Nouvelles œuvres de Catherine Hernandez et Waubgeshig Rice, poètes de l’apocalypse

Catherine Hernandez et Waubgeshig Rice
Publier un roman postapocalyptique au beau milieu d’une pandémie : ils l’ont fait

La Torontoise Catherine Hernandez, autrice du roman Crosshairs paru en 2020, qui raconte l’effondrement de la civilisation et la montée du fascisme après une catastrophe climatique, peut parler d’expérience de la difficulté d’obtenir les commentaires de ses pairs.

« Je leur disais : “Bonjour, je sais que tu crains pour ta vie en ce moment, mais pourrais-tu lire mon roman sur la vie en temps de péril et écrire de bons mots à son sujet?”, de raconter Catherine Hernandez, en s’esclaffant pour reprendre aussitôt son sérieux. Mon livre faisait l’effet d’un avertissement. Je pense qu’écrire nous ouvre aux esprits, et que j’ai pu ainsi entendre mes ancêtres qui voulaient mettre le monde en garde, mais aussi nous transmettre un message d’espoir. »

Même si la romancière ne savait absolument pas à quel point la pandémie de COVID-19 allait bouleverser la planète, elle était capable d’appréhender l’effritement de l’ordre social que pourrait engendrer une catastrophe, surtout s’il y a pénurie de ressources. L’auteur et journaliste Waubgeshig Rice, dont le roman dystopique Moon of the Crusted Snow paru en 2018 est revenu à l’avant-scène de l’actualité dans les premières semaines de confinement qui ont suivi la flambée planétaire du coronavirus, a aussi entrevu des divisions sociales semblables, mais selon un point de vue différent. Moon of the Crusted Snow raconte l’histoire d’une communauté anishnaabe du Nord qui doit lutter pour sa survie après une panne d’électricité généralisée qui semble vouloir perdurer. L’auteur s’est inspiré d’une panne qu’il a lui-même vécue en 2003 et voulait explorer comment les peuples autochtones réagiraient dans une situation semblable.

« Les nations autochtones de partout ont déjà survécu à la fin de leur monde. Je connaissais les liens étroits qui unissent les Anishnaabe à la terre et de façon plus générale, la relation des Autochtones avec la terre, et comment elle nous nourrit et nous soutient en cas de catastrophe. Je voulais explorer l’expérience de la survie dans ce contexte. »

Espoir et survie au milieu de l’apocalypse

Malgré les scènes particulièrement sombres que renferment Crosshairs et Moon of the Crusted Snow – il s’agit après tout d’œuvres apocalyptiques – on y trouve des germes d’espoir. À sa table d’écriture, Catherine Hernandez s’était donné comme mission de proposer une « carte routière pour cultiver l’espoir ». Même si le monde dystopique qu’elle décrit dans son roman se déroule sous un régime d’oppression de toutes les personnes qui ne sont pas blanches, valides et cisgenres, elle met en scène des personnages privilégiés prêts à se joindre à la lutte contre le fascisme. Elle a ainsi imaginé des « alliés qui veulent véritablement apprendre à vivre sous un régime d’alliance […] en y mettant leur argent, leur temps et leurs capacités, de sorte que les groupes opprimés puissent mener leur vie comme bon leur semble et puissent partir à la découverte de qui ils sont. Le fait de nous donner une parenthèse pour souffler le temps que nos alliés apprennent à vivre sous l’alliance me donnait espoir. »

Pour Waubgeshig Rice, il fallait que son récit montre qu’il était non seulement possible de survivre à un cataclysme, mais de connaître un renouveau, surtout grâce à la force de cohésion de sa communauté. Il a puisé une partie de son inspiration des romans dystopiques classiques comme 1984 et Brave New World qu’il a lus dans sa jeunesse.

