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Un soldat porte un casque bleu et regarde le paysage à l'horizon.

Pour faire la paix avec la guerre

La carte montre comment les Croates, les Serbes, les Musulmans cohabitaient de manière complexe sur le territoire.

Je m'appelle Valérie. En 1993, j'avais 22 ans et j'entamais ma carrière de journaliste. La même année où cinq gars d'environ mon âge, Frédérick, Dominique, Érick, Sébastien et Luc, étaient déployés en ex-Yougoslavie comme Casques bleus.

J'aurais voulu être correspondante à l'étranger pour témoigner de cette guerre qui me bouleversait. Eux, ils l'ont vécue, dans toute son horreur. Et ils en sont rentrés profondément marqués, changés à vie.

Les cinq frères d'armes sont retournés en Bosnie au printemps dernier, dans l'espoir d'en revenir une fois pour toutes. J'ai fait le voyage avec eux, grâce à leur confiance et à leurs confidences, avant, pendant et après. Ensemble, au cours des huit derniers mois, nous avons souvent ri. Et tout autant pleuré.

En 25 ans de métier, j'ai eu le privilège d'en raconter, des histoires poignantes. Mais jamais comme les leurs.

Deux râteaux, une tête de mort sur fond de gazon

Un râteau

Dans un parc de Sarajevo, un homme regarde la pelouse s’étalant devant lui. Il entend les oiseaux qui chantent, les enfants qui jouent au loin. L’endroit est grouillant de vie et paisible à la fois, mais c’est plus fort que lui : il a peur de poser le pied dans l’herbe. Prisonnier de son passé.

Dominique, 46 ans, est un ancien Casque bleu canadien envoyé en Bosnie il y a 25 ans. En compagnie de quatre de ses frères d’armes, il a décidé de revenir pour exorciser ses fantômes.

Tondre le gazon. Marcher dans l’herbe. Ces gestes, Dominique les a faits mille fois. Or, à cet instant précis du 23 avril 2018, il reste planté là, à l’entrée du parc où il comptait s’installer pour appeler ses parents. Sa tête sait qu’il n’y a pas de danger à quitter l’allée asphaltée. Son corps, lui, refuse carrément de lui laisser prendre le risque.

J’ai comme arrêté... Y avait plein de gens dans le gazon, dans le parc, pis tout ça! Mais j’ai reviré de bord, j’ai continué dans le chemin. J’ai pas été capable de mettre le pied sur le gazon, raconte Dominique.

Il marque une pause. Une petite seconde suspendue dans l’espace-temps, comme son pied, la veille.

Ça te donne une idée, quand même, comment on reste marqués, laisse-t-il tomber.

Bienvenue à Sarajevo. Prise 2.

Sébastien Goulette, Frédérick Lavergne, Dominique Brière, Luc Laframboise et Érick Moyneur se tiennent par les épaules et sont debout au milieu de la route menant au camp de Visoko, qu'on aperçoit en arrière-plan.

Les frères d'armes

Les frères d'armes avaient entre 19 et 27 ans au moment où ils sont allés pour la première fois en Bosnie.

Un fond bleu marine avec de la texture

Conditionnement physique

Ensemble, Érick, Dominique, Frédérick, Luc et Sébastien découvrent cette Bosnie qui les habite pourtant depuis un quart de siècle.

Ils superposent de nouvelles images sur les anciennes, sans pour autant vouloir ou pouvoir effacer totalement ces dernières.

Un constat s’impose : depuis leur retour en Bosnie, les anciens Casques bleus reproduisent inconsciemment des comportements apparus à l’entraînement et pendant leurs « tours », c'est-à-dire leur déploiement de six mois.

Érick et Frédérick ont beau avoir troqué les commandes de leur Cougar, le véhicule blindé qu’ils conduisaient à l’époque, pour le volant d’une Citroën, ils ont gardé certaines habitudes d’il y a 25 ans, comme d’éviter les bouches d’égout potentiellement piégées, de freiner à la dernière minute et de tourner sec pour confondre l’adversaire, énumère Dominique.

Disons que je me fais brasser pas mal, à l’arrière du véhicule, comme passager, lance ce dernier d’un ton moqueur.

S’ils ne craignent plus de se faire prendre pour cible (ou sheller, comme ils disent dans leur jargon) sur Sniper Alley et ne roulent plus le pied au plancher sur les routes du pays, les gars n’arrivent toujours pas à sortir des sentiers battus quand ils débarquent de leur véhicule.

Ça nous tente pas de piler dans le gazon, commente Érick.

On n’est pas capables de sortir des pistes. On sait que c’est correct. On sait que c’est déminé presque partout. Mais…, ajoute Frédérick.

À la petite cuillère

Mais Érick se souvient justement encore de la première fois qu’il a vraiment eu peur après son atterrissage à Sarajevo, en mai 1993. Il se souvient de sa prise de conscience fulgurante, assis à l’arrière du deux-tonnes devant le mener au camp canadien, qu’il pouvait y mourir, à tout juste 19 ans.

Quand on passe le checkpoint, je vois le soldat bosniaque ou croate ou serbe qui tasse les mines avec ses pieds. C’est ces mines-là qu’on avait étudiées avant de partir. Quand tu la vois en vrai, c’est comme pas pareil. [...] C’est plus juste des balles à blanc, faire des mesures de sécurité pour le fun. C’était pour vrai.

Ça a d’ailleurs été cruellement vrai pour leur camarade Daniel Gunther. Le caporal de 24 ans a été tué le 18 juin 1993, quand un missile antichar s’est abattu sur son véhicule blindé. Il venait de prendre position au poste d’observation établi non loin du camp de base canadien de Visoko.

« On en a ramassé, des frères d’armes, à la petite cuillère. Dans tous les sens du terme. », affirme Dominique Brière.

Ce jour fatidique là, Dominique a ensuite dû prendre la relève de son confrère défunt audit poste d’observation.

Des six heures de surveillance que j’ai passées là, j’ai gardé zéro souvenir. C’est le noir total, révèle-t-il d’une voix rendue rauque par l’émotion.

En prévision de leur retour sur les lieux, Érick a néanmoins pris soin d’entrer dans son GPS les coordonnées de l’endroit où leur camarade est mort. Un arrêt est prévu, pendant le trajet de la fameuse « run Vis-Kis » reliant Visoko et Kiseljak, pour que les voyageurs rendent hommage à Daniel Gunther.

Contre toute attente, Érick, Dominique, Frédérick, Luc et Sébastien trouvent sur place un mémorial rappelant la mort du caporal.

Aussi émus que surpris, les cinq hommes n’hésitent pas une seconde à arracher à pleines mains les herbes folles qui ont envahi l’espace clôturé autour de la stèle érigée à la mémoire du Canadien, devant laquelle « brûle » un lampion à piles.

