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Quand les Autochtones accusent les chercheurs de s’approprier leurs connaissances

Il existe différentes manières de travailler sur les connaissances traditionnelles des Autochtones. Parfois, cela se fait en concertation et consultation avec eux. D’autres fois, les relations semblent plus compliquées, au point où les chercheurs peuvent être accusés de biopiraterie.

Un manifestant tient un instrument de musique et un drapeau au milieu d'une manifestation.

Les Autochtones de Guyane ont été scandalisés par les pratiques de chercheurs de métropole.

Photo : afp via getty images / JODY AMIET

Il y a, en Guyane française, une plante qui a un jour attisé toutes les convoitises : le couachi. Un petit arbre à feuilles et aux fleurs rouge écarlate. Cette plante recèle des propriétés contre le paludisme, une maladie infectieuse qui peut être mortelle.

Ces propriétés sont bien connues des Autochtones de Guyane. Et vont le devenir aussi auprès des chercheurs français de l’Institut de recherche pour le développement (IRD), un centre de recherche public.

Au début des années 2000, des chercheurs de l’IRD rencontrent de nombreux Autochtones et les questionnent sur leurs remèdes traditionnels. Ils ont par la suite réussi à isoler à partir de ces feuilles une molécule active pour le traitement du paludisme. La suite est logique dans leurs esprits : il faut déposer une demande de brevet.

Dessin de la plante du couachi.

Le couachi est une plante utilisée depuis longtemps par les Autochtones de Guyane pour traiter le paludisme.

Photo : Köhler’s Medizinal-Pflanzen in naturgetreuen Abbildungen mit kurz erläuterndem, Atlas zur Pharmacopoea […]. Gera-Untermhaus, Verlag von Fr. Eugen Köhler, 1887

Ce brevet s’approprierait, selon les organisations autochtones, des savoirs médicaux sans reconnaître l’apport des peuples autochtones.

La manière de faire de l’IRD est très corrélée à la colonisation, selon Thomas Burelli, professeur de droit à l'Université d'Ottawa, qui soutient juridiquement les Autochtones de Guyane dans ce dossier.

Dès les premières explorations – les scientifiques en faisaient partie – l’idée, c’était d’identifier des ressources pour l’empire colonial. Ç'a donc toujours existé, mais pas considéré comme de la biopiraterie à l’époque, détaille-t-il.

Photo de la forêt guyanaise prise dans les environs du village de Saül.

Le département de la Guyane française fait partie d'une des régions les plus riches du monde en matière de biodiversité, tant animale que végétale.

Photo : afp via getty images / JODY AMIET

Un cas évident de biopiraterie?

Le cas de biopiraterie – soit la confiscation des savoirs ancestraux par des laboratoires en excluant les véritables auteurs de la découverte – est flagrant pour le professeur de droit

Après avoir interrogé des populations locales et autochtones, les chercheurs ont répliqué les remèdes traditionnels en laboratoire en indiquant dans leur publication qu’ils ont finalement confirmé ce que disaient leurs informateurs, précise M. Burelli.

C’est une colonisation de la propriété intellectuelle. Cela nie l’apport intellectuel des communautés.

Une citation de Thomas Burelli, professeur de droit à l’Université d’Ottawa

Ils ont indiqué que l’apport des savoirs traditionnels leur avait permis de trouver des choses intéressantes dans une proportion beaucoup plus importante que s’ils avaient travaillé seuls. Ça montre qu’il y a une vraie contribution des Autochtones, qu’ils nient par la suite, poursuit-il.

Catherine Aubertin, économiste de l'environnement, directrice de recherche à l'IRD, estime que le travail des chercheurs, à savoir l'isolation de la molécule, est bien plus compliqué que la fabrication de tisanes des Autochtones.

Devant l'Office européen des brevets, Tapo Aloïke, un Wayana de Guyane, indique que la connaissance des utilisations de la plante Quassia Amara relève du savoir traditionnel amérindien [en Guyane, le mot Amérindiens est utilisé sans connotation négative, NDLR] qui remonte à des temps immémoriaux. Cela relève donc d’un héritage culturel dont nous sommes très fiers et auquel nous tenons énormément.

