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Tout est loin d’être réglé à Joliette, rétorquent les chefs atikamekw

Lors du premier débat de la campagne électorale, François Legault a soutenu que la situation avait complètement changé à l'hôpital de Joliette et que le problème était réglé.

Un portrait des deux hommes politiques.

Le chef de la communauté de Manawan, Sipi Flamand, et le chef du Conseil de la Nation Atikamekw, Constant Awashish.

Photo : Radio-Canada / Jean-François Villeneuve

En pleine campagne électorale, et près de deux ans après le décès de Joyce Echaquan, le premier ministre du Québec a affirmé que le « problème qui est arrivé à l'hôpital de Joliette avec Mme Joyce est maintenant réglé ». Or, ce n'est pas le cas, rétorquent les chefs atikamekw qui rappellent que, pour avancer ensemble, il faut reconnaître le racisme systémique.

Le problème est loin d'être réglé, affirment le chef de Manawan et le grand chef de la Nation Atikamekw en réaction aux mots lancés par François Legault lors du premier face-à-face de cette campagne électorale provinciale, organisé par TVA.

C'est une très grosse déclaration qu'il a faite, répond le grand chef de la Nation Atikamekw, Constant Awashish. Cette déclaration a, selon lui, irrité et abasourdi plusieurs personnes.

« Dire que c'est réglé, je ne pense pas que ce soient les bons mots à employer. Il y a encore beaucoup de travail à faire pour améliorer la relation entre les Autochtones et tous les services publics. »

— Une citation de  Constant Awashish, grand chef de la Nation Atikamekw

Ce n'est pas encore réglé, indique aussi le chef du Conseil des Atikamekw de Manawan, Sipi Flamand, qui rappelle que le processus de réconciliation et de guérison peut être long.

Au début d'octobre 2021, la coroner Géhane Kamel dans son rapport d’enquête sur la mort de Joyce Echaquan a fait une série de recommandations, dont la première s'adressait au gouvernement du Québec : qu'il reconnaisse l'existence du racisme systémique au sein de ses institutions.

Depuis cependant, le gouvernement refuse de le faire. Lors du premier face-à-face de la campagne électorale ce jeudi, le premier ministre François Legault a dit à plusieurs reprises que ce qu'il s'est passé à l'hôpital de Joliette était réglé.

François Legault lève la main en direction des journalistes.

François Legault, le chef de la CAQ, à son arrivée au « Face-à-Face » de TVA

Photo : La Presse canadienne / Paul Chiasson

Selon Sipi Flamand, pour pouvoir dire que ce dossier est réglé, il faudra que le prochain gouvernement adopte le Principe de Joyce.

Dans la foulée du décès tragique de Joyce Echaquan, une Atikamekw, à l'hôpital de Joliette, le Conseil des Atikamekw de Manawan et le Conseil de la Nation Atikamekw (CNA) avaient déposé à l'automne 2020 un mémoire auprès des gouvernements fédéral et provincial définissant le Principe de Joyce qui vise à garantir à tous les peuples autochtones le droit à un accès équitable aux services sociaux et de santé.

Depuis, Manawan et le CNA ne cessent de lancer des appels pour mettre en œuvre ce principe et faire reconnaître le racisme systémique.

« Reconnaître le racisme systémique, c'est de même qu'on va pouvoir avancer ensemble. Si le gouvernement reconnaît cet enjeu, là il peut mettre beaucoup plus d'emphase sur la réconciliation. »

— Une citation de  Sipi Flamand, chef du Conseil des Atikamekw de Manawan

Talonné par l'opposition, François Legault a martelé, lors du face-à-face, qu'il n'y a pas de système raciste, que son gouvernement avait un plan et avait investi 200 millions de dollars. Il a accusé l'opposition de se livrer à un combat de mots.

« Ce ne sont pas des mots, ce sont des faits! »

— Une citation de  Sipi Flamand, chef du Conseil des Atikamekw de Manawan

Selon le chef Sipi Flamand, tant et aussi longtemps que le gouvernement ne reconnaît pas ces enjeux-là, la présence du racisme systémique, les communautés, les gens auront du mal à avoir confiance dans le système de santé publique. Ils y vont quand même, mais à reculons.

Pour justifier ses propos, François Legault a invité ses adversaires à aller à l'hôpital de Joliette.

