Paul Seesequasis et Tanya Talaga : écrire l’avenir autochtone

Paul Seesequasis et Tanya Talaga
Selon la personne qui la raconte, une histoire se transforme, et parfois, ceux qui parlent le plus fort sont ceux qui sont le moins habilités à la porter. Au Canada, cela a longtemps été le cas des récits des Autochtones, qui ont été trop souvent détournés et récupérés par des voix de colonisateurs.

Cette quête pour rééquilibrer les points de vue est ce qui a guidé la journaliste Tanya Talaga et l’auteur et curateur Paul Seesequasis dans leur travail. À cet égard, les contributions les plus récentes de la journaliste comprennent le livre qu’elle a publié en 2017, intitulé Seven Fallen Feathers : Racism, Death and Hard Truths in a Northern City, sa participation aux conférences Massey en 2018 et son deuxième ouvrage intitulé All Our Relations : Finding the Path Forward. Paul Seesequasis s’est lui concentré sur un projet de photos d’archives d’Autochtones ainsi que l’écriture du livre qui l’accompagne, Blanket Toss Under the Midnight Sun, paru en 2019.

À première vue, il y a peu de points en commun entre la démarche de Tanya Talaga et celle de Paul Seesequasis, mis à part le fait que les deux écrivent sur les communautés autochtones. Mais comme les deux auteurs le font rapidement remarquer, l’indigénéité n’est pas une construction monolithique; même au sein des Premières Nations (qui, avec les Métis et Inuits, constituent les peuples autochtones du Canada), on compte plus de 50 nations distinctes et 634 communautés, chacune se réclamant d’une culture et d’une façon d’être qui lui est propre. À l’intérieur de ce large spectre d’expériences, les deux auteurs puisent de la matière très différente. La parenté entre leurs œuvres artistiques tient à une même volonté de supprimer le point de vue colonisateur des histoires racontées pour les recentrer sur les voix autochtones qui sont au cœur de celles‑ci.

Une volonté concrétisée

Paul Seesequasis a concrétisé cette volonté en assemblant une collection riche de centaines de photos d’archives provenant de communautés autochtones pour les présenter au public et au bout du compte, se réapproprier leur vérité. Dans la plupart des cas, les photos avaient été prises par des étrangers et étaient accompagnées de légendes génériques comme « Femme du Nord vêtue d’une parka », gommant complètement les personnes et les réalités qu’elles illustraient. Dès qu’il a commencé à publier ces images sur les réseaux sociaux, les gens se sont mis à lui écrire pour dire que c’était eux qu’on voyait sur la photo, ou leur oncle ou leur tante.

« Peu à peu, cette trame narrative spontanée s’est greffée aux photos. Elle leur a redonné vie et les a replacées dans le contexte des communautés qui les avaient fournies. Non seulement elle affranchissait les images du carcan muséal des archives, mais elle donnait aux communautés la chance de se les réapproprier en y ajoutant une âme, un lieu, une histoire. Prendre quelqu’un en photo peut souvent être un acte intrusif, mais lorsque le sujet ainsi immortalisé est privé de son individualité […] le fait de donner son nom dépasse le simple souci d’exactitude, c’est une volonté d’humaniser et de redonner de la dignité à la personne photographiée. »

Une remise en contexte de la crise

De son côté, le travail de Tanya Talaga a été façonné par des décennies de journalisme d’enquête. Ses livres racontent les nombreux suicides de jeunes Autochtones dans les communautés au Canada et dans d’autres pays qui ont aussi un passé colonial. Après avoir écrit pendant des années sur ce sujet, sa frustration devant l’absence de contextualisation dans la plupart des grands médias qui en parlaient avait atteint un seuil critique.