Le 11 novembre, ça revient à chaque année. On va tout le temps se recueillir au cénotaphe à Ottawa, pis, oui, tu repenses à certaines choses. Mais à ce moment-là, à cette place-là, avec la pierre, avec son nom, je pense que le “Je me souviens” a pris tout son sens. [...] Ce recueillement-là, entre frères d’armes, devant un autre frère d’armes tombé, ça prend tout son sens, sa valeur.

Frédérick Lavergne
On peut voir les pieds d'Érick, Dominique, Frédérick, Luc et Sébastien qui forment un cercle au milieu duquel est dessiné le chiffre 25 dans la poussière.

Le cercle

Si ces deux minutes de silence représentent un moment marquant pour eux, elles surviennent après plusieurs autres passées dans la poussière du stationnement de leur ancien camp de base, à Visoko. La même poussière qu’il y a 25 ans.

Érick, Dominique, Frédérick, Luc et Sébastien rigolent comme des gamins, se coupent fébrilement la parole, dans une surenchère de détails, d’anecdotes et de souvenirs teintés de joie et d’une certaine sérénité.

Les cinq anciens réservistes du Régiment de Hull sont de retour à la « maison ».

Leurs pieds formant un cercle autour du chiffre 25 inscrit dans le sable, ils tiennent la pose. Cette photo s’avère aux yeux de tous la plus significative de leur périple.

C’est là qu’on s’est rejoints, qu’on s’est vraiment retrouvés. Ça a été un moment libérateur, soutient Érick.

À ses côtés, Dominique, Frédérick et Luc opinent vigoureusement de la tête en signe d’approbation.

Ça m'a pris 25 minutes à décider de partir... Ça fait 25 ans que je reviens.

Sébastien Goulette

J’aurais pu reprendre l’avion le lendemain et j’aurais été satisfait, ajoute Érick.

Pour Sébastien, cette photo témoigne de l’esprit de camaraderie avec lequel il avait besoin de renouer pour trouver le courage de les rejoindre là-bas. Il n’était cependant pas prêt à plus que l’équivalent d’une fin de semaine de réserve, c’est-à-dire deux jours, comme dans le temps.

Sans y penser, on a reproduit le cercle qu’on formait toujours avec nos véhicules en rentrant d’une mission pour se voir, s’assurer que tout le monde était correct. On a couvert tous nos angles. Ça avait quelque chose de réconfortant, observe avec le recul celui qui, par ce premier pas, a entrepris le ménage de ses tiroirs.

Mine de rien

Luc, qui salivait à la seule évocation de l’odeur du pain frais livré tous les matins par le boulanger de Visoko, a senti les effluves du passé lui sauter aux narines en retournant sur les lieux, et ce, même si la boulangerie n’existe plus.

Frédérick a la chair de poule en me décrivant les cris des enfants s’amusant dans les rues de Sarajevo où, auparavant, ils n’avaient vu que des gens courir pour échapper aux balles des tireurs d’élite embusqués.

La soirée débute en Bosnie. Les gars sont rentrés au condo qui leur sert aujourd’hui de quartier général. L’heure d’un rendez-vous par Skype a sonné.

Pour l’instant, faut vraiment que ça reste entre nous, préviennent-ils en choeur, le rire nerveux, lorsque je leur demande si l’un d’eux a réussi à marcher dans le gazon.

C’est parce qu’à la recherche d’un des endroits symboliques où Frédérick a déjà patrouillé, à la sortie de Visoko, ils ont osé s’aventurer hors piste.

Autour des fondations de la maison en ruines, ils n’ont pas remarqué les panneaux rouges tordus, face contre terre : c’était la deuxième fois que les Québécois se retrouvaient sans le vouloir en terrain miné.

Ils se sont assurés de revenir sur leurs pas, littéralement, l’asphalte rassurant dans leur mire.

À quelques centaines de mètres de là, un vieil homme sarclait tranquillement son jardin, son râteau à la main.

Un carosse et des morceaux de ruban adhésif

Un carrosse

Dans un corridor, les Casques bleus se mettent à quatre pour décoincer une porte.

De l’autre côté, quelque chose de lourd les empêche d’entrer dans la chambre.

Ils appuient de tout leur poids sur la cloison, parviennent à repousser ce qui obstruait leur passage.

Frédérick découvre alors avec horreur une demi-douzaine d’adultes émaciés, les yeux hagards, ainsi que les cinq corps empilés pêle-mêle qui bloquaient la porte.

Et les marques que ces derniers y ont laissées dans le bois, du bout de leurs doigts.

Des marques d'ongles qui témoignent cruellement de leurs tentatives désespérées et vaines de sortir de leur chambre, cadenassée de l'extérieur.

Une image extraite d'un reportage de 1993 où l'on voit la présentatrice Céline Galipeau.

L'horreur de Fojnica

En juillet 1993, Céline Galipeau annonce l'arrivée d'un premier contingent de Casques bleus à Fojnica et l'horreur qu'ils y découvrent. Une horreur à laquelle Frédérick Lavergne et Denis Francis Trudel seront eux aussi confrontés, quatre mois plus tard, au même endroit.

Un fond de couleur.

Dans une version précédente, nous écrivions en surimpression que cet extrait du Téléjournal datait de novembre 1993. Or, l’opération relatée par Céline Galipeau avait été menée par une patrouille du Royal 22e Régiment, en juillet 1993, soit quatre mois plus tôt. La surimpression et le texte ont été modifiés par souci d’exactitude et de clarté.

Le personnel a déserté l’hôpital de Fojnica devant l’avancée des Serbes, abandonnant la directrice, une infirmière et quelque 250 handicapés physiques et mentaux, majoritairement des enfants, à leur sort.

Ce sont cependant les odeurs qui assaillent Frédérick en premier à son arrivée sur place, lorsque les Canadiens y sont de nouveau envoyés en renfort, en novembre 1993. Celle de la mort, mêlée aux effluves aigres de la sueur, du vomi, de l’urine et des excréments des survivants.

Les muqueuses de son nez, les papilles de sa langue et les pores de sa peau semblent se saturer de toutes ces odeurs prégnantes, sournoises, qui tapissent déjà sa mémoire. Son foulard remonté sur le nez dans une vaine tentative de ne rien sentir, le soldat de 20 ans passe d’un étage à l’autre, d’une chambre à l’autre, pour participer au tri entre les vivants et les morts.

Fojnica, pour moi, ça a été la première de tout : premier baptême de feu, première cigarette, premier contact avec la mort, affirme-t-il.

Arriver à l’hôpital, on dirait que c’est irréel. On dirait qu’on ne croit pas à ce qu’on voit, à rentrer dans chacune des pièces, à aller voir qui est vivant, qui est mort. Ceux qui sont morts, on les prend, on les sort, on les enveloppe dans des draps. À l’époque, il y avait une grange sur les lieux. C’est là qu’on entreposait les corps des enfants qui étaient morts avant qu’on aille faire les trous pour les enterrer.

Frédérick Lavergne

Pour déplacer les corps jusqu’à la grange, il utilise l’un des petits carrosses d’épicerie qui traînent à chaque étage.