« Vous allez voir que tous les employés ont eu une formation. Dans la haute direction, on a intégré des gens qui viennent des communautés autochtones. La situation a complètement changé. »

— Une citation de  François Legault

En juin 2021, Guy Niquay, un Atikamekw de Manawan, est devenu adjoint à la PDG du CISSS de Lanaudière.

De plus, une formation sur la sécurisation culturelle est bien offerte à l'ensemble du personnel. Elle se découpe en trois volets qui totalisent 11 heures.

Mais tout le monde ne l'a pas encore suivie. Près de 90 % du personnel a suivi le premier volet qui dure trois heures. 71 % du personnel a participé au deuxième volet. La mise en place du troisième volet a eu lieu au début du mois de septembre, précise le Centre intégré de santé et de services sociaux de Lanaudière.

Le grand chef et président de la Nation Atikamekw, Constant Awashish, a pris la parole lors de la cérémonie commémorant le décès de Joyce Echaquan, survenu un an plus tôt.

Le grand chef et président de la Nation Atikamekw, Constant Awashish

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Selon Constant Awashish, c'est un travail de longue haleine. Semble que, pour lui [François Legault], mettre un Atikamekw à la haute direction, créer des cours de sécurisation culturelle, l'affaire est réglée. Je pense qu'on vit dans deux mondes différents.

« Encore une fois, il a manqué sa chance de démontrer une sensibilité à la question autochtone. »

— Une citation de  Constant Awashish

Le grand chef indique que des membres de sa nation continuent de se poser des questions, vivent toujours certaines problématiques et que des incidents lui sont encore signalés.

Entre avril 2021 et juin 2022, neuf plaintes ont été traitées par le commissariat aux plaintes et à la qualité des services du CISSS de Lanaudière, dont quatre ont pour motifs les relations interpersonnelles ainsi que la discrimination et le racisme.

C'est considérablement plus qu'avant, puisqu'entre avril 2015 et mai 2021, il en avait reçu 11. Le CISSS de Lanaudière estime que cette augmentation se justifie par une plus grande confiance à l'égard du régime d'examen des plaintes grâce aux mesures de sécurisation culturelle et à la présence de Guy Niquay.

Stupéfaction de la famille

La famille de Joyce Echaquan est elle aussi stupéfaite des propos tenus par le premier ministre qui sous-entendait avoir discuté de la situation avec elle.

À Joliette, il [le problème] est réglé. J'viens de parler à son mari. Il est réglé, a lancé François Legault lors du débat.

Or, dans un communiqué, l'avocat de la famille affirme que c'est faux. Carol Dubé, le conjoint de Joyce Echaquan, a bien rencontré le premier ministre, mais de façon tout à fait fortuite, et ce, lors du passage du pape au sanctuaire de Sainte-Anne-de-Beaupré, précise Me Patrick Martin-Ménard.

L'échange a été bref et François Legault a, selon l'avocat, demandé à Carol Dubé si la nomination d'un Autochtone dans un poste de direction au CISSS de Launaudière avait mené à des améliorations ,ce à quoi monsieur Dubé a acquiescé. Il n’y eut aucun autre échange par la suite. Monsieur Dubé n'a jamais indiqué au premier ministre que la situation était réglée.

Carol Dubé, le conjoint de Joyce Echaquan, devant l'hôpital de Joliette où est décédée la jeune mère de famille un an plus tôt.

Carol Dubé, le conjoint de Joyce Echaquan, devant l'hôpital de Joliette où est décédée la jeune mère de famille.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Selon Me Martin-Ménard, la famille souhaite pourtant rencontrer le premier ministre depuis près de deux ans.

« Si le premier ministre s’était donné la peine de rencontrer la famille de madame Echaquan […], ou s’il avait simplement pris le temps de lire le rapport de la coroner Géhane Kamel, il aurait réalisé que les problèmes systémiques ayant mené au décès de madame Echaquan ne sont pas de nature à être "réglés" par des changements d’ordre essentiellement esthétique. »

— Une citation de  Me Patrick Martin-Ménard, avocat de la famille

Selon l'avocat, la façon d'aborder le problème du premier ministre et de s’en laver les mains par pensée magique reflète une vieille mentalité et reproduit la dynamique à l’origine des problèmes ayant mené au décès de madame Echaquan en premier lieu.

Recommandations

La coroner avait formulé huit recommandations pour le Centre intégré de santé et de services sociaux de Lanaudière.

