plaques accrochées au mur qui rendent hommage aux 24 formations gagnantes de la Coupe Stanley à Montréal.

Phil Goyette remarque son nom sur les plaques des formations du Canadien des années 50 et 60.
Phil Goyette remarque son nom sur les plaques des formations du Canadien des années 50 et 60.

« Fantastique, se réjouit-il. Mon nom est ici au moins. Sans mon aide, tous ces joueurs ne seraient pas devenus des légendes... »

Phil Goyette aime plaisanter à ce sujet afin de s'accorder un peu de mérite au détriment de ses ex-loyaux partenaires.

« Nous étions une famille, comme des frères. Ç'a été un honneur de jouer avec ces gars-là. Je ne cherchais pas à être le héros, mais à faire gagner l'équipe. J'ai fait ce qu'on voulait de moi. Si j'ai été choisi, c'est parce que j'avais un certain talent. Et j'en ai profité. »

L'homme âgé ressemble presque à un enfant pendant qu'il marche dans tous les coins du vestiaire.

« Comment il s'appelle celui-là, s'interroge-t-il. Kotka qui? Kotkaniemi? C'est bien prononcé, hein? »

Sur le banc

Phil Goyette se dirige ensuite vers le banc des joueurs. Pendant qu'il déambule dans le corridor qui mène à la patinoire, il tombe face à face avec une photo géante de Maurice Richard qui tient le célèbre flambeau du Canadien.

« Hey, le Rocket!, réagit-il aussitôt en soulignant son intensité. Il fallait être prêt avec lui. À toutes les parties simonac... »

Réjean Houle n'est pas loin. L'ancien joueur et directeur général du Canadien est aussi celui qui gère les relations de l'équipe avec le club des anciens.

« T'es bien beau avec ton chandail, lui lance-t-il. On fait ça parce que ça vaut la peine. Tu as été un bon joueur de cette époque. J'étais petit gars et je te regardais à la télé. Il y avait Jean Béliveau, Henri Richard et toi au centre. »

Phil Goyette répète qu'il ne comprend pas pourquoi l'équipe lui offre cette occasion et remercie tous les membres de l'organisation.

Phil Goyette assis au banc du Canadien au Centre Bell
Phil Goyette assis au banc du Canadien au Centre Bell

Rendu au banc, Phil Goyette s'assoit. Il regarde les estrades vides, le tableau indicateur, les bannières au plafond. Il se penche vers la rampe. On a l'impression qu'il serait prêt à sauter sur la patinoire.

« Ce n'est pas le Forum, mais être ici, ça éveille tellement de souvenirs. Je serais prêt à rejouer n'importe quand. »

– Phil Goyette

Phil Goyette a la parole facile, plus qu'à l'époque où il faisait ses débuts avec le CH.

« C'est sûr que j'étais un peu intimidé, raconte-t-il. Jean Béliveau nous gardait ensemble. Il était proche des joueurs. Bernard Goeffrion était un peu plus wild. Il aimait avoir du plaisir et aider ses coéquipiers. Qu'est-ce que Toe Blake pouvait dire? On gagnait tout le temps... »

Un jeune préposé à l'entretien de la patinoire passe près de lui. Cet amateur de hockey découvre à son tour l'existence de Phil Goyette, qui porte sa seule et unique bague de la Coupe Stanley à son petit doigt. Avant 1960, la LNH ne remettait pas de bagues aux champions.

« Vous avez joué pour ce grand club-là? Ah ouin? Je suis presque gêné. Si le club a une si grande renommée, c'est pas mal à cause de votre génération. »

Un employé des Flyers s'approche. C'est reparti. Phil Goyette entame la conversation. Il a aussi été un joueur vedette des Rangers et des Blues. Il adore discuter de hockey. Un respect s'installe instantanément.

La seule bague de la Coupe Stanley de Phil Goyette
La seule bague de la Coupe Stanley de Phil Goyette

L'invité-surprise

L'ancien joueur du Canadien a presque fini sa tournée. Il ne lui reste plus qu'à rencontrer le joueur qui lui ressemble le plus au sein de la formation actuelle. Mais encore une fois, Phil Goyette n'est au courant de rien.

Vers 16 h 30, à son arrivée au Centre Bell, Phillip Danault s'amène au salon des anciens, où l'attend le vétéran.