Pendant quatre jours, Frédérick voit, touche, entend, goûte et sent la mort à Fojnica. Il la dessine aussi. Pour essayer de lui donner un sens.

« La mort vous laisse une goût très amer. Elle s'empare de vos papilles gustatives et y laisse une trace. Chaque sorte de mort à son goût. »

Malgré tout, Frédérick y voit, touche, entend, goûte et sent l’espoir également.

Car les Canadiens prennent soin des survivants, cet hiver-là, entre autres en les nourrissant, en leur distribuant des vêtements chauds et en jouant avec eux.

Pour moi, c'est le plus gros symbole de ce que la mission était supposée d'être, affirme Frédérick.

La rumeur court qu'un bébé a même été adopté par un haut gradé, mentionne-t-il en passant.

Un bout de « tape » noir

Pour faciliter le travail des infirmiers et médecins canadiens auprès des plus jeunes patients, un code a vite été établi à l’arrivée des Casques bleus à l’hôpital : un morceau de ruban adhésif blanc signifie que l’enfant est hors de danger dans l’immédiat; un morceau de ruban adhésif noir indique que le personnel médical doit évaluer l’état de santé du bambin ou confirmer son décès, le cas échéant.

Collé à côté d’un petit garçon inanimé, le bout de ruban noir laisse entrevoir le pire. L’adjudant-maître Denis Francis Trudel croit cependant voir bouger le poupon d’environ un an. L’homme de 43 ans s’empresse de trouver un bout de tissu et de l’eau pour lui décrasser le nez, la bouche et les yeux encroûtés d’avoir trop pleuré. Au cas où.

Quand j’ai eu fini de le débarbouiller, il a ouvert les yeux et il m’a fait un grand sourire. Mon affection pour Boris est née spontanément à ce moment précis, avoue le sexagénaire. Entre son regard rempli d’amour paternel et son sourire tremblant d’une émotion toujours aussi vive à évoquer cet instant où lui-même est revenu à la vie, confie-t-il, on croirait voir un arc-en-ciel s’étirer discrètement sur ses joues.

Denis Francis Trudel tient le petit Boris sur ses genoux, assis devant un lit pour bébé.

Yogourt et Gravol

Né le 12 novembre 1992, Boris vit à l’hôpital avec sa mère quand les militaires canadiens débarquent à Fojnica. Victime collatérale de la guerre, Brenka avait pu y trouver refuge, environ deux ans plus tôt, grâce à une amie infirmière.

Elle devait aider à prendre soin des petits. C’était avant de découvrir qu’elle était enceinte. Or, Brenka peine à s’occuper de son bébé depuis sa naissance. À un an, Boris, qui n’est pas handicapé, commence à se comporter comme les enfants qui l’entourent : il crie, grogne et ne marche pas, pas même à quatre pattes, notamment.

Denis Francis décide alors de le sortir de là et d’entreprendre des démarches pour l’adopter officiellement afin de le ramener au Canada à la fin de son tour.

Il obtient les papiers légaux des autorités bosniaques, la signature de Brenka et le feu vert du gouvernement canadien. Encore faut-il que le Casque bleu puisse faire quitter l’hôpital à celui qu’il considère déjà comme son fils. Première étape : l’amener chez l’enseignant bosniaque qui lui sert de traducteur et qui a accepté de garder le poupon parmi les siens jusqu’à son départ pour le Canada.

Au cours des semaines suivantes, Denis Francis tente à deux reprises de contourner les postes de contrôle serbes en traversant par la forêt avec Boris, à partir de Visoko. Il doit chaque fois rebrousser chemin bien avant d’avoir pu rejoindre la Croatie.

C’est un médecin qui, en avril 1994, propose la solution : père et fils quitteront la Bosnie en ambulance militaire canadienne. Les Serbes peuvent certes ouvrir les portes du véhicule aux barrages routiers, mais ils n’ont pas le droit de le fouiller.

On a endormi Boris en écrasant des Gravol dans son yogourt et on l’a caché derrière deux bonbonnes d’oxygène dans l’ambulance, précise Denis Francis.

Quant à lui, on le couche sur une civière pour faire croire à une blessure nécessitant son évacuation.

Au final, les Serbes laissent passer l’ambulance sans même exiger de voir à l’intérieur…

À Split, en Croatie, Denis Francis doit ensuite faire semblant d’être un membre de l’équipage d’un avion militaire canadien pour traverser à Ancône, en Italie. Il doit y attraper un train vers Rome, d’où Boris pourra s’envoler vers Montréal et les bras de la soeur de son père. Pendant ce temps, Denis Francis retourne en Bosnie pour les deux dernières semaines de son tour.



Boris est souriant et porte le béret des Casques bleus de son père adoptif.

Mon père m’a sauvé la vie!

Boris Trudel

Denis Francis et son fils Boris, qui porte son uniforme de capitaine des Forces armées canadienne, sont debout côte à côte.

L’ingénieur en informatique, qui est aussi capitaine dans les Forces armées canadiennes, a toujours su qu’il avait été adopté. Ce n’est cependant que dans les mois précédant leur retour ensemble en Bosnie, à l’été 2017, que son père lui a raconté les détails de son histoire.

En grandissant, je n’avais pas vraiment cherché à en savoir plus, de toute façon. Ma famille, c’est celle qui m’a vu grandir, celle que j’ai toujours connue, puisque je n’ai pas vraiment souvenir de ma mère biologique ni de la Bosnie.

Boris Trudel

S’il ne reconnaît ni les lieux ni les gens qu’il rencontre, le petit Boriša devenu grand est néanmoins reconnu par Charlotte, la femme de l’ancien traducteur de son père, et leurs enfants, que Denis Francis a retrouvés, à Visoko.

Revenus en poste depuis la fin de la guerre, des employés de l’hôpital de Fojnica se souviennent également de lui et de son père lors de leur visite. Sur un tableau d’honneur rappelant l’intervention des soldats canadiens sont affichées des photos sur lesquelles il est d’ailleurs possible de voir Boris bébé et Denis Francis.

Quant à Brenka, elle est toujours en vie, ont-ils appris pendant leur séjour. Boris est rentré au Canada avec les coordonnées de sa mère, sans pour autant avoir cherché à la revoir. Ce sera pour un autre voyage, peut-être, explique-t-il sobrement.

Frédérick Lavergne croise son double d'il y a 25 ans dans une rampe d'accès à un étage supérieur de l'hôpital de Fojnica.

Fantômes à la croisée des chemins

Vendredi 20 avril 2018. Dans la Citroën louée par les frères d’armes, une certaine tension devient palpable à l’approche de Fojnica. Frédérick, Érick et Dominique ne savent pas à quoi s’attendre, quand ils aperçoivent enfin le petit pont qu’ils traversaient autrefois en char blindé pour accéder à l’hôpital.

L'édifice, qu’ils croyaient détruit, se révèle entièrement rénové devant eux. Leur visite d’une heure représente un premier arrêt des plus intenses sur le plan émotif, lors de leur propre retour en Bosnie.

