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Des Autochtones veulent prendre leur revanche sur Christophe Colomb

Un drapeau warrior flotte au vent sous un panneau de rue au nom de Christophe Colomb à Montréal.

L'histoire de Christophe Colomb vue sous un angle moins conventionnel est beaucoup moins glorieuse, voire désastreuse.

Photo : Radio-Canada / Mathias Marchal

Après les controversés Amherst et Macdonald dont les statues ont été déboulonnées ces dernières années, des voix s’élèvent désormais pour remettre en cause l’héritage de Christophe Colomb et pour dénoncer ses gestes désastreux envers les peuples autochtones. Les villes interpellées évitent toutefois de se jeter dans la mêlée.

Une de ces voix revendicatrices est celle du militant mohawk Sean French. Plus de trente ans après la crise d’Oka, ce résident de Kahnawake remonte aux barricades, mais cette fois-ci de façon métaphorique.

En septembre dernier, il a parcouru à pied, drapeau warrior flottant au vent, la rue Christophe-Colomb au complet, entre la rivière des Prairies et le parc La Fontaine.

J'ai choisi de marcher avec mon drapeau, symbole de résistance autochtone, pour rappeler aux gens que nous sommes toujours là et pour protester contre une rue au nom inacceptable.

Une citation de Sean French, militant mohawk

M. French aimerait que les municipalités comme Montréal arrêtent d’honorer quelqu'un qui a tué encore plus d'Autochtones que le général britannique génocidaire Jeffrey Amherst.

Lors de sa marche, il n'a pas brandi de pancarte revendicative pour expliquer sa démarche. Cependant, à chaque personne qui l’a interrogé sur sa présence avec un drapeau warrior, il a pris le temps d'expliquer ses motivations. Les réactions ont été extrêmement positives, dit-il.

Un homme tient un drapeau sur la rue Christophe-Colomb.

Le militant mohawk Sean French porte le drapeau warrior qui flottait sur la barricade établie sur le pont Mercier durant la crise d'Oka, en 1990.

Photo : Radio-Canada / Mathias Marchal

Féru d'histoire, l'ancien militant mohawk avait noté en 2019 que la Ville de Montréal avait débaptisé la rue Amherst, qui honorait indirectement un officier britannique qui avait fourni des couvertures contaminées par la variole à des Autochtones.

La rue Amherst a été renommée rue Atateken (fraternité en langue mohawk), mais aucune autre initiative toponymique à saveur autochtone n’a suivi depuis cette date, à part la création de l’avenue Skaniatarati dans Lachine-Est, il y a près de quatre ans.

Racontée dans le journal mohawk The Eastern Door, la marche de Sean French n’est pas passée inaperçue sur l’île de Montréal. Ainsi, en novembre dernier, lors d'une séance du conseil municipal de Pointe-Claire, un résident, Ray Coelho, a interpellé les élus et demandé à cette ville de l’ouest de l’île de Montréal de renommer la rue Columbus d’un nom moins controversé. Il a reçu le soutien de la Coalition rouge, un organisme de défense des droits contre le profilage racial et la discrimination systémique.

Le groupe Facebook qui a été formé (Nouvelle fenêtre) pour fédérer la population compte actuellement plus de 150 membres et prépare une marche de sensibilisation en vue du printemps.

Qui est Christophe Colomb?

Encore représenté de manière positive dans les manuels scolaires, l’explorateur Christophe Colomb est une fripouille de la pire espèce, selon Gord Hill, auteur de la bande dessinée 500 ans de résistance autochtone, récemment traduite en français.

Aux Taïnos qui ne ramenaient pas leur quota d'or chaque trimestre, il a ordonné qu'on leur coupe le nez, une oreille ou une main, explique M. Hill.

Une planche de bande dessinée où on voit un exemple des pratiques barbares des hommes de Christophe Colomb envers les peuples autochtones.

La violence dans la gestion de la colonie par Christophe Colomb a été à ce point démesurée qu'en 1500, la Couronne espagnole l'a fait arrêter et renvoyer en Espagne.

Photo : Gracieuseté

Il a déclenché le génocide européen des peuples autochtones et a institué l'esclavage dans les colonies espagnoles, de même que le trafic sexuel de femmes et d'enfants, dont certains n'avaient que neuf ans.

Une citation de Gord Hill, auteur de la bande dessinée « 500 ans de résistance autochtone »

Ce militant kwakwaka'wakw de la Colombie-Britannique souligne que le règne de Christophe Colomb en tant que gouverneur des colonies s'est terminé dans la disgrâce lorsqu'il a été arrêté et renvoyé en Espagne pour ses abus envers ses propres collègues colons. Selon l’activiste autochtone, honorer Christophe Colomb équivaut à honorer Adolf Hitler.

Dans leur livre intitulé Le génocide des Amériques, les chercheurs Moema Viezzer et Marcel Grondin estiment que la conquête des Amériques par Colomb, Cortès, Pizzaro et consorts aura fait quelque 70 millions de victimes chez les peuples autochtones, ce qui en fait le plus grand génocide de l’histoire humaine. Ce constat est partagé par l'essayiste Tzvetan Todorov dans le livre La conquête de l'Amérique – La question de l'autre, (Nouvelle fenêtre) publié en 1982.

Aux États-Unis, les villes moins frileuses

Directement interpellées, les municipalités concernées évitent pour l'instant de s'engager.

