Entretien avec Michel Jean et Sophie Bienvenu
Personnages en marge de la société : entre fiction et réalité

Sophie Bienvenu et Michel Jean
« Un simple regard humain ne peut chasser à lui seul les fantômes qui vous hantent, mais il peut les éloigner un instant. »

À la lecture de cette phrase, tirée du roman Le vent en parle encore de Michel Jean, il m’a semblé retrouver le Mathieu de Chercher Sam. Non pas que la plume ciselée du romancier d’origine innue s’apparente à la langue rude et décomplexée du protagoniste de Sophie Bienvenu, j’y voyais plutôt un écho à la résilience en filigrane dans ces deux récits qui m’ont tant bouleversée. Même si Mathieu (à l’instar de sa créatrice?) trouve davantage de réconfort dans le regard de son chien que dans celui des humains, même si la réalité dépeinte dans Le vent en parle encore est plus éloignée dans l’espace et dans le temps, j’ai voulu cerner l’indéniable parenté créative entre Sophie Bienvenu et Michel Jean.

Vingt fois sur le métier

En France, Le vent en parle encore vient tout juste de paraître sous le titre Maikan et les Éditions Libre Expression publient cet automne la réédition en grand format. Ce roman, Michel Jean l’a retravaillé, retranchant une vingtaine de pages et peaufinant certains passages avec un entêtement quasi maladif, selon ses dires. « Déjà la version en format poche était retravaillée par rapport à l’originale. Quand c’est sorti en France, je l’ai retravaillée encore. Je suis convaincu que si je fais une autre version, je vais revenir à la première de toutes. »

Bien qu’elle ait vu ses livres réédités, Sophie Bienvenu n’y retouche pas avec la même ferveur. Au contraire. « Je ne suis pas comme Michel. Le texte, il existe, puis je ne veux plus rien savoir de le changer après. ».

« Chacun nos tocs! », réplique ce dernier, pince-sans-rire.

L’autrice reconnaît toutefois que les adaptations cinématographiques de ses trois romans lui auront permis de revisiter ses textes d’une façon alternative. Forte de son expérience de coscénarisation avec Léa Pool pour le film Et au pire, on se mariera, Sophie travaille maintenant en solo sur ses scénarios.

Si Michel fait également une incursion en scénarisation pour l’adaptation de ses romans, c’est du côté de la télévision. Un choix délibéré. « Quand t’es à Natashquan, il n’y a pas de cinéma, tu le vois quand ça passe à la télé ou sur ton ordinateur, donc je trouvais que ça avait plus d’impact sur les communautés autochtones. ».

Des personnages dans la marge

Leurs personnages vivent en marge. Ils sont victimes d’injustices, broyés par le système, malmenés par la société… Quand je leur demande s’il est important pour eux de donner une voix à ceux qu’on ne voit pas, qu’on n’entend pas, de leur offrir un lieu où exister et s’exprimer, Sophie avance : « C’est probablement ma sensibilité qui m’amenait vers ça. Ça n’a jamais été une volonté de ma part de le faire, c’est ce qui vient naturellement. » Elle avoue toutefois se questionner beaucoup sur le rôle de l’artiste en ce moment. « Les histoires que j’aurais envie de raconter, qui ont besoin d’être racontées, elles n’ont pas besoin d’être racontées par moi. Pendant deux ans et demi, j’ai essayé d’écrire une histoire avec des personnages noirs qui vivent aux Antilles, et puis je me suis heurtée plusieurs fois à ma légitimité d’écrire cette histoire-là. »

« Le secret, c’est de ne pas parler à la place des gens », affirme Michel, citant en exemple Taqawan d’Éric Plamondon, dans lequel l’auteur ne donne pas l’impression de se substituer à ceux dont il expose la réalité. Sophie a bien essayé, mais ça ne cadre pas avec son style, avec sa façon bien personnelle d’embrasser la perspective des protagonistes.

Du côté de Michel, la volonté de parler des pensionnats s’est fait sentir après que la cousine de sa mère lui a confié son histoire personnelle. Ainsi est né Le vent en parle encore. L’auteur a continué à se laisser porter par les récits de vie des femmes de sa lignée. Par sa grand-mère Jeannette avec Atuk, elle et nous, par son arrière-grand-mère Almanda pour son célèbre Kukum, encensé par la critique, récipiendaire du Prix France-Québec. « Quand j’ai écrit Kukum, j’étais choqué de voir que les gens ne comprenaient pas la réalité des communautés autochtones, que souvent les gens jugeaient les Autochtones en ne voyant que les résultats. C’est sûr que tu vois les problèmes sociaux, mais il y a des raisons historiques et sociales à ça. » Ces jugements venaient souvent des Blancs, mais parfois même des jeunes générations issues des Premières Nations. Il s’est donc fixé l’objectif d’expliquer ces enjeux de société en braquant un nouvel éclairage sur un pan sombre de notre Histoire tout en prenant certaines libertés. « La réalité peut alimenter la fiction et la fiction peut alimenter la réalité. Ça permet de planter un drapeau dans l’Histoire. Mon but ce n’est pas de raconter la réalité, mais d’utiliser la réalité pour raconter ce que j’ai envie de dire. »