Si Frédérick est revenu particulièrement ébranlé de Fojnica, c’est aussi parce qu’il y a croisé le jeune homme de 20 ans qu’il était et y avait laissé, 25 ans plus tôt.

Ce vendredi-là, il a décidé de le ramener avec lui. Une fois pour toutes.

C'est un chariot de ce type que Frédérick Lavergne avait utilisé pour transporter des enfants morts il y a 25 ans.

Les couloirs du passé

La visite de l'hôpital a fait remonter de troublants souvenirs à la surface, tout en permettant de mettre un peu de baume sur certaines plaies.

Deux silhouettes de main, une d'enfant et une d'adulte, accompagnés de dessins de friandises et d'un alphabet.

Un bonbon

Depuis qu’elle joue dehors avec son petit frère de cinq ans et leur bande de copains, Minela est aux aguets. Lorsque la fillette de 10 ans entend les vrombissements puissants des chars blindés qui s’approchent, elle se met à courir, le coeur battant, et le plus vite que ses jambes le lui permettent.

Tous les jeunes sprintent dans la même direction. Ils savent qu’ils ont une dizaine de minutes, maximum, pour prendre position.

Minela ne fuit pas. Au contraire, si elle arrive la première au bord de la route, au moment où le convoi traversera son village, situé entre Sarajevo et Mostar, elle augmente ses chances d’attraper au vol l’une des précieuses barres de chocolat que les plavi šljemovi (Casques bleus, en bosniaque) pourraient lui lancer aujourd’hui.

La première fois qu’un convoi est passé près de la maison, nous nous sommes contentés d’observer, rapporte Minela, aujourd’hui trentenaire et jointe par Skype à Sarajevo. Quelques soldats nous ont salués, et c’est comme si, tout à coup, nous réalisions que quelqu’un se souciait de notre sort! Les fois suivantes, certains d’entre eux nous ont lancé des bonbons en nous souriant. Ils ne le faisaient pas à tous les coups, mais quand ils le faisaient, c’était comme une fête. Pour nous, ces sourires et ces bonbons représentaient ce que nous n’avions pas, durant la guerre : l’espoir.

Érick regarde les enfants s’agglutiner, les yeux avides, le long de la route. Le réserviste canadien plonge la main dans le sac sur la banquette du camion dans lequel il prend exceptionnellement place côté passager, ce jour-là. À sa demande, ses parents lui ont acheminé des bonbons, qu’il lance par la fenêtre ouverte. Une petite fille se précipite pour cueillir les friandises, mains tendues et large sourire aux lèvres.

On ne parlait pas la même langue, pis de toute façon, on avait rarement l’occasion de jaser avec les gens. Ces bonbons étaient devenus une façon de leur dire qu’on était là pour eux.

Sur la photo, on peut voir qu'Érick Moyneur paraît très jeune. Il est âgé de 19 ans.

Avenirs à géométrie variable

Quand il lève la main pour partir en Bosnie en 1993, Érick ne sait même pas où se situe la Beauce sur une carte du Québec, admet-il sans gêne.

Le Gatinois de 19 ans est convaincu que son professeur de mathématiques de cinquième secondaire l’a fait passer par charité et il vient de décrocher pour la troisième fois en trois sessions depuis son entrée au cégep.

Or, Érick subit un véritable électrochoc quand il rencontre des jeunes de 16, 17 ans, au camp de base canadien de Visoko. L’occasion étant rare, il veut tout savoir, notamment ce qui leur manque le plus, depuis le début du conflit. Baragouinant en anglais eux aussi, les adolescents bosniaques disent s’ennuyer de l’école.

Devant l’air ahuri du militaire juché sur son Cougar, ils lui font comprendre que sans diplôme, ils n’ont aucune chance d’être acceptés comme réfugiés en France ou en Allemagne.

Ce jour-là, j’ai compris que, pour eux, être éduqués était un privilège, une porte de sortie. J’ai surtout compris que, moi, j’étais en train de scrapper ma chance.

Érick Moyneur

Quelques mois après son retour au pays, Érick retrouve les bancs d’école comme étudiant adulte et décroche un baccalauréat en... mathématiques pures en 2000, puis une maîtrise en économie deux ans plus tard.

Une dizaine d'enfants sourient à la caméra autour d'un véhicule des Casques bleus.

Je suis devenu un peu ce que ces jeunes voulaient devenir. Cette conversation-là, c’est mon point zéro. [...] Je suis qui je suis aujourd’hui parce que j’ai été là-bas.

Érick Moyneur
Éric Moyneur est assis à une table de pique-nique et tient un gâteau entre ses doigts. Il a une tasse de café devant lui.

Le baklava

Érick regrette cependant encore de ne pas avoir pu mordre dans le petit gâteau offert par une dame (il ne sait pas encore que ledit gâteau s’appelle baklava) à une autre occasion. Mais les ordres sont stricts : il est interdit d’accepter de la nourriture des civils. Ce contact-là aussi est resté gravé dans ma mémoire. Elle me donne un cadeau et je n’ai pas le droit de l’accepter.

Pour son retour en Bosnie avec ses frères d’armes, 25 ans plus tard, Érick se promet donc deux choses : marcher dans les rues qu’il n’a sillonnées qu’en véhicule blindé en 1993 et aller à la rencontre des Bosniaques.

J’ai passé six mois à les regarder du haut de ma tourelle [de Cougar]. Je veux descendre en bas, les regarder dans les yeux. Je vais leur serrer la main, pis je vais jaser avec eux autres.

Érick Moyneur

Les leçons de bosniaque

Možete li mi dati broj taksi službe? (Pourriez-vous me donner un numéro de téléphone pour un taxi?) répète en articulant soigneusement Érick sous le regard attentif de son enseignante, basée à Sarajevo.

En prévision de son voyage, le quadragénaire suit des cours de bosniaque par Skype depuis plus d’un an. Les quelque 1000 mots de vocabulaire que le traducteur officiel du groupe cumule lui deviennent fort utiles lorsque ses amis et lui se retrouvent perdus au beau milieu de nulle part, entre Sarajevo et Vareš.

Un homme s’approche en les interpellant en bosniaque. Au lieu de les chasser de son terrain, l’inconnu, qui ne parle ni anglais ni allemand, les invite à prendre un café en sa compagnie.

Deux heures plus tard, Érick jubile, le ventre plein et les oreilles encore bourdonnantes.

Cette fois, même s’il ne s’agissait pas d’un baklava, il a pu savourer un gâteau offert par un Bosniaque. Il a également pu traduire à ses compagnons de voyage ce que l’homme lui racontait sur la réalité de vivre en milieu rural dans son pays.

J’ai eu droit à la totale! s’exclame-t-il, ravi, en reprenant le volant de la Citroën.

Le Gatinois de 45 ans a hâte de décrire son expérience à sa professeure de bosniaque.

Érick Moyneur et Minela sont debout devant un édifice en Bosnie.