La Ville de Pointe-Claire indique ne pas avoir retracé dans ses archives les origines de la rue Columbus, qui s’étire sur une centaine de mètres. Elle indique toutefois qu'elle a pu parler à un ancien employé de l’entreprise JO-AD Industries Ltd., qui était installée au coin des rues Hymus et Columbus.

Selon cet employé, la société mère était établie dans la ville de Columbus, en Ohio. Les propriétaires auraient probablement nommé Columbus l'avenue qui menait à leurs immeubles et cela est resté au fil du temps, indique Lucie Lamoureux, porte-parole de la Municipalité.

Au sujet d'un éventuel changement de nom, Mme Lamoureux ajoute que ce n’est pas le rôle de la Ville de Pointe-Claire d’agir en chef de file en ce qui a trait à cette demande, ajoute-t-elle après avoir précisé que c’est à la Ville de Montréal d’ouvrir la voie, notamment parce que la rue qui porte ce nom y est bien plus longue.

M. Coelho s'interroge sur la véracité des affirmations de la ville de Pointe-Claire étant donné que le maire a lui même admis lors du conseil municipal de février (Nouvelle fenêtre) qu'après des recherches la rue Columbus était bel et bien reliée à l'explorateur.

Aux États-Unis, des dizaines de villes comme Los Angeles, San Francisco, Denver, Minneapolis, Seattle et Austin ont retiré des statues en l'honneur de Christophe Colomb, changé des noms de rues ou transformé le Columbus Day en Indigenous Day.

Une statue de Christophe Colomb devant un immeuble est entourée d'un câble pour la faire tomber.

Des manifestants ont déboulonné une statue de Christophe Colomb à Baltimore, au Maryland.

Photo : Reuters / SPENCER COMPTON

Qu’en est-il alors de Montréal, où la rue Christophe-Colomb comprend 1040 unités résidentielles et environ 35 établissements de type institutionnel ou commercial?

Par courriel, l’administration municipale mentionne avoir adopté en août 2022 un cadre d’intervention en reconnaissance pour encadrer les nouvelles reconnaissances de personnages historiques dans la Ville.

Ce cadre prévoit aussi une évaluation des reconnaissances existantes (monuments commémoratifs, toponymes, etc.) en s’appuyant notamment sur une documentation rigoureuse, sur l’analyse de l’intérêt patrimonial de la reconnaissance et des impacts anticipés d’un éventuel retrait ainsi que sur une recommandation favorable du Comité consultatif.

Le Comité, qui comprendra trois membres autochtones sur 14, entrera en fonction d’ici cet été. En attendant, la Ville indique recevoir les propositions des citoyens.

Il faut toutefois savoir que les processus d’évaluation d’une reconnaissance existante sont exceptionnels. En toponymie, notamment, la pérennité des noms de lieux vise à assurer un repérage efficace, et toute source de confusion doit être évitée.

Une citation de Karla Duval, relationniste à la Ville de Montréal

En 2006, le maire Gérald Tremblay avait tenté de renommer l’avenue du Parc pour honorer l’ancien premier ministre Robert Bourassa et avait finalement dû reculer quatre mois plus tard devant la grogne populaire.

Les défenseurs de Christophe Colomb affirment notamment que ce sont surtout les maladies qui ont décimé les Autochtones, que les allégations portées contre lui ont été exagérées et qu’il faut éviter de juger la cruauté de l’époque avec un filtre moral du 21e siècle. Même si cet explorateur italien n’a pas été le premier Européen à mettre le pied sur le continent, ses quatre voyages et la colonisation des Amériques qui s'en est suivie marquent le passage du Moyen Âge aux débuts des temps modernes dans l’histoire de la civilisation occidentale.

Actuellement, une vingtaine de rues du Québec honorent Christophe Colomb, si on se fie aux données de la Commission de toponymie du Québec (CTQ). De plus, comme le fait remarquer un article du média électronique Pivot, la courte biographie du navigateur génois sur ce site gouvernemental est totalement muette au sujet des controverses entourant Christophe Colomb.

Notice biographique colonialiste?

Questionnée par Espaces autochtones, la CTQ répond que les notices biographiques diffusées par la Commission ne sont pas des biographies exhaustives et ne servent qu’à renseigner de façon générale sur les personnages.

La Banque de noms de lieux compte plus de 245 000 fiches et la Commission travaille en continu afin de maintenir à jour le plus possible l’information qu’elle contient, ajoute Chantal Bouchard, porte-parole de la CTQ, qui précise n’avoir reçu aucune plainte au sujet de la fiche sur Christophe Colomb.

C'est surtout la fin de cette fiche biographique (Nouvelle fenêtre) qui a attiré l'attention du militant mohawk Sean French. On peut notamment y lire ceci : Même s'il n'est pas le premier à réussir cet exploit […], Colomb devient celui qui découvre, aux yeux des Européens, un monde nouveau, où vivent déjà des millions d'Autochtones au sein de sociétés bien organisées. Outre ses récits de voyage, l'Européen Christophe Colomb laisse en héritage la voie à suivre pour l'exploration du Nouveau Monde.

Compte tenu des actes commis par l’explorateur, M. French trouve ce paragraphe inexact et inapproprié.

Au nom de la réconciliation, il recommande plutôt de le retirer et de le remplacer par un passage qui expliquerait par exemple que les perspectives autochtones et noires de ses voyages sont très différentes puisque ceux-ci ont coïncidé avec le colonialisme, l'esclavage et une administration brutale qui a été le début du plus grand génocide de l'histoire humaine.

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