Le grand conseil coutumier de Guyane a rappelé son rôle dans le cas d’activités impliquant les connaissances traditionnelles des Autochtones.

Alexis Tiouka, juriste autochtone de Guyane, indiquait, dans une entrevue accordée à France info, que cela fait beaucoup de mal aux communautés amérindiennes. L'Office européen des brevets a délivré le brevet du couachi à l'IRD au mépris total des droits des populations autochtones reconnus par les conventions internationales et surtout en violation de la loi sur la biodiversité votée en 2017.

Il ajoute que le consentement libre et éclairé et la prise de parole n'ont pas été respectés. Le brevet devrait donc être invalidé.

Vue sur un camp en pleine forêt amazonienne.

On compte environ 20 000 Autochtones en Guyane française.

Photo : afp via getty images / JODY AMIET

Tapo Aloike estime dans son discours qu’il est souvent malheureux de constater que ces échanges [de connaissances, NDLR] se font au détriment des peuples autochtones, sans reconnaissance ni respect des droits.

Thomas Burelli va même plus loin.

Une fois de plus, on les a pris pour des idiots. On ne les a pas considérés comme des partenaires, le lien de confiance entre la recherche et les communautés est terni.

Une citation de Thomas Burelli, professeur de droit à l’Université d’Ottawa.

On nous présuppose de vouloir tirer un avantage d’un brevet. Ce n’est pas le cas, se défendait Michel Brossard, directeur de l’Institut de recherche et de développement dans un reportage diffusé sur la chaîne Guyane la 1ère.

Excusez-moi, mais il y a eu des subventions publiques, du prestige académique, et ces gens-là n’ont même pas pris la peine de prévenir ceux qui ont participé à la recherche qu’un brevet allait être déposé. Ils jouent sur le fait que, pour l’instant, il n’y a pas d'argent qui a été généré, déplore M. Burelli.

L’IRD, ce sont parmi les pires. Les chercheurs de l’IRD sont tellement encouragés à déposer des brevets qu’il y a plusieurs cas chez eux et c’était dans leur culture.

Une citation de Thomas Burelli, professeur de droit

L'IRD se défend

En entrevue téléphonique, Catherine Aubertin rappelle plutôt que la plante est connue depuis le 18e siècle. On la connaissait depuis longtemps pour faire tomber la fièvre.

Il est difficile d'associer une plante à un seul peuple.

Une citation de Catherine Aubertin, économiste de l'environnement, directrice de recherche à l'IRD

Ce n'est pas une plante spécialement [autochtone]. Elle est cultivée, ce n'est pas une plante sauvage ni une plante de la forêt, poursuit Mme Aubertin.

Catherine Aubertin se défend des accusations de biopiraterie. Elle rappelle que l'IRD est un établissement de recherche publique et que Bayer, un laboratoire privé, a lui aussi déposé un brevet sur la plante.

Elle estime aussi que les propos des opposants à l'IRD suivent une logique militante de défense des populations autochtones et qu'ils donnent donc un discours exagéré et simplifié. Une position qu'elle qualifie toutefois de légitime.

La chercheuse reconnaît aussi qu'aujourd'hui, l'IRD opterait pour une approche différente.

Cette histoire est un immense gâchis. C'est un traumatisme pour l'IRD et une casserole qu'on traîne.

Une citation de Catherine Aubertin, économiste de l'environnement, directrice de recherche à l'IRD

L’IRD a finalement abandonné le brevet il y a environ trois ans. Nous continuons de nous opposer au brevet, car, juridiquement, il est toujours considéré comme valide, indique Thomas Burelli.

Catherine Aubertin explique cette décision d'abandon : la flambée médiatique à la suite de ces accusations de biopiraterie, qui ont refroidi plusieurs industries initialement promptes à acheter le brevet, ainsi que les coûts que représente le dépôt d'un brevet.