Loukoums et confidences

Pour leur troisième et dernier rendez-vous à Sarajevo, Érick prévoit offrir à son enseignante le sirop d’érable spécialement apporté pour elle.

Il ne s’attend pas à recevoir en échange les confidences de celle qui lui apprend le bosniaque, Minela. Réservée, cette dernière n’a jamais parlé ouvertement du conflit avec Érick depuis le début de ses cours.

Le lendemain matin, autour d’un café, Minela se pointe pourtant avec des sacs cadeaux. Et, pour la première fois, elle accepte d’entrouvrir une fenêtre sur son passé.

Peut-être qu’Érick m’a déjà lancé des bonbons, du chocolat ou des biscuits quand j’étais petite, qui sait? Je n’avais aucune idée que c’étaient leurs familles et eux-mêmes qui achetaient toutes ces gâteries pour nous les donner, avant qu’Érick et ses amis me le disent. J’avais toujours pensé que c’était leur gouvernement qui approvisionnait les Casques bleus. Apprendre ça m’a vraiment touchée. Ça signifiait qu’ils ne faisaient pas ça par devoir, mais parce qu’ils souhaitaient vraiment nous faire plaisir comme ils le pouvaient. J’ai donc voulu leur dire merci de façon symbolique, pour qu’ils comprennent toute la portée de leur geste pour moi et les autres enfants, à l’époque, en leur offrant à mon tour des friandises typiquement bosniaques, explique-t-elle.

À la demande de sa conjointe, Julie, Érick attend d’être rentré à la maison pour raconter l’histoire de Minela et ses bonbons à leurs trois enfants. Après avoir mangé quelques loukoums, son fils lui demande :  Bon ben, là, tu vas mieux, maintenant, papa?

Oui, papa va beaucoup mieux, lui répond son père sans hésiter.

Et c’est vrai : depuis son retour, Érick constate que la routine n’est plus pareille. On dirait que les choses qui étaient graves avant que je parte ne sont plus graves en revenant, affirme-t-il d’un ton posé. Je ne suis pas désinvolte, je suis juste plus serein. Il s’est passé de quoi. Je ne sais pas trop quoi, mais il s’est passé de quoi en fermant ce voyage-là.

Oui, il y a le côté “Oubliez-nous pas pour ce qu’on a fait”, mais il y a aussi celui “Moi, je ne vous ai pas oubliés”.

Érick Moyneur

Le sentiment d’appartenance très profond qu’Érick a ressenti en Bosnie lui confirme qu’il n’attendra pas un autre 25 ans avant d’y remettre les pieds. En fait, il prévoit déjà y retourner avec sa famille, dès l’été prochain. J'ai tourné la page, mais le livre n'est pas fermé, conclut Érick.

Des empreintes de pieds de bébé et un couteau

Un couteau

Les quelque 6500 monuments funéraires d’une blancheur à la fois sobre et éclatante au soleil s’alignent à perte de vue dans le mémorial de Srebrenica. Depuis qu’il a atterri pour la deuxième fois de sa vie en Bosnie, Dominique en a vu, des cimetières, petits et grands.

À flanc de montagne le long des routes. Dans un champ ou dans la forêt. En plein coeur de Sarajevo, aussi. Mais aucun ne l’a autant bouleversé que celui de Srebrenica.

Parce qu’il est convaincu d’y trouver la tombe d’un enfant dont le souvenir le hante encore.

À ce jour, les corps d’un peu plus de 6500 des 8372 victimes du génocide, presque exclusivement de sexe masculin et musulmanes, ont pu être identifiés à l’aide de tests d’ADN.

Même s’ils ne sont pas tous inhumés sous une pierre tombale personnalisée, les 8372 morts ont droit à leurs noms gravés dans la pierre des murets du mémorial.

À côté de la date de leur naissance, un mois et une année communs : juillet 1995. Le mois du massacre de Srebrenica. Sur les murets qui lui paraissent s’étirer à l’infini, Dominique cherche un prénom en particulier.

Casque bleu sur la tête, Dominique Brière est accoudé à un véhicule militaire.

Eau chaude et beau nombril

C’est la fin d’un après-midi de mai ou de juin, en 1993. Dominique et son coéquipier se préparent à partir en patrouille de surveillance, à pied, dans les rues de Srebrenica.

L’enclave est peut-être protégée par les Casques bleus canadiens, le mode full combat n’en demeure pas moins de rigueur : casque, veste antifragmentation et fusil d'assaut C7 font partie des accessoires de sortie obligatoires.

La ville est calme, ce jour-là. Tout s’annonce tranquille pour le duo de Casques bleus. Jusqu’à ce qu’un jeune homme s’approche d’eux en courant. Visiblement énervé, il parle vite, dans sa langue.

Dominique et son partenaire ne comprennent rien. Le Bosniaque insiste, fait signe aux deux militaires de le suivre dans la petite rue donnant sur la place principale. Ceux-ci lui emboîtent le pas jusqu’à une maison sans électricité, d’où sortent les gémissements d’une femme.

Malgré les ordres de ne jamais s’aventurer ainsi seul hors des artères principales, et encore moins dans une résidence, Dominique s’engouffre dans une première pièce sombre, se dirige vers les cris. Son partenaire, resté à l’extérieur, surveille nerveusement les alentours.

Dans la chambre éclairée par quelques chandelles où une vieille dame s’affaire autour du lit, une jeune femme est en train d’accoucher.

Quand j’ai compris ce qui se passait, j’ai crié à mon coéquipier d’aller chercher l’équipe médicale.

Dominique Brière

Or, le travail est bien enclenché. Aux prises avec une situation à laquelle rien ne l’a préparé, le soldat de 21 ans réclame de l’eau chaude au futur papa qui l’a mené jusqu’ici, parce que dans les films, les sages-femmes ont tout le temps de l’eau chaude.

Il fait de son mieux pour assister la mère, dont l’enfant naît heureusement sans complication, puisque les « médics* » canadiens arrivent après coup.

Le plus gros problème que j’ai eu, c’est de lui faire un beau nombril, au p’tit. J’avais aucune idée quoi faire. J’ai sorti mon couteau de chasse, j’ai coupé le cordon ombilical pis j’ai fait un noeud. J’ai vu qu’il était trop haut, j’en ai fait un autre, pis un autre, jusqu’à tant que ça ait eu de l’allure.

Dominique Brière

Vingt-cinq ans plus tard, certains détails demeurent flous dans l’esprit de Dominique. Il n’arrive pas à se remémorer la date précise de son intervention, ni combien de temps elle a duré, par exemple.

À force de recouper ses souvenirs, il établit que la naissance du bébé a eu lieu entre le 15 mai, date de son arrivée en Bosnie, et le 18 juin 1993, jour du décès du caporal Daniel Gunther.

* Techniciens médicaux, couramment appelés « médics » dans le jargon militaire.

Dominique, le père du bébé et l'enfant sont entourés par un groupe composé majoritairement d'enfants et de jeunes.

