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Le Nitassinan et les traditions des Innus menacés par la crise climatique

Paysage dans le Nitassinan.

Le territoire traditionnel des Innus, le Nitassinan, est plus que jamais menacé par la crise climatique, selon un rapport d'Amnistie internationale Canada francophone publié jeudi.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Radio-Canada

Les impacts des changements climatiques sur le territoire ancestral des Innus, le Nitassinan, menacent le mode de vie traditionnel des membres de la communauté de Pessamit, indique un rapport d’Amnistie internationale Canada francophone publié jeudi.

Et plus que le territoire lui-même, c’est la culture des Innus qui est touchée par les dommages causés au Nitassinan par les activités forestières et les barrages hydroélectriques notamment.

Mais la donne a peut-être changé. Le Comité des droits de l’homme de l’ONU a statué en septembre dernier que l’Australie a violé les droits de la personne des insulaires du détroit de Torrse – des Autochtones australiens – en ne les protégeant pas adéquatement des impacts des changements climatiques, note Amnistie.

Le rapport poursuit en affirmant que le gouvernement australien a violé leur droit à la culture et à leur liberté face aux interférences arbitraires sur leur vie privée, leur famille, leur foyer, et que les insulaires du détroit de Torres doivent en conséquence être indemnisés.

Or, selon les Innus de Pessamit, les répercussions des projets hydroélectriques pilotés par Hydro-Québec, les coupes forestières et le réchauffement des températures qu’ils observent dans le Nitassinan ont des conséquences similaires à celles que subissent les insulaires du détroit de Torres sur leur culture et leur liberté.

Sommet sur le climat en Egypte

Des conséquences réelles sur les Innus

Le rapport étudie plus spécifiquement le cas de la communauté innue de Pessamit, mais la situation n’est pas différente de celle d’autres communautés côtières qui font face aux mêmes défis quant aux changements climatiques.

Pour les membres de la communauté, les changements climatiques sont bien réels. C’est curieux. Ces changements sont vraiment curieux. C’est rare qu’on ait de grosses tempêtes de neige comme dans les années 70. On va [avoir une] tempête, après il va pleuvoir, il va avoir du réchauffement, souligne le coordonnateur de projet au Conseil des Innus de Pessamit, Adélard Benjamin.

Adélard Benjamin sur le bord de la rivière Betsiamites.

Adélard Benjamin est agent de projet, secteur Territoire et ressources, au Conseil des Innus de Pessamit.

Photo : Radio-Canada

Les coupes à blanc dans le territoire forestier influent sur la biodiversité de l’écosystème entier, et menacent l’existence d’un élément essentiel du mode de vie et de la culture innus, le caribou. Le caribou, lui, disparaît de plus en plus à cause de la déforestation. Parce que son abri naturel, c’est la forêt contre la prédation, ajoute M. Benjamin.

C’est vraiment un animal important. S’il n’y a plus de caribou, je pense qu’il va y avoir un danger que les Innus disparaissent aussi, pense de son côté le biologiste et conseiller en environnement de la communauté innue de Pessamit, Éric Kanapé.

Les travaux liés à la construction de barrages et de centrales hydroélectriques dans le Nitassinan ont eux aussi des conséquences importantes sur les Innus de Pessamit.

« Ceux qui ont fait les barrages, ils s’installent, mais ils ne font pas attention. Il y a des poissons dans les rivières, mais ils ne s’en préoccupent pas. Il y a des animaux, ils ne s’en préoccupent pas. Même s’ils inondent des terres, ils ne se préoccupent pas des humains, encore bien moins des animaux. »

— Une citation de  Philippe Rock et Robert Dominique, deux aînés de Pessamit

En construisant des barrages et en inondant des territoires, Hydro-Québec contribue au réchauffement des eaux des réservoirs et des rivières, ce qui a des effets sur l’ensemble de l’écosystème.

L’été, les réservoirs se réchauffent, donc à l’automne, l’eau va rester plus longtemps chaude que dans d’autres rivières. Et le contraire se fait aussi au printemps, l’eau va rester froide plus longtemps sur la rivière jusqu’à mi-juin, début juillet à peu près. Donc, ça a apporté des modifications comme le saumon, qui va frayer [dans les autres rivières] vraiment tard vers la mi-octobre. Les nôtres vont frayer mi-novembre juste qu’à décembre, se désole M. Kanapé.