« À l’époque, le cycle de nouvelles au Canada semblait axé sur la vague de suicides chez nos enfants, mais jamais on n’expliquait les causes de ces morts. J’étais convaincue que la raison était plus profonde que celle que véhiculaient les médias. Je me suis donc penchée sur les conditions dans lesquelles ces enfants viennent au monde, sur leurs familles et sur le traumatisme qu’avaient vécu nos communautés. »

Pour trouver la cause profonde de cette crise, la journaliste a commencé à étudier les suicides chez les jeunes Autochtones dans l’optique plus large des effets de la colonisation et de siècles de politiques génocidaires. Elle s’est aussi employée à amplifier les voix de ceux qui étaient directement touchés par ces disparitions, ces voix qui étaient essentiellement absentes des médias traditionnels. Comme celui de Paul Seesequasis, son travail était un acte de réappropriation.

La volonté de représenter les communautés autochtones contemporaines

Un autre élément qui nourrit la création des deux auteurs est la volonté de représenter les communautés autochtones contemporaines du Canada, d’en faire des portraits qui montrent leurs multiples facettes et leur vitalité. Une des raisons qui ont poussé Paul Seesequasis à entreprendre son projet d’archives visuelles était le désir de montrer comment les communautés autochtones continuent de s’adapter et d’évoluer, comment elles sont beaucoup plus que ce que ces images statiques de pow-wows et de tenues traditionnelles évoquent dans l’imaginaire des non-Autochtones.

Pour Tanya Talaga, il faut aussi montrer la résilience autochtone et les séquelles sur les familles laissées par le traumatisme intergénérationnel vécu, montrer qu’en dépit de ce traumatisme, les communautés autochtones ne font pas qu’exister au Canada, elles s’épanouissent.

« Voyez nos jeunes. Ils sont à la tête de mouvements de revendication de nos terres ancestrales, ils écrivent de la poésie et de la prose, peignent, font de la création, du théâtre. C’est magnifique! C’est incroyable! Nous racontons nos histoires avec une telle diversité de moyens. Nous sommes drôles, nous vivons d’espoir. Tout cela nous a aidés à survivre au régime colonialiste et à la quasi-extermination dont nous avons été victimes. Et malgré ce lourd passé, nous continuons de nous reposer sur toutes ces forces vives qui sont les nôtres. Cela me donne beaucoup d’espoir. »

Les deux auteurs sentent le poids de la responsabilité de raconter avec justesse les histoires de ceux dont ils se font le relais. Ils évoquent leur volonté de dépeindre fidèlement la vie de leurs sujets, de refléter ce que Paul Seesequasis appelle « leur dignité et leur survivance ». Même si le travail qu’elle effectue est douloureux et épuisant, Tanya Talaga estime qu’il s’agit d’un honneur de pouvoir raconter les histoires qui lui ont été confiées.

Les deux auteurs ont de nouveaux projets en cours dans lesquels ils poursuivent la tradition de raconter (ou raconter de nouveau) les histoires autochtones. Paul Seesequasis travaille sur une biographie de l’activiste mohawk Kahn-Tineta Horn, figure marquante de la scène politique canadienne. De son côté, Tanya Talaga a entrepris l’écriture d’un livre sur l’horreur des pensionnats autochtones, et pour lequel elle affirme avoir effectué un travail de recherche « colossal ». Comme pour ses deux livres précédents, le travail d’écriture est aussi drainant sur le plan émotif qu’essentiel.

« [Je le fais] pour que nous puissions nous rapprocher de la vérité », affirme l’autrice en décrivant la détermination qui la pousse à continuer. Malgré les différences dans leurs sujets et leurs approches, ces mots sont sans doute ceux qui expriment le mieux la concordance qui existe entre leurs œuvres.

Paul Seesequasis et Tanya Talaga sont tous les deux membres de la délégation officielle du Canada au Salon du livre de Francfort qui se tiendra du 20 au 24 octobre 2021, et où le Canada est l’invité d’honneur. Pour en apprendre plus à leur sujet et sur d’autres auteurs et illustrateurs canadiens, cliquez ici.

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