Il se souvient cependant clairement d’une chose. À un moment donné, le père m’a demandé c’était quoi mon nom. Je lui ai dit que je m’appelais Dominique.

Il s’arrête, les larmes aux yeux et la voix enrouée par l’émotion, avant de reprendre :  Il a nommé son gars Dominic.

Ce soir-là, le Canadien rentre au camp avec le sentiment d’avoir fait quelque chose de bien. Pour une fois, parce que c’était rare qu’on pouvait faire de quoi de bon, ben rare, assure-t-il.

Quelques semaines plus tard, de retour à Srebrenica avant la fin de son tour de six mois en Bosnie, Dominique croise de nouveau le papa, lors d’une patrouille.

L’homme lui dit de l’attendre, se précipite chez lui et revient, heureux et fier, bébé Dominic dans ses bras.

C’est la dernière fois que le Québécois voit l’enfant qui porte son prénom.

La rue des souvenirs plus ou moins flous

Deux ans plus tard, Srebrenica est le théâtre macabre du pire massacre à survenir en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale.

Les images du génocide perpétré par les troupes du général serbe Ratko Mladić sont insupportables pour Dominique. Il craint d’ailleurs le choc d’un retour sur les lieux où, envers et contre tous, il a autrefois participé à la naissance d’un garçon qu’il croit mort et enterré depuis 1995.

Dans la voiture qui vient d’emprunter l’embranchement vers Srebrenica, Dominique sent son coeur battre plus vite, son souffle se raccourcir.

Je suis en train de me taper une belle crise d’anxiété, moi, là, lâche-t-il, en pleurs, sur la banquette arrière du véhicule.

Vas-tu être correct? lui demande aussitôt Frédérick, qui est le chauffeur désigné de la journée.

Oui, oui, lui répond Dominique en prenant une longue inspiration.

Il est le seul de la bande à véritablement avoir passé du temps à Srebrenica, mais tous ont en tête des images du génocide présentées à la télé. Ils longent le stationnement d’un ancien garage où croupissent les carcasses noircies d’autobus aux fenêtres éclatées.  C’est là-dedans que les Serbes les avaient amenés, signale Frédérick au passage.

Quelques kilomètres plus loin, alors que la Citroën s’engage dans Srebrenica, Dominique s’anime. L’hôpital! Le campement canadien était juste en arrière!

Il reconnaît également le terrain où certains membres du Royal 22e Régiment des Forces armées, auquel les réservistes hullois étaient rattachés, ont joué une partie de soccer contre les Bosniaques.

Puis, le fameux rond-point, cette place centrale où, à l’époque, les civils se rassemblaient dans l’espoir d’avoir des nouvelles, notamment de leurs disparus. Et la rue, s’ouvrant à la droite du rond-point, tout juste après un petit parc.

C’est le chemin pris pour la femme que j’ai accouchée! s’exclame Dominique.

Au volant, Frédérick freine brusquement, recule, repart dans la bonne direction et roule doucement afin de donner la chance à son ami de repérer la maison des parents du bébé. Rien à faire : rendu là, tout redevient flou dans la tête de Dominique.

Dominique Brière retire ses lunettes pour essuyer ses larmes.

Dans les dédales de la mémoire

La quête de Dominique à Srebrenica, 25 ans plus tard, se révèle un moment de partage pour les anciens Casques bleus.

Le monument est composé d'un socle de forme trapézoïdale et d'un cube sur lequel sont gravés le nom de Srebrenica, le mois de juillet en bosniaque et l'année 1995.

Un prénom parmi 8372

Avant de rentrer à Sarajevo, les frères d’armes prennent le temps de s’arrêter au mémorial pour se recueillir. Dans un silence empreint de respect, ils sillonnent les allées, scrutent les noms inscrits sur les murets commémoratifs du site. Des familles complètes ont été éradiquées, parfois à coup de cinq générations, constatent-ils, totalement chamboulés.

Ils cherchent aussi Dominic, bien sûr, et prêtent une attention particulière aux années de naissance. Le plus jeune garçon qu’ils trouvent est venu au monde en 1981; il avait donc 14 ans en juillet 1995. Dominic, lui, en aurait eu tout juste deux.

Lors de notre rendez-vous Skype, le lendemain soir, Dominique m'apparaît encore tout chaviré par cette découverte. À l’écran, il éclate en sanglots. Ça veut dire que Dominic est probablement encore en vie!

Visiblement tout aussi émus que lui, Érick, Frédérick et Luc l’entourent de leur présence rassurante dans le salon du condo qu’ils louent à Sarajevo.

Rongé par la honte de ne pas avoir fait assez pour aider la population locale, 25 ans plus tôt, l’ex-Casque bleu n’avait pas l’intention de tenter de retrouver Dominic pendant son séjour en Bosnie.

La possibilité que le garçon ait pu survivre au génocide le secoue profondément. Mon idée était faite, mais là, c’est une excellente nouvelle, inespérée! reconnaît-il en regardant directement la caméra de l’ordinateur, les larmes continuant de rouler sur ses joues.

Tu as trouvé la paix, c’est ça que tu m’as dit, intervient doucement Luc, en se tournant vers son frère d’armes.

Deux jours après ce rendez-vous Skype particulièrement chargé en émotions, l’histoire connaît un nouveau rebondissement.

Dans la foulée de leur pèlerinage à Srebrenica, les voyageurs rencontrent Allen, un jeune guide touristique de Sarajevo. Avide de comprendre le sens de leur retour en Bosnie, il leur pose mille et une questions. Quand Dominique lui narre les circonstances de la naissance de Dominic, Allen ne fait ni une ni deux et se lance sur Internet à la recherche de son compatriote.

De fil en aiguille, il apprend aux Québécois que Dominic vivrait peut-être aux États-Unis aujourd’hui. Les démarches entreprises depuis auprès des autorités et de divers organismes, notamment des regroupements de Bosniaques exilés et de survivants de Srebrenica, n’ont cependant pas encore permis de le retrouver.

Je ne m’attendais pas à ça. Ça donne de l’espoir, mais en même temps, je ne veux pas me faire d’idées, tient à nuancer Dominique.

Il ne cache pourtant pas qu’il aimerait bien, un jour, avoir la chance de serrer de nouveau Dominic dans ses bras. Mais celui qui a aidé sa mère à le mettre au monde aimerait surtout obtenir la confirmation qu’il a bel et bien pu souffler les 25 chandelles sur son gâteau d’anniversaire cette année. Que Dominic a survécu lui aussi à la guerre.

Dominique Brière tient son bébé collé contre lui, alors qu'ils sont couchés ensemble sur un canapé, en train de dormir.

À double tranchant

L’année 2018 marque aussi un anniversaire important dans la vie de Dominique : les 18 ans de l’aîné de ses deux fils. L’arrivée d’un premier enfant aurait dû être un moment de joie pour le couple qu’il forme avec Julie. Elle s’est avérée un couteau à double tranchant pour le nouveau papa.

