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Chronique

Prendre le temps de guérir

La guérison s'inscrit dans le temps long, selon notre chroniqueuse.

Le pape se recueille devant les tombes d'un cimetière.

Le pape François a prié, en silence, devant les tombes du cimetière de Maskwacis, en Alberta, à l’occasion de sa rencontre avec la communauté autochtone, où il a visité le site de l’ancien pensionnat Ermineskin.

Photo : Reuters / GUGLIELMO MANGIAPANE

Kijâtai-Alexandra Veillette-Cheezo

Je vous l’avoue, ces dernières semaines ont été éprouvantes. Je savais que la venue du pape allait frapper fort. J’anticipais l’énorme couverture médiatique qui allait entourer cet événement, et je savais que cela allait engendrer une énorme charge mentale afin de passer à travers cette épreuve.

Kijâtai-Alexandra Veillette-Cheezo étudie en journalisme à l’UQAM. Elle est membre de la nation anishinabe et sa famille vient de la communauté du Lac-Simon, en Abitibi. Elle s'investit dans le milieu culturel montréalais et au sein de la communauté 2SLGBTQI+, en plus d'avoir réalisé des courts métrages avec le Wapikoni mobile.

Parce que pour plusieurs d’entre nous, la venue du pape nous a obligés à revenir sur des événements difficiles. Parce pour certains d’entre nous, la religion représente tant d’émotions et d’opinions mitigées. De plus, il y a ce sentiment, voire l’obligation, de devoir expliquer tous les jours et dans toutes les situations les traumatismes que nous avons vécus.

J’aimerais partager avec vous, une fois de plus, ma perspective personnelle sur le sujet maintenant que la poussière est retombée.

En fait, elle ne retombe jamais vraiment pour nous. Je ne peux pas parler pour toutes les personnes autochtones, mais je sais que, pour plusieurs, nous vivons chaque jour avec les conséquences de la violence coloniale.

Je sais que c’est un terme qui est lourd de sens : violence coloniale. Mais comment décrire sinon les ravages que la colonisation a eus sur nos vies?

Lorsque je me réfère à la violence coloniale, je pense au gouvernement et à l’Église qui sont venus prendre nos enfants.

Je pense au numéro de bande sur ma carte de statut. Sans ce numéro, suis-je vraiment autochtone?

Je pense à l’homophobie et au sexisme qui nous ont été transmis par des représentants de l’Église et dont nous tentons de nous défaire aujourd’hui.

Je pense aux vagues de suicides d’enfants au sein des communautés.

Je pense à l’inaction face au drame des femmes et des filles autochtones disparues et assassinées.

Je pense au territoire qui est malade.

Je pense à mes ancêtres qui se sont battus pour que je sois là où je suis en ce moment.

Je suis en train d’écrire ceci en espérant que vous porterez attention. Qu’au lieu de nous prendre en pitié, vous nous écoutiez pour nous comprendre.

Nous ne pouvons pas passer à autre chose parce que nous le vivons tous les jours. Le pardon est un geste que nous seuls en tant qu’individus pouvons faire. Et il n’est pas nécessaire à notre guérison.

J’écris ceci aussi pour toutes les personnes autochtones qui pourraient lire mes chroniques. On m’a dit que celles-ci aidaient. Et c’est pour cette raison que je me motive à écrire à chaque fois. Je pense à ce que j’aurais aimé entendre et lire pendant que tous les médias avaient les yeux rivés encore une fois sur nos vies et nos traumatismes.

C’est rassurant de savoir que je ne suis pas seule à vivre une détresse quand j’ouvre mon cellulaire et que je vois des multitudes de nouvelles qui mettent en lumière nos blessures. Que parfois la seule chose que nous pouvons faire, c’est de tenir bon en attendant que la tempête médiatique se calme.

Oui, il est important de couvrir nos réalités. Elles ont été trop longtemps mises de côté.

Mais pour nous, ce ne sont pas que des nouvelles au téléjournal ou un article qu’on partage rapidement sur notre fil d’actualité.

Ce sont nos vies.

Personnellement, je ressens une grande fatigue à chaque fois. Mais je sais qu’il est nécessaire que l’on continue de parler haut et fort. Surtout lorsqu’on nous écoute enfin.

On prend enfin l’espace pour partager nos réalités. Des réalités qui touchent l’ensemble de la population et c’est ensemble que nous pouvons guérir et construire un avenir meilleur pour les prochaines générations.

Et c’est correct d’avoir besoin de repos parfois. Il faut en fait prendre le temps dont on a besoin pour guérir.

Prendre soin de nous, se retirer un peu lorsque c’est trop, c’est aussi ça la résilience. Il y a une grande force dans le choix de prendre soin de nous-mêmes pour qu’on puisse ensuite s’entraider.

Je pense fort à la personne qui lit en ce moment cette chronique. Merci tout d’abord d’avoir pris le temps de le faire.

Je me sens grandement privilégiée d’avoir cette chance de m’adresser à vous et de m’exprimer sur ma réalité. J’espère que j’ai pu rejoindre certaines personnes dans ce partage encore une fois très personnel.

J’espère sincèrement aussi que vous prenez le temps de prendre soin de vous.

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