Les niveaux d’eau sont instables, indique M. Benjamin, qui blâme les travaux effectués par Hydro-Québec. Ça cause de l’érosion des berges et ça brise les nids, poursuit-il, puisque l’augmentation de la température de l’eau des rivières est en rapport avec le niveau d’eau.

Autre effet notable des changements climatiques, la faible couverture de neige durant l’hiver provoque la diminution de la chicoutai dans la région de Pessamit. La chicoutai est un fruit sauvage qui est connu pour ses propriétés médicinales et qui est utilisé en cuisine pour faire des confitures entre autres. Il y en a de moins en moins, rapporte M. Benjamin, puisque la chicoutai pousse dans des milieux humides qui s’assèchent avec le réchauffement climatique.

[La chicoutai] est un élément qui a accompagné les Innus depuis des millénaires. C’est un compagnon. C’est pour ça que c’est important. Il y a le savoir-faire qui est en lien avec ce fruit. Donc, le fait qu’on n’y ait plus accès, c’est aussi une perte, explique le conseiller en environnement du Conseil tribal de Mamuitun, David Toro.

Compensations et autonomie

Pour la communauté de Pessamit, le respect des droits des Innus passe notamment par des compensations pour la perte de l’usage de leur territoire ancestral et leur participation à la gestion du Nitassinan– et des ressources qui s’y trouvent.

Une coupe forestière sur la Nitassinan.

Une coupe forestière sur le Nitassinan

Photo : Gracieuseté d'Adèle Clapperton-Richard

Le Conseil des Innus de Pessamit collabore également avec des chercheurs pour étudier les impacts des changements climatiques sur leur territoire traditionnel. Le conseil cherche aussi à créer une zone protégée autochtone pour la protection du caribou dans la région du Pipmuakan.

Des mesures comme l’obtention du consentement préalable des communautés autochtones pour le développement des projets miniers ou hydroélectriques sur leur territoire ancestral n’ont jamais été complètement mises en œuvre au Québec, bien qu’elles soient réclamées depuis longtemps.

En somme, c’est la relation entre les communautés autochtones et les gouvernements dans la gestion du territoire et la réponse aux changements climatiques qui doivent changer, insiste Amnistie internationale dans son rapport.

Une étude de cas

L’étude d’Amnistie internationale Canada francophone sur l’Urgence climatique en territoire innu. L’innu-aitun en péril porte sur les conséquences des changements climatiques sur les droits de la personne et a été réalisée en collaboration avec la nation innue de Pessamit.

Amnistie internationale va publier cette étude avec sept autres études de cas qui ont été réalisées dans sept pays, dans le cadre d’un rapport international pour la COP27 de Charm el-Cheikh en Égypte.

Les sept autres études de cas vont analyser les enjeux culturels liés aux changements climatiques pour les communautés autochtones du sud-ouest du Bangladesh, les pêcheurs du sud-est du Honduras, les communautés côtières à Saint-Louis au Sénégal, les peuples autochtones de la République de Sakha (Yakoutie) en Russie, les communautés marginalisées des Fidji, ainsi que pour les communautés en Autriche et en Suisse.

L’étude des impacts négatifs de la crise climatique à Pessamit a duré 18 mois. Amnistie internationale conclut au terme de celle-ci que les conséquences pour les Innus sont énormes et appelle à agir rapidement.

« Nous ne pouvons que constater que nous avons beaucoup à apprendre des savoirs ancestraux [des Innus] afin de faire face adéquatement et de façon résiliente aux changements climatiques. »

— Une citation de  France-Isabelle Langlois, DG d’Amnistie internationale Canada francophone

Il est plus que temps que le Québec et le Canada considèrent pleinement que les Premières Nations, les Inuit et les Métis comme des interlocuteurs égaux, et que des négociations de nation à nation s’installent rapidement et honnêtement, conclut Mme Langlois.

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