« J’aimais comment ces auteurs pouvaient dénoncer les failles de notre société moderne et montrer aux lecteurs à quel point les choses pouvaient se détériorer si on ne s’attelait pas à les résoudre, de dire Waubgeshig Rice. Mais plus le temps passait et plus je me familiarisais avec la littérature des auteurs de couleur, tout en réfléchissant à ma propre expérience de vie dans une réserve, j’ai compris que ces romans clés avaient été écrits par des hommes blancs qui avaient un regard pessimiste sur l’avenir. Je crois que c’est parce que [ces auteurs] connaissent de façon générale les torts que le colonialisme blanc a causés partout dans le monde qu’ils reconnaissent cette pulsion inhérente de détruire. Je voulais montrer comment nous envisagions le monde et que forts de notre expérience de survie déjà acquise, nous pouvions envisager la suite différemment. Nous avons toujours eu le regard porté vers l’avenir. »

Catherine Hernandez, femme queer de couleur, souhaitait elle aussi avoir la chance de raconter une dystopie qui ne reposait pas sur l’expérience de personnes blanches hétéronormées. Il s’agissait pour elle d’une autre facette de son activisme.

« Lors de la parution de Crosshairs, quelqu’un a écrit dans les médias sociaux : “la science-fiction n’est‑elle pas un moyen d’organiser le monde?” C’est justement ce qui est si puissant dans ce type de création, de pouvoir imaginer un monde à mon image, centré sur nos histoires. »

Raconter une histoire avec une intention, à un moment donné

Les deux auteurs croient l’un comme l’autre au pouvoir de l’art de changer les perceptions et même des vies. Waubgeshig Rice se rappelle d’avoir lu le roman Homme invisible, pour qui chantes-tu de Ralph Ellison peu après son arrivée à Toronto pour ses études universitaires. Jusque-là, il avait vécu dans la communauté Wasauksing près de Parry Sound et il en connaissait très peu sur la réalité des noirs en Amérique du Nord. La lecture du roman d’Ellison lui a beaucoup appris et lui a notamment permis de faire des parallèles entre le racisme structurel dont sont victimes les noirs et son expérience en tant qu’Autochtone dans une société colonialiste. Il s’est senti immédiatement des affinités avec le protagoniste du roman et souhaite pouvoir engendrer un sentiment d’empathie semblable chez ses lecteurs autochtones.

« Je veux humaniser les Autochtones par tous les moyens à ma disposition. Je veux simplement rappeler aux gens qu’il existe des Autochtones beaux et pleins de vitalité, qu’ils sont des êtres complexes qui nourrissent les mêmes espoirs et les mêmes rêves qu’eux. C’est ainsi que la fiction me rapproche davantage de la vérité que le journalisme n’a jamais pu le faire. »

Catherine Hernandez pense que son héritage philippin lui a donné l’un des meilleurs exemples de ce que l’art pouvait avoir comme répercussion dans le monde réel. Elle parle d’une tradition dans les villages des Philippines pour résoudre les conflits entre voisins grâce à des artistes de l’oralité. Chaque artiste devait écrire un poème exposant le point de vue d’une des parties, et la communauté tranchait le différend en fonction de la qualité des poèmes présentés.

« C’est pourquoi je dis que je ne me mêlerai jamais de gouvernance, explique l’autrice. Je suis déjà une poète. »

Tandis que le Canada et le reste du monde s’ingénient à trouver des façons de vivre avec la pandémie, nous avons le bonheur d’avoir des auteurs comme Rice et Hernandez pour jouer un rôle comparable à celui de ces poètes philippins. Leurs feuilles de route (pour reprendre les mots de Catherine Hernandez) pour la survie sont plus qu’à propos, même si leur concomitance avec la réalité est fortuite.

Catherine Hernandez et Waubgeshig Rice sont tous les deux membres de la délégation officielle du Canada au Salon du livre de Francfort qui se tiendra du 20 au 24 octobre 2021, et où le Canada est l’invité d’honneur. Pour en apprendre plus à leur sujet et sur d’autres auteurs et illustrateurs canadiens, cliquez ici.

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