La naissance de mon gars a réactivé le syndrome de stress post-traumatique qu’on m’avait déjà diagnostiqué en Bosnie. Comme quoi, même un événement heureux peut être un déclencheur.

Dominique Brière

Julie sait que Dominique, qu’elle a commencé à fréquenter environ deux ans après son retour de Bosnie, en est revenu transformé. N’étant pas encore au courant de ce que son mari a vécu à Srebrenica, elle ne peut deviner la profondeur de la douleur qu’il a tue jusque-là, et qui vient de lui éclater au visage.

Pour ma part, je l’ai toujours écouté, sans jamais trop poser de questions. Il fallait que ça vienne de lui, sinon il se refermait. Mon rôle, c’était et ça demeure de le soutenir dans sa thérapie, d’être présente. Je l’aime comme il est, mon homme, et je lui ai toujours dit que je ne voulais pas le changer! affirme tendrement Julie.

Dominique n’a jamais voulu faire porter à son aîné le poids de son trouble de stress post-traumatique (TSPT, ou PTSD en anglais), mais il tenait à lui en parler ouvertement. J’attendais qu’il ait 18 ans. C’était essentiel pour moi qu’il comprenne bien que j’avais été diagnostiqué avant qu’il vienne au monde. Qu’il n’est pas responsable de mon PTSD.

Son garçon n’a cependant pas attendu cette toute récente discussion avec son père pour annoncer à ses parents, un peu plus tôt cette année, qu’il entendait réorienter ses études : il aspire aujourd’hui à devenir travailleur social et à accompagner professionnellement les gens touchés par un TSPT et leur entourage.

Un panneau affichant le dessin de deux bottes trouées par des balles, avec en arrière plan dans oiseaux volant dans le ciel.

Un stop

Bodobroum... bodobroum... bodobroum…

Au milieu des vêtements que Frédérick a entassés dans la sécheuse, ses bottes rebondissent, cognent les parois dans un bruit assourdi.

Comme des obus tombant au loin, dit-il.

Sur cette planche de BD, Frédérick Lavergne s'est dessiné allongé devant une machine à laver et une sécheuse.

Bodobroum... bodobroum... bodobroum…

Le bruit n’est pas assez fort pour réveiller son père et sa mère assoupis à l'étage, mais tout de même assez pour briser le silence qui l’oppresse.

Après six longs mois en Bosnie, Frédérick couche de nouveau au sous-sol, chez ses parents. Il y avait trop de silence dans la maison et, en temps de guerre, le silence n’augure jamais rien de bon. C’est le calme avant la tempête.

Pendant son tour, le soldat de 20 ans a plutôt appris à s’endormir bercé par le son des tirs de mortiers ou des tireurs d’élite.

Bodobroum… bodobroum… bodobroum…

Au cours de la nuit du 11 mai 1994, à plus de 6000 kilomètres de Visoko, Frédérick somnole et se réveille par saccades, étendu à même le sol, à côté de la sécheuse en marche. Mon père se levait à 5 h, pour aller travailler. Je me suis organisé pour retourner dans mon lit juste avant, pour ne pas inquiéter inutilement mes parents.

Frédérick vient de rentrer à Gatineau.

Physiquement, du moins.

De gauche à droite, Ernest, Frédérick et Claudette Lavergne sont debout dans une salle de la base de Valcartier devant des drapeaux.

« Char » noir et ruban jaune

Les portes du hangar de la base de Valcartier s’ouvrent. Sur le tarmac, l’autocar qui doit les mener à l’aéroport Jean-Lesage attend les militaires en partance pour la Bosnie-Herzégovine. Après une dernière accolade, Claudette et Ernest Lavergne regardent leur fils s’éloigner à travers leurs larmes.

C’était le 11 novembre 1993. Quand il a franchi les portes, j’ai su que je venais de perdre mon fils tel que je l’avais toujours connu.

Claudette Lavergne

De retour à la maison, les parents accrochent une couronne ornée d’un ruban jaune à leur porte. Un ruban jaune qui scintille comme la flamme d’une chandelle qu’ils auraient allumée pour servir de repère à leur aîné, le ramener vers eux.

Cela n’empêche pas pour autant Ernest de vivre dans la crainte d’entendre un oiseau de malheur venir cogner à sa porte. Frédérick m’avait prévenu que si un "char" noir s’arrêtait devant la maison et que le padré militaire en sortait, ça voudrait dire qu’il lui était arrivé quelque chose, explique le septuagénaire.

Dès lors, chaque fois qu’une voiture noire s’immobilise en face de la résidence familiale, Ernest court se cacher au sous-sol. Je ne voulais pas avoir à ouvrir la porte, si ça sonnait. En fait, j’avais si peur de ce qui pouvait arriver à Frédérick que j’en avais oublié qu’on habitait sur un coin de rue et qu’il y avait un arrêt juste devant la maison. Ça m’a calmé un peu, confesse-t-il, partagé entre la gêne et le rire, 25 ans plus tard.

Claudette attend vaillamment des nouvelles de son aîné. Elle cherche à percevoir le non-dit entre les lignes des lettres se voulant rassurantes que leur fils leur envoie, et qu’ils lisent à trois, à l’heure du souper, assis à la table de la cuisine avec leur cadet, Sébastien, quand elles leur parviennent. Sans la bonne humeur de Sébastien, je ne sais pas comment on aurait passé à travers cet enfer, confie la maman.

À l’instar de son mari et de son autre fils, elle suit l’actualité et essaie de détecter le non-dit aussi dans les moindres intonations de la voix de Frédérick lors de ses trop rares appels, limités à 10 minutes, 2 fois par mois.  On ne s’est jamais couchés en paix, tout le temps qu’il a été parti , renchérit Claudette.

Un coeur brisé avec un coquelicot rouge et la citation «À force de côtoyer cette folie, mon âme se détache créant un vide».

La mort aux trousses

Si Ernest et elle sont soulagés de voir leur grand gars rentrer au bercail, ils réalisent rapidement qu’ils n’ont pas fini d’avoir peur pour lui. Depuis la fin de son tour, Frédérick est triste, parle peu, tremble dès qu’un coup de tonnerre résonne ou que des feux d’artifice explosent dans le ciel.

Une nuit d’orage, Ernest retrouve son fils caché dans son garde-robe. Il doit s’étendre à ses côtés, dans son lit, en le serrant dans ses bras, pour réussir à le calmer.

On voulait l’aider, mais on n’était pas outillés, souligne Claudette. À leur retour de Bosnie, on a été laissés à nous-mêmes, comme parents. Eux aussi, tous ces jeunes soldats, ils ont été laissés à eux-mêmes.

Frédérick broie sérieusement du noir. L’inquiétude d’Ernest monte d’ailleurs en flèche lorsqu’il trouve la toile violemment éclaboussée de rouge sombre que son aîné a peinte et laissée au sous-sol. Ma peur, c’était qu’il se suicide pendant notre absence.