Sophie est bien placée pour comprendre. Lorsque je lance, mi-sérieuse, qu’elle verse presque dans le journalisme d’enquête, s’étant inspirée d’un itinérant ayant réellement existé, elle s’empresse de rétablir les faits. Chercher Sam, « ce n’est pas l’histoire du vrai Mathieu. Tout était dans ma tête. Mon personnage s’appelait Mathieu, il venait de Joliette, il avait 24 ans. Toute mon histoire était faite, puis ça a adonné que le gars à qui j’ai demandé de m’aider pour l’écriture, il s’appelait Mathieu, il avait 24 ans et venait de Joliette, mais c’était un hasard complet, ce n’est pas son histoire. Sa famille l’a lu après sa mort et ne l’a pas reconnu. »

Journalisme et création littéraire : pratiques complémentaires?

Sophie a certes pratiqué le journalisme à son arrivée au Québec, à l’âge de vingt ans, mais elle s’est vite aperçue que ce métier n’était tout simplement pas fait pour elle. « C’était atroce parce que j’inventais des affaires! » Pourquoi se coller à la réalité quand on a une totale liberté de créer? « Avec Chercher Sam, je me suis servie de ce que Mathieu me disait, du quotidien de vivre dans la rue, mais au final je me suis juste nourrie de ses anecdotes. Sa voix s’est un peu mêlée avec celle que j’avais dans la tête à la base. »

L’itinérance est aussi le sujet du nouveau roman de Michel. Je lui fais d’ailleurs remarquer que Tiohtiá:ke (Montréal en langue mohawk) m’apparaît comme la continuité, la suite tristement logique de Kukum qui racontait ce qui a mené à la sédentarisation forcée, et Le vent en parle encore qui exposait les vies brisées par les pensionnats. Il le reconnaît, avouant du même coup en avoir profité pour reprendre certains personnages. « Comme ça j’ai l’impression qu’ils sont encore vivants dans ma tête. »

Depuis dix ans, Michel mène sa carrière d’écrivain en parallèle avec le métier de journaliste, qu’il exerce à titre de chef d’antenne à TVA. Deux métiers très différents, qu’il considère comme complémentaires. « Neuf fois sur dix, tu couvres quelque chose parce que c’est ça qui est important pour les gens. Tandis que, au contraire, quand tu écris, ça te permet de choisir un sujet qui est important pour toi. Les livres, c’est beaucoup plus personnel que le journalisme. » Il s’estime toutefois assez pudique, tâchant d’aborder dans ses romans des questions qui ont de l’importance sur le plan personnel sans toutefois se représenter, à l’exception, peut-être, de ce personnage de journaliste dans Tiohtiá:ke, une Autochtone qui a vécu en dehors de la communauté. Mais puisqu’il s’agit d’une femme, peu de gens feront le rapprochement.

Si Sophie s’incarne davantage dans ses récits, elle le fait aussi avec subtilité. « Il y a énormément de moi dans mes romans. Je suis dans tous mes personnages, mais il faut vraiment bien me connaître pour le savoir. Les gens qui me lisent ne le savent pas, et tant mieux parce que ce n’est pas le but, je ne fais pas d’autofiction. »

Pour elle, écrire est une sorte de thérapie. Ses livres sont sombres, « mais dans la vie, je suis quand même drôle », tient-elle à préciser.

J’interviens : « Dans tes romans aussi, il y a quand même de l’humour distillé un peu partout. Et il y a de la lumière aussi, comme dans les romans de Michel. »

« Oui, mais c’est pas gai, on s’entend! Je suis incapable d’écrire un roman drôle. C’est pour ça que je suis en train de développer une série télé qui est, à la base, censée être une comédie. »

« Censée être ?»

« C’est rendu une comédie dramatique. »

« Une comédie où tout le monde meurt à la fin », blague Michel.

Sophie rit. Son prochain roman devait justement s’intituler Un roman où personne ne meurt, défi qu’elle s’est lancé après qu’un lecteur rencontré dans un salon du livre lui a demandé si elle allait un jour publier un roman dans lequel tout le monde survit. Mais finalement, le titre n’est pas passé au conseil avec son éditrice. La question demeure néanmoins : est-ce qu’il y aura un mort? « Y a une personne qui va pas bien du tout, en tout cas! »

Ça promet.

Par Chloé Varin

Michel Jean sera présent à la Foire du livre de Francfort. Sophie y participera quant à elle de façon virtuelle. Pour en savoir davantage sur ces deux voix fortes de la littérature québécoise, ne manquez pas la programmation virtuelle de l’événement, qui se tiendra du 20 au 24 octobre 2021.

Pour vous procurer les livres, c’est ici

Michel Jean :
Langue originale
Allemand : Kukum, Amun

Sophie Bienvenu :
Langue originale
Allemand