Réflexions partagées de Ivan Coyote et Téa Mutonji : raconter des histoires et le poids de la représentation

Téa Mutonji et Ivan Coyote
S’il y a une chose que les écrivains Ivan Coyote et Téa Mutonji connaissent trop bien, ce sont les questions indiscrètes.

Avec déjà treize ouvrages à son compte, dont le plus récent Care Of: Letters, Connections, and Cures, Ivan Coyote aborde souvent dans son écriture des thèmes qui lui sont personnels, des thèmes comme la famille, grandir au Yukon, l’identité de genre et la transidentité. Ce dernier thème est celui qui interpelle le plus les auditoires de ses conférences ou des événements littéraires, et qui en profitent pour lui poser des questions tous azimuts, autant les indiscrets qui veulent percer son intimité (p. ex., des questions sur sa démarche médicale) que les incrédules et les sarcastiques.

« “Est-ce vrai qu’on vous harcèle dans les toilettes publiques?” “Mais vous êtes tellement beau!” Bon tout d’abord, je ne suis pas beau, précise Ivan, je le sais, je n’ai jamais répondu aux critères de la beauté. J’ai des traits affirmés et ça, ça m’a pris beaucoup de temps pour y arriver. J’aime cette forme de beauté, mais je n’ai jamais été beau ni belle! C’est pourquoi lorsqu’on me dit “Je ne vous crois pas parce que vous êtes tellement beau!”, ce que j’entends en fait c’est “Je ne crois tout simplement pas ce que vous venez de me raconter”. »

Téa Mutonji, qui a fait paraître un premier recueil de nouvelles intitulé Shut Up You’re Pretty, en 2019, est, elle aussi, la cible de questions indiscrètes. Même si elle écrit de la fiction, les discussions au sujet de son œuvre peuvent rapidement dévier et empiéter sur son intimité lorsque les lecteurs ou les interviewers essaient de faire un parallèle entre son écriture et sa vie.

« Dans certaines entrevues, on m’a carrément demandé “Avez-vous été victime d’agression?” Holà, j’ai simplement écrit un livre de fiction, alors calmos! On arrête une seconde! Il a fallu que je me prépare mentalement à me faire poser des questions aussi directes pour savoir comment réagir. »

“Je choisis d’écrire des histoires” – Ou comment trouver la bonne histoire pour l’auteur

Même si Téa Mutonji avait entrepris l’écriture de ses mémoires, qu’elle pensait publier peu après son premier livre, des questions comme celles-là et d’autres expériences qu’elle a vécues dans le monde de l’édition la font hésiter. Elle craint que son histoire – celle d’une réfugiée congolaise élevée à Scarborough – soit déformée par l’industrie, qui a, croit-elle, un fétichisme pour certains types de récits de noirs.

« Je pense beaucoup à mon pays natal et on me demande constamment si un jour je vais écrire sur le Congo et pourquoi je ne l’ai pas encore fait. Je fais de la résistance en refusant de le faire. Mon action politique, mon activisme s’expriment dans ce que je choisis d’écrire chaque jour. Je choisis de raconter des histoires de fiction. C’est une liberté qu’on a niée à mon peuple pendant des générations. Ce choix est en soi de l’activisme. Je me répète constamment que je suis aussi libre de raconter les histoires que je veux. Je n’ai pas à raconter celles qu’on attend de moi. Même lorsque j’ai commencé à écrire Shut Up You’re Pretty, je voulais simplement raconter l’histoire d’une jeune fille qui aimait beaucoup l’alcool et faire les 400 coups et qui se mettait les pieds dans les plats. »

Les deux auteurs ont dû faire face à un dilemme auquel se heurtent les membres des communautés marginalisées dans le monde littéraire. D’une part, leur simple présence dans cet univers remet en cause le statu quo, et comme on le sait, la représentation de la diversité n’est strictement pas neutre, surtout pour les jeunes lecteurs. D’autre part, ce travail de représentation leur vaut un surcroît de travail, que n’ont pas généralement les écrivains cisgenres blancs. Une partie de ce travail consiste à répondre à des questions indiscrètes, souvent de la part de lecteurs qui se croient autorisés à le faire parce qu’ils connaissent déjà des pans de leur vécu. Un autre piège de cette dynamique est le risque d’être étiqueté dans un genre donné par les éditeurs qui ne croient qu’ils peuvent ou devraient aborder d’autres thèmes – p. ex., que les auteurs trans ne devraient écrire que sur la réalité transgenre, ou les réfugiés, seulement sur le drame de vivre un déracinement.

« Il y a tellement de fils qu’il faut démêler dans le travail de représentation, explique Ivan Coyote. Lorsque j’ai commencé à écrire sur l’identité de genre en 1998, c’était tellement le désert dans le monde de l’édition que je m’en faisais un devoir. Je ne crois pas que les auteurs cisgenres ressentent cette responsabilité. Celle de prendre la parole pour leur communauté. Les écrivains ordinaires… s’ils veulent écrire un livre sur la pêche, eh bien, ils écrivent un livre sur la pêche. J’entends cependant beaucoup d’écrivains [marginalisés] dire : “Euh! je sais que je suis censé représenter telle ou telle chose, alors je suis censé écrire tel type d’histoire.” Il est temps de nous laisser la liberté d’exprimer toutes les facettes de ce que nous sommes comme personnes. »

Le futur de la représentation dans la littérature canadienne

Comme Téa Mutonji, Ivan Coyote a des réticences à l’idée de publier son parcours par les temps qui courent; iel travaille plutôt sur un roman policier qui s’inspire de la disparition et de la mort d’un de ses amis d’enfance. Cette histoire aborde plusieurs thèmes récurrents de son univers, comme la famille, l’amitié et le Yukon (« c’est de là où je viens, le paysage qui a construit mon identité »). Le roman raconte la réalité canadienne qui se vit au nord des grandes villes qui jouxtent la frontière américaine, un Canada rarement abordé dans notre littérature.

Téa Mutonji écrit actuellement un roman sur la rupture d’une amitié de longue date. Comme elle l’a fait dans Shut Up You’re Pretty, elle s’intéresse aux relations intenses que vivent souvent les jeunes filles et qui façonnent les femmes qu’elles deviennent, et ce à qu’il advient d’elles lorsque ces relations se rompent. Après avoir mis l’écriture de ses mémoires en veilleuse indéfiniment, l’auteure s’est rendu compte qu’elle voulait poursuivre le travail abordé dans son premier livre.

Il y a eu beaucoup d’efforts faits au cours des dix dernières années pour diversifier le monde de l’édition et faire en sorte que les histoires de représentants de groupes marginalisés soient racontées par des membres de ces communautés, plutôt que d’être récupérées par d’autres voix. Toutefois, ce que vivent Coyote et Mutonji montre clairement que le monde littéraire a encore beaucoup de travail à faire avant même de prétendre à l’équité. Faire en sorte que les gens puissent raconter leurs propres histoires, ce qui est encore rare, constitue le niveau zéro; cantonner les voix marginalisées à leur seul vécu est une autre forme d’exclusion qu’on leur impose. Il ne suffit pas de faire en sorte que les personnes marginalisées soient vues et entendues, il faut maintenant leur laisser la liberté de raconter ce qu’elles veulent raconter.

Ivan Coyote & Téa Mutonji sont tous les deux membres de la délégation officielle du Canada au Salon du livre de Francfort qui se tiendra du 20 au 24 octobre 2021, et où le Canada est l’invité d’honneur. Pour en apprendre plus à leur sujet et sur d’autres auteurs et illustrateurs canadiens, cliquez ici.

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Ivan Coyote :
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Allemand