L’infiniment grand, de la singularité à l’universel
Incursion dans l’univers d’India Desjardins et de Guillaume Perreault

India Desjardins et Guillaume Perreault
La rencontre se déroule en virtuel par une journée caniculaire. En entendant la citation ayant inspiré l’angle de l’entrevue – « Va au bout de ta singularité et tu toucheras l’universel » (Luc Bigé) –, India Desjardins s’enthousiasme d’emblée. « J’ai des frissons! T’imagines, tu as réussi à me donner des frissons par cette chaleur! » Ce point de départ, c’est à elle que je le dois ou, plutôt, à l’incipit de sa série Le journal d’Aurélie Laflamme : « Parfois, je me sens seule dans l’univers. » Il faut dire que Cumulus, le tout premier livre de Guillaume Perreault à titre d’auteur-illustrateur commençait ainsi : « Salut! T’as l’air pas mal seul toi aussi. C’est rare de voir un seul nuage dans le ciel. » La résonance me semblait trop grande pour être passée sous silence.

Rencontre avec India Desjardins et Guillaume Perreault, deux beaux humains qui ont choisi la littérature jeunesse pour aller à la rencontre des autres Terriens.

Pourquoi t’es dans la lune?

Guillaume avoue d’entrée de jeu qu’il n’était pas un enfant très sociable. « J’étais quelqu’un qui aimait beaucoup être dans sa bulle. J’étais dans mon univers, dans ma tête, dans mes histoires. Le dessin était là pour combler un certain ennui, une envie d’aller ailleurs que dans le quotidien. Éventuellement, l’écriture est venue du désir de partager quelque chose, mais aussi de sortir de ma routine, de combler un certain vide. »

India se définit comme une personne plutôt introvertie, à l’instar de Guillaume. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le premier tome de sa série s’intitulait Extraterrestre… ou presque! « C’est vraiment la phrase qui représente comment je me sentais quand j’étais adolescente. Extraterrestre. » L’autrice a d’abord envisagé de se tourner vers la science-fiction pour exploiter ce filon, mais étant trop étrangère à ce genre littéraire, elle s’est vite résolue à emprunter une voie plus personnelle. « L’écriture est un acte solitaire, mais le fait de mettre des mots sur un ressenti, c’est tellement fort parce que ça crée un lien, que ce soit entre les gens qui te lisent ou entre toi et les lecteurs, lectrices. »

Vers l’infini, et plus loin encore

Leurs livres sont traduits en plusieurs langues – en allemand, notamment – et leur œuvre voyage beaucoup. On pourrait même dire que leur carrière n’a pas de frontière… S’étonnent-ils de voir leurs livres rejoindre un public aussi vaste ou avaient-ils l’impression à leur publication de toucher un sujet universel susceptible de plaire au plus grand nombre? India remet en contexte les livres qui connaissaient du succès à l’époque où elle a entamé l’écriture de sa série. « Ce qui était populaire, c’étaient les romans fantastiques avec des gars qui se battent contre des dragons. Alors une histoire de fille dans son quotidien, qui se sent seule et se pose des questions, non seulement je ne pensais pas que ça pouvait avoir du succès dans le présent, mais jamais je n’aurais imaginé que ça aurait une durée dans le temps. Je ne pensais pas non plus que ça pouvait aller vers d’autres frontières. » Elle est toujours surprise par la portée universelle de ses écrits. «Les adolescentes allemandes, portugaises ou françaises qui me contactent aujourd’hui m’écrivent exactement la même chose que les filles québécoises de 2006. C’est ça qui me touche, parce que mon impression d’être extraterrestre, finalement, c’est le sentiment le plus humain du monde. »

Ce sentiment n’est pas étranger à Guillaume. « Des extraterrestres comme nous, il y en a partout sur Terre. On a tous les mêmes angoisses, les mêmes questions. C’est pour ça que ça ne m’étonne pas d’être traduit. »

L’imagination : kryptonite ou superpouvoir?

India publiait le printemps dernier son tout premier essai, Mister Big ou la glorification des amours toxiques, dans lequel elle s’interroge sur l’impact des œuvres de fiction sur les gens et pose un regard critique sur les modèles qui nous sont présentés, au petit comme au grand écran. Elle confie dans son prologue que l’imagination était sa kryptonite; ce qui rendait l’enfant impressionnable qu’elle était si vulnérable. Ces réflexions ont sans contredit exercé une influence sur sa série. « Quand j’ai écrit Aurélie, c’était pour contrer ce qu’on m’avait offert comme personnage de fille en fiction. Je voulais créer un protagoniste féminin qui avait sa propre quête d’identité, ses propres aventures. C’était en rébellion contre ce que moi, j’avais reçu. Je voulais contredire tout ce qu’on m’avait envoyé comme images. »

