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Victimes de l'attaque au couteau du 4 septembre 2022 dans la Première Nation crie James Smith, en Saskatchewan.

Les victimes de l'attaque du 4 septembre dans la communauté de James Smith.

Photo : Radio-Canada

Edith Bélanger

La tragédie qui a secoué la Première Nation James Smith en Saskatchewan et un village avoisinant a créé une onde de choc qui se répand et qui résonne avec tant d’autres drames devant lesquels nous sommes tous, chaque fois, des spectateurs impuissants.

Edith Bélanger est une diplômée de philosophie de l’Université Laval et de l’ÉNAP en administration publique en contexte autochtone. Elle est candidate au doctorat en gouvernance traditionnelle autochtone à l’UQAT. Edith est membre de la Première Nation Wolastoqiyik Wahsipekuk (Malécite). Espaces autochtones est heureux de l'accueillir à nouveau à titre de chroniqueuse.

L’attaque au couteau qui a fait pas moins de 10 morts et 15 blessés dimanche dernier dans cette communauté du nord-est de la Saskatchewan laisse sans mot. On aurait envie de se dire encore une tragédie qui aurait pu être évitée, mais à quoi bon tourner le fer dans la plaie?

On ne le dit pas.

Or, même sans le dire, nous sommes sans doute plusieurs à le penser et, ça aussi, ça fait mal.

Quand quelque chose a été brisé une fois, ça peut laisser des traces. Ces cicatrices qui témoignent d’un lourd passé, la Première Nation James Smith en porte plusieurs, comme si le sort s’acharnait sur ses membres.

En effet, les inondations à répétition, les séquelles héritées des pensionnats et une sérieuse pénurie de logements qui fait perdurer une situation de surpopulation malsaine ne sont que la toile de fond sur laquelle prennent place les catastrophes humaines comme celle de cette semaine alors que la population se remettait à peine d’une fusillade mortelle l’année dernière. On aurait envie de crier de toutes nos forces : mais, pourquoi? et on ne le fait pas, car on connaît trop bien la réponse.

C’est la faute au manque sous toutes ses formes. Manquements historiques, manque de reconnaissance, manque d’amour, manque de respect.

C’est sans doute en pensant à ce trou béant au cœur de tant de personnes dans nos communautés que le chef Bobby Cameron, chef de la Fédération des nations autochtones souveraines de la Saskatchewan, a pointé le doigt vers la circulation et l’abus de drogues illicites au sein des populations des Premières Nations.

Il a sans doute raison, mais il y a plus que ça. La surconsommation est bien plus un effet qu’une cause. Ce sont des comportements étroitement liés aux traumas, et ça, il y a en malheureusement en abondance dans nos milieux.

Une fois que cela est dit, il faut puiser dans nos forces de résilience et reprendre le courage de s’indigner parce qu’être conscients de cette dure réalité ne devrait jamais nous contraindre à l’accepter.

Myles Sanderson, le suspect principal de la tuerie qui a frappé cette communauté crie, était un danger public. Lui aussi, c’était un homme brisé, coupant comme du verre cassé. Condamné à pas moins de 59 reprises (oui vous avez bien lu!) au cours des 20 dernières années, il a été remis en liberté à l’été 2021. C’est incompréhensible, inacceptable et révoltant.

Bien sûr, le ministre de la Sécurité publique, Marco Mendicino, a fait savoir qu’il mènerait l’enquête. Reste à espérer qu’il y aura une réflexion de nature systémique qui ira plus loin que l’étude du cas de cet individu dans la mécanique des libérations conditionnelles.

C’est bien connu que les facteurs de risque et les taux de criminalité au sein d’une population, autochtone ou allochtone, sont liés à des déterminants sociaux, comme la pauvreté, l’isolement et la qualité des infrastructures et des services disponibles.

Depuis des décennies, c’est un fait avéré que les Premières Nations sont défavorisées sur ces points. Pourquoi donc n’assistons-nous pas à un revirement de situation? Ici, pardonnez-moi, mais je vais céder à l’envie de le dire : est-ce que nous ne méritons pas tous de vivre avec le même sentiment de sécurité, Autochtones ou pas?

Comment expliquer que malgré des commissions d’enquête à répétition, des centaines de pages de rapports d’experts et plus de mille recommandations, appels à l’action et appels à la justice tous azimuts, les Premières Nations se retrouvent encore à côtoyer l’horreur au petit déjeuner?

Comment expliquer la coexistence de taux de surreprésentation carcérale des femmes autochtones dans les pénitenciers fédéraux avec les risques anormalement élevés pour ces mêmes femmes d’être victimes d’actes criminels?

Que dire du sous-financement chronique des services policiers dans les communautés décrié par tant de leaders autochtones au cours des dernières années?

Que penser du manque de services adéquats et accessibles aux populations éloignées qui sont sans doute celles qui en ont le plus besoin?

Il m’arrive de penser qu’à chaque fois qu’une tragédie comme celle-ci survient, des dizaines de gens comme moi reprennent la plume, le clavier ou le micro pour crier dans le désert, encore et encore.

D’autres fois, je me dis plutôt que, si nous ne le faisons pas, que nous reste-t-il si l’on ne peut se résoudre à accepter le fait qu’être Autochtone signifie vivre avec un sentiment d’insécurité comme un bruit de fond qui résonne comme un écho terrifiant à travers les générations?

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