Sa crainte est si vive, en fait, que depuis des semaines, il ne prend déjà plus de chance : chaque fois que Claudette et lui reviennent à la maison, Ernest entre en premier "pour vérifier partout, au cas où". Pour s’assurer que sa conjointe ne soit pas celle qui trouve le corps de leur fils, pendu ou les veines ouvertes.

Frédérick s’accroche cependant à la vie malgré tout. Il refuse les médicaments prescrits par le médecin, quand ses parents l’emmènent à l’hôpital, mais il accepte de suivre une thérapie.

Son chien Zunko devient le précieux et silencieux confident de ses angoisses. Et puis, dessiner demeure une soupape pour lui, comme lorsqu’il s’installait sur son lit de camp, ses écouteurs de Walkman sur les oreilles, à Visoko. Tout le monde comprenait alors qu’il ne fallait pas le déranger. Qu’il avait besoin de sa bulle.

En 2007, il exorcise une partie de ce qu’il a vécu au front dans sa bande dessinée intimiste, L’essence du coeur/Les sens du coeur.

J’ai réalisé tout ce que mon fils de 20 ans a vécu pendant ces 6 mois là-bas. J’ai réalisé son traumatisme, énorme. Ça l’a libéré [de publier sa BD], mais ça nous a affectés beaucoup, révèle Claudette.

Ernest, lui, avoue qu’il n’a pas encore réussi à lire la BD de son fils au complet. Je pleure trop.

Sur cette planche de BD, Frédérick Lavergne s'est représenté avec deux autres personnes en train de regarder un arbre derrière lequel on peut voir les fantômes des soldats qu'ils ont été.

Drapeaux en déploiement

Mais Frédérick sent que publier sa bande dessinée n’est pas assez. Il a toujours dit à ses parents qu’il lui faudrait retourner un jour en Bosnie. Les Lavergne ne sautent pas nécessairement de joie quand il leur annonce son deuxième départ avec ses frères d’armes.

Ma première réaction, ça a été de craindre qu’il revienne en pire état que la première fois, murmure Claudette.

On ne voulait pas le ramasser à la petite cuillère une deuxième fois. On n’en aurait pas été capables, je crois.

Ernest Lavergne

Cette fois, le couple peut néanmoins compter sur la technologie et les réseaux sociaux pour avoir des nouvelles de Frédérick presque quotidiennement, par le biais des tranches de vie et des capsules mises en ligne par les voyageurs.

Ernest, qui a remis des épinglettes du drapeau canadien à son fils avant son départ, peut ainsi visualiser les endroits où Frédérick et ses amis ont pris l’habitude de laisser des traces de leur deuxième passage. Ça me touchait de sentir que ça leur permettait à tous de faire la paix avec le passé, mentionne Ernest.

Le sourire de son fils sur les photos qu’elle peut admirer sur Internet rassure particulièrement Claudette. Il ne souriait jamais sur les photos d’il y a 25 ans, précise-t-elle.

Un coco moins dur

À l’aller, Frédérick a empaqueté en premier ses crayons, ses pinceaux chinois, son encre et son carnet de papier de qualité spécialement achetés pour ce nouveau périple.

À moins de 48 heures de son vol de retour, c’est plutôt lui qui est déjà dans sa valise.

Le petit oeuf dur que j’ai été pendant 25 ans, la carapace que je me suis faite, ben, je l’ai percée, pis je suis devenu un oisillon [...] qui veut prendre son envol. Après 25 ans, je vais vraiment revenir chez moi. Je me ramène à la maison.

Frédérick Lavergne

Sur ce dessin de Frédérick Lavergne on peut voir des ruines entourées par la nature.

Le retour plus serein du guerrier

Au terme de cette nouvelle mission de paix, Frédérick Lavergne se prépare à reprendre l'avion le coeur plus léger.

Frédérick Lavergne est souriant.

Dans le salon de leur condo à Sarajevo, Frédérick se tient droit et digne aux côtés de ses compagnons, malgré l’émotion qui l’oblige à prendre quelques pauses lors de notre dernière conversation par Skype.

Je tourne pas la page, pis je renie. Je fais juste tourner la page vers de quoi de mieux, déclare-t-il à l'écran. J’ai hâte en tabarnak de serrer ma mère et mon père et de pouvoir leur dire que je suis vraiment revenu!

Les retrouvailles, quelques jours plus tard à Gatineau, prennent des airs de fête et s’avèrent nettement plus sereines qu’en 1994 pour toute la famille.

Quand je l’ai revu, je l’ai trouvé tellement beau, mon gars! s’exclame Claudette, le regard pétillant de fierté et d’amour maternels. Ce voyage, c’est peut-être le plus beau cadeau que Frédérick pouvait se faire, finalement!

Et à nous aussi, renchérit Ernest. Ça nous a apporté beaucoup de paix, à nous aussi!

Plus que tout, ils ont la conviction d’avoir retrouvé leur fils. Un fils qui laisse lentement mais sûrement tomber au bon endroit les nouvelles pièces de son casse-tête intime. Certaines se sont imbriquées pour combler des trous, d’autres ont remplacé des morceaux déformés par le temps et les mauvais tours de sa mémoire. D’autres attendent de trouver leur juste place en lui.

On est repartis en mission de paix pour nous, cette fois. Retourner à l’hôpital de Fojnica m’a fait le plus grand bien, par exemple. Mes plaies cicatrisent, mais elles ne seront peut-être jamais complètement guéries, constate Frédérick avec lucidité, six mois plus tard.

Le dessin laisse voir un panneau d'arrêt sur lequel est écrit, sous le mot Stop, la phrase Enjoy your life.

Depuis qu’il est rentré de la Bosnie pour la deuxième fois, en mai dernier, il accepte néanmoins plus sereinement la présence de ses fantômes, toujours là, mais moins opaques et moins lourds à porter.

Le résultat, c’est entre autres que Frédérick se réjouit encore plus qu’avant quand ses parents, le temps d’une visite, garent leur véhicule noir devant chez lui.

Dominique Brière et son chien de service se balade dans une clairière.

Crédits

Valérie Lessard
Journaliste et réalisatrice aux contenus

Chantal Mainville
Première conceptrice

Élise Desrochers et Michel Aspirot
Photographes

Émilie Parisien
Monteuse

Émilie Larivée-Tourangeau
Conseillère aux formats numériques

André Dalencour
Réalisateur

Mykael Adam
Premier développeur, développement numérique

Lore Brit
Chef de projet numérique

Martin Labbé
Designer interactif

Pierre Gauthier
Premier analyste, développement numérique

Brigitte Essiambre
Coordonnatrice de projets, développement du contenu

Justine Lefebvre
Réalisatrice-coordonnatrice, Ottawa-Gatineau

Chantal Jolicoeur
Première chef – Programmation et Développement, Ottawa-Gatineau

Yvan Cloutier
Directeur – Radio-Canada, Ottawa-Gatineau

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Directrice principale, Programmation et Stratégie multiplateforme, Services régionaux

Eric Langlois
Chef des opérations numériques

Yannick Pinel
Directeur, stratégie éditoriale numérique