Le facteur de l’espace est né de cette même volonté d’aller à contre-courant. Guillaume a imaginé un univers de science-fiction qui sort de l’éternel combat manichéen entre deux entités.Son protagoniste n’incarne ni le bien ni le mal et échappe résolument aux stéréotypes du genre. « Il est bedonnant, mal rasé, à moitié chauve. Il est un peu bête, pas vraiment efficace à son travail. Ce n’est pas un super héros à la mâchoire carrée. C’est même, à la limite, un antihéros. »Pas étonnant qu’on s’attache autant à lui. « Ce que j’aime dans ce personnage imparfait, autant physiquement qu’émotionnellement ou psychologiquement, c’est qu’on pourrait tous lui ressembler. »

Sa bande dessinée se démarque également en offrant des moments de contemplation et une ambiance plus atmosphérique que ce à quoi on a habitué le jeune public. « C’est mon côté cinématographique. J’aime beaucoup faire des grands plans larges pour montrer à quel point Bob est petit comparé à la planète. »

Leur rapport au jeune public m’intéresse, j’ai envie de savoir quelle est, selon eux, la différence majeure entre le fait de s’adresser aux enfants et aux adultes. « Quand t’es jeune, t’as pas de barrière à ton imaginaire », reconnaît India. « T’as une grande liberté de douce folie quand tu écris pour eux. Sky is the limit! » Elle ajoute qu’il suffit de rester authentique. « Il ne faut pas essayer de parler comme eux, parce qu’ils le sentent quand c’est forcé. »

Guillaume est du même avis. « En tant qu’adultes, on va beaucoup juger la rationalité des actions ou du caractère des personnages. On est plus critiques. » Lorsqu’il écrit et dessine pour les enfants, il n’essaie pas nécessairement d’adapter le ton, encore moins de niveler vers le bas. « Je pense que les enfants peuvent absorber n’importe quel thème. Je ne module pas vraiment mon approche. Je me demande ce qui, moi, me faisait rire à cet âge-là. » Tous les deux s’entendent pour dire qu’il ne faut jamais sous-estimer l’intelligence des jeunes lecteurs.

Une simple poussière

Et tant qu’à miser sur l’intelligence du jeune public, pourquoi ne pas l’initier à des notions scientifiques?

« Il y a beaucoup de références au cosmos dans ma série », reconnaît India. « J’ai un ami astrophysicien qui me parlait de trous noirs; j’étais capable d’associer sa définition à des personnes ou a des émotions. » Ces notions ont donc été intégrées de façon purement métaphorique. « Je me disais, c’est fou parce que tous ces concepts-là, ils peuvent décrire l’infiniment grand, mais aussi l’infiniment petit. Le cosmos, c’est ça pour moi : comment on est infiniment petits dans cette immensité, et l’humilité qu’on doit avoir en tant qu’humains. »

Guillaume abonde dans le même sens qu’elle. « On est une simple poussière!Chaque fois que Bob atterrit sur une nouvelle planète, il est face à l’inconnu. Il a toujours un côté humble d’arriver à faire sa mission malgré l’infini des possibilités. »

Si Bob le facteur de l’espace avait à livrer un colis à Aurélie, que contiendrait-il?

Ma question les prend au dépourvu. Vertige face à l’infini des possibilités? India étant la mieux placée pour répondre, elle se lance : « Aurélie est très simple, elle aime les vœux, les étoiles filantes. Juste recevoir une poussière d’étoile, de météorite, elle capoterait. Il y a quelque chose de magique là-dedans. » L’autrice en sait quelque chose, possédant elle-même un collier en fragment de météorite offert par sa mère, qui connaît bien sa fascination pour les astres. Si India ne rate pas une occasion d’aller admirer les Perséides, Guillaume saisit quant à lui chaque opportunité de filer sur sa moto pour une virée à ciel ouvert.

Leur amour des grands espaces m’inspire une dernière question : que représente pour eux la Foire de Francfort, le plus grand salon du livre du monde?

Cet événement, India en rêvait depuis longtemps. Elle a toutefois résisté à l’appel du voyage, se sentant un peu comme Bob face à l’immensité et à l’inconnu, mais se dit honorée de pouvoir aller à la rencontre des lectrices et lecteurs allemands de façon virtuelle. Guillaume partage son angoisse, s’identifiant lui aussi à son facteur de l’espace. C’est toutefois son sens du devoir, inspiré de son héros, qui a pris le dessus : « Même si je ne suis pas certain, je vais quand même atterrir sur cette planète-là et y aller. »

L’illustrateur travaille actuellement sur le tome 3 de sa série et aura le plaisir de voir son univers porté à l’écran avec le projet d’adaptation du Facteur de l’espace en dessin animé, qui devrait être diffusé à compter du mois d’août 2022. India publie quant à elle Les baleines et nous, un livre documentaire illustré par Nathalie Dion (Éditions de la Bagnole), en librairie le 6 octobre.

Assistez à la programmation virtuelle de la Foire du livre de Francfort, du 20 au 24 octobre pour voir ces deux étoiles de la littérature jeunesse briller sous un ciel étranger.

Par Chloé Varin

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India Desjardins :
Langue originale
Allemand

Guillaume Perreault :
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