Un exemple d'une meilleure collaboration

Au Québec, les choses se sont déroulées autrement entre les Cris et des chercheurs de l’Université McGill, l’Université d’Ottawa et l’Université de Montréal (UdeM). Ce projet a été financé par l’Institut de recherches au Canada de 2003 à 2013. Mais les études se poursuivent toujours.

Nous avons demandé aux Cris les plantes qu’ils utilisaient pour soigner tel ou tel symptôme du diabète, puis nous, on étudiait la chimie des plantes, comment elles fonctionnent, pour trouver des preuves que la médecine traditionnelle peut s’imbriquer dans la médecine occidentale, explique Pierre Haddad, professeur associé au Département de pharmacologie et physiologie de l’UdeM. Il est aussi l’un des chercheurs très impliqués dans le projet.

Photo aérienne de la rivière Maquatua.

Les Cris de la Baie-James possèdent des savoirs traditionnels sur certaines plantes aux propriétés médicinales. (Photo d'archives)

Photo : Tourisme Autochtone Québec

Les discussions avec les Cris sont ardues. Ces derniers demandent le conseil d’une avocate, Elisabeth Patterson, experte en droit de la propriété intellectuelle. Les Cris voulaient protéger leurs savoirs traditionnels de manière contractuelle plutôt que réglementaire, car les lois canadiennes ne sont pas efficaces, explique l’avocate.

Les Cris ont finalement signé en 2009 un accord de recherche historique, selon leurs mots, soulignant le droit inhérent des Eeyouch à la propriété intellectuelle découlant des connaissances collectives.

Selon l’accord, toutes les recherches menées sous les auspices du Conseil cri de la santé et des services sociaux de la Baie-James (CBHSSJB) doivent respecter les principes de recherche Miyupimaatisiiun, qui décrivent comment les recherches doivent être menées en Eeyou Istchee ou avec des données Eeyou/Eenou.

Le pavillon principal de l'UdeM.

Des chercheurs de l'Université de Montréal, de l'Université McGill et de l'Université d'Ottawa ont participé à ces travaux avec les Cris. (Photo d'archives)

Photo : La Presse canadienne / Ryan Remiorz

Le processus a révélé de nombreux défis, notamment en ce qui concerne la liberté universitaire. L'entente donnait préséance à la protection des savoirs traditionnels sur la liberté académique. C’était un précédent mondial, assure M. Haddad, qui explique que l’équipe s’est assurée auprès du public que le lien soit clairement établi entre les recherches et les connaissances cries.

Pierre Haddad explique aussi la méfiance des Cris au début. Ils avaient peur que des compagnies pharmaceutiques s’emparent de leurs connaissances sans leur permission.

Ainsi, les Cris ont eu un droit de veto sur toutes les publications du groupe de recherche et ils pouvaient refuser d’aller vers la commercialisation. S’ils l’acceptaient, il fallait que ce soit uniquement dans une entreprise à but non lucratif, poursuit M. Haddad.

Selon la vision du monde des Eeyouch, les connaissances collectives des Eeyou/Eenou ne peuvent pas être détenues par un individu. Au contraire, ils sont collectivement les gardiens de ces connaissances, explique le CBHSSJB.

Photo de paysage. Au loin, on aperçoit trois personnes de dos sur des rochers. Elles observent la vaste étendue d'eau devant elles.

Le partenariat entre les Cris et les chercheurs a été qualifié d'historique. (Photo d'archives)

Photo : CBC / Mathieu Dupuis

Le partenariat s’est toutefois un peu étiolé ces dernières années, puisque les scientifiques ont procédé à des publications sans que l’entente soit renouvelée. C’est dommage que cela se termine sur cette note amère, dit M. Haddad, en reconnaissant les erreurs qui ont été commises.

Le CBHSSJB a ignoré notre question sur le sujet, mais a réitéré son désir d’instaurer une recherche participative collaborative au service des priorités des Eeyou/Eenou.

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