Selon sa directrice des affaires institutionnelles et des relations publiques, Pascale Lamy, la plupart sont appliquées et un suivi est effectué. Une entente cadre avec le centre de santé Masko-Siwin de Manawan est en cours de révision, laquelle constitue la base des modalités de collaboration entre nos deux milieux, précise Mme Lamy.

Des démarches ont été entreprises et un mécanisme de collaboration a été mis en place, reconnaît le chef Sipi Flamand, mais il faut faire davantage pour que les gens puissent retrouver la confiance dans le système de santé publique.

Il est primordial, rappelle-t-il, d'adopter le Principe de Joyce et de créer des collaborations entre les différentes instances, dont les ordres professionnels.

Recommandations de la coroner pour le Centre intégré de santé et de services sociaux de Lanaudière :

  • S’assurer d’intégrer efficacement l’agent de liaison de Manawan au sein de l’établissement, notamment en l’impliquant auprès des équipes de soins;
  • S’assurer d’un mécanisme de collaboration entre le dispensaire de Manawan et l’urgence du Centre hospitalier de Lanaudière afin que les informations médicales concernant le patient soient transmises en temps réel;
  • S’assurer que les notes au dossier médical reflètent la réalité de la prise en charge d’un patient;
  • Revoir les ratios infirmières et préposées aux bénéficiaires en fonction des normes reconnues au niveau provincial afin d’offrir des services sécuritaires à la population;
  • Appliquer un modèle de gestion de l’urgence basé sur les principes directeurs du Guide de gestion de l’urgence;
  • Maintenir une formation périodique quant au code d’éthique de l’établissement, aux mesures de contention, à la surveillance des patients à la suite d’une chute et à la tenue de dossier;
  • Mettre en place rapidement une formation et des activités d’inclusion de la culture autochtone, en concertation avec la communauté de Manawan;
  • Perfectionner le modèle des dyades infirmières/infirmières auxiliaires et s’assurer que chacune comprenne bien son rôle.

La coroner avait aussi demandé au Collège des médecins de revoir la qualité des actes médicaux d'une médecin et d'une résidente en gastrologie qui avaient prodigué des soins à Joyce Echaquan.

Le Collège a indiqué à Espaces autochtones que les enquêtes sont confidentielles. Si le syndic décide de déposer une plainte devant le conseil de discipline, elle devient alors publique.

Par conséquent, il ne peut ni confirmer ni infirmer la tenue d'une enquête sur un médecin en particulier, précise la conseillère principale des relations médias, Leslie Labranche.

Outre avoir reconnu le racisme systémique en mai 2021, le Collège des médecins a entrepris plusieurs actions concrètes pour contrer le racisme systémique dans les soins de santé, selon Mme Labranche.

Le vice-chef de la communauté atikamekw de Manawan, Sipi Flamand.

Le chef de la communauté atikamekw de Manawan, Sipi Flamand

Photo : Radio-Canada / Jean-François Villeneuve

L'Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ) a lui aussi reconnu l'existence du racisme systémique en juillet 2021.

Quant aux recommandations formulées par la coroner, l'OIIQ a estimé que cela ne relevait pas de sa responsabilité pour l'une d'entre elles.

Quant à l'autre recommandation, l'Ordre rappelle que l’infirmière qui a admis avoir tenu des propos insultants envers l'Atikamekw Joyce Echaquan le 28 septembre 2020, alors qu'elle était hospitalisée au Centre hospitalier régional de Lanaudière, a été radiée de l’Ordre pour un an.

L'Ordre ne peut dire si des enquêtes ont été effectuées au sujet d'autres infirmières ayant prodigué des soins à Joyce Echaquan puisque, là encore, c'est confidentiel, sauf si le bureau du syndic formule une plainte devant le Conseil de discipline.

Selon Constant Awashish, le Collège des médecins et l'OIIQ font leur travail. Ils ont adopté le Principe de Joyce, reconnu le racisme systémique que les Autochtones ont vécu depuis plusieurs décennies; donc je pense que, déjà, ça démontre une plus grande ouverture que le gouvernement.

« Les Autochtones continuent de vivre la réalité des biais cognitifs qui nourrissent les préjugés et les stéréotypes depuis plusieurs décennies. Nos membres souffrent encore de la crainte au quotidien d’être traités différemment et, non, Monsieur Legault, le problème est loin d’être réglé. »

— Une citation de  Sipi Flamand et Constant Awashish

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