Les deux hommes s'échangent des politesses et entreprennent une conversation sur la façon de gagner les mises au jeu. Entre experts en la matière, le choc des idées se déroule de manière amicale. Après tout, dans son rôle de spécialiste en défense, comme il aime le souligner, il a déjà prodigué des conseils à Jean Béliveau et à Henri Richard sur l'art de s'emparer de la rondelle.

« J'étais leur professeur à l'entraînement », dit-il, blagueur.

Phil Goyette prend un plaisir fou à enseigner ses trucs à un Phillip Danault tout oreille et sourire aux lèvres.

Phillip Danault et Phil Goyette en grande discussion sur les mises au jeu.
Phillip Danault et Phil Goyette en grande discussion sur les mises au jeu.

Le no 24 du Canadien, 25 ans, indique à son aîné de 60 ans qu'il devrait davantage se pencher au-dessus de la rondelle. Ce que son élève s'empresse d'exécuter en dépit de son âge. Goyette insiste. Danault écoute attentivement. Il étire même la conversation à propos des modifications aux règlements et de la courbe des bâtons d'antan.

Les bâtons qu'ils viennent d'utiliser datent d'il y a longtemps et sont autographiés. L'écart entre les deux générations se fait bien entendu sentir.

« Regarde les noms, peut-être connais-tu certains joueurs, Eddie Shack », demande Goyette à Danault.

« Certains noms, pas tous, dit en souriant le jeune Québécois. Il m'est arrivé d'observer les noms inscrits sur les plaques souvenirs au-dessus de nos casiers dans le vestiaire. C'est beaucoup de souvenirs. »

Après avoir fait connaissance, les deux centres se laissent. Phillip Danault a un match à jouer contre les Flyers, Phil Goyette doit rentrer chez lui à Lachine.

Une belle et longue carrière

La carrière de hockeyeur de Phil Goyette a pris fin en 1972. Après le Canadien, ce spécialiste des missions défensives est pourtant devenu l'un des meilleurs attaquants offensifs des Rangers, comme le témoignent ses trois saisons de plus de 60 points à New York.

À 37 ans, il a même terminé au 4e rang des marqueurs de la LNH grâce à ses 78 points récoltés dans l'uniforme des Blues de St. Louis.

Cette année-là, il a gagné le trophée Lady Bing remis au joueur le plus gentilhomme de la LNH. Il a participé à deux autres finales de la Coupe Stanley avec les Blues et les Rangers sans toutefois les gagner.

Il a même été le premier entraîneur-chef des Islanders de New York. Un court épisode derrière le banc de 6 victoires en 50 matchs avant son congédiement.

« Quel était votre meilleur joueur », lui demande-t-on.

« J'en avais pas », dit-il avec humour afin d'expliquer son échec aux commandes de cette formation d'expansion dépouillée de ses meilleurs éléments au repêchage par les équipes de la nouvelle Association mondiale de hockey.

Aujourd'hui, ce joueur de hockey originaire de Lachine vit paisiblement dans la maison qu'il a fait construire dans sa ville natale en 1962, juste avant qu'on ne l'envoie poursuivre sa carrière à New York.

Phil Goyette demeure très attaché au Canadien. Il n'est pas le plus connu des joueurs de la grande époque, mais les souvenirs de ses amis demeurent impérissables.

Phil Goyette se remémore sa carrière au milieu du vestiaire du Canadien.
Phil Goyette se remémore sa carrière au milieu du vestiaire du Canadien.

« C'est dur de dire que mes amis sont partis. Je pense à Henri (Richard) et c'est de valeur ce qui lui arrive en fin de vie (Henri Richard souffre de la maladie d'Alzheimer, NDLR). Je fais des exercices tous les jours. Je lève des poids, je marche et je me garde en bonne condition. L'important, c'est d'avoir du plaisir dans la vie. Lorsque je marche dans les magasins et que je vois des gens qui semblent tristes, je leur demande ce qui ne va pas. Je leur conseille de sourire, parce que si tu souris, tu seras plus heureux. Il faut garder cet esprit de vivre. »

Phil Goyette met ses conseils en pratique. Après une bonne bordée de neige, il sort prendre sa pelle pour dégager son entrée. Il est peut-être âgé, mais ne profite pas moins de chacune de ses journées.

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