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La minière Tata Steel accusée d’être une « mauvaise payeuse »

Retards de paiement, « chantage », excuses en tout genre... la minière Tata Steel est accusée d'avoir des pratiques envers les communautés autochtones et ses sous-traitants marquées par la négligence et s’est construit une réputation de « mauvaise payeuse ».

Minerai de fer extrait par la compagnie Tata Steel dans la région de Schefferville.

Tata Steel exploite sa mine à Schefferville depuis trois ans.

Photo : Radio-Canada / Marc-Antoine Mageau

Difficile de croire qu’une multinationale qui affirme que son revenu net est de plus de 5 milliards de dollars américains pour 2022 ait du mal à payer ses sous-traitants au Québec. Et même, puisque sa filiale canadienne exerce ses activités sur des territoires autochtones, à verser ses redevances aux conseils de bande. Pourtant, dans le milieu, c’est bien connu : Tata Steel Minerals Canada (TSMC) a des problèmes de gestion de porte-monnaie.

Rares sont ceux qui osent en témoigner à visage découvert par peur de représailles, et ce, même si certains de ces entrepreneurs ne travaillent plus pour Tata Steel Minerals Canada, dont la maison mère se trouve en Inde.

Rappelons que le gouvernement québécois, via Investissement Québec, détient 18 % de Tata Steel Minerals Canada depuis 2016.

Tous ceux à qui Espaces autochtones a parlé racontent qu’il leur a fallu faire des pieds et des mains pour obtenir ce que leur devait la minière, dont la mine est à Schefferville (à 1000 kilomètres au nord-est de Montréal).

L’un de ces entrepreneurs détaille : J’ai quelques factures en souffrance et ça a toujours été le cas. Ils finissent par payer, mais je ne tolère plus les dépassements et on n’est pas les seuls, donc ils sont un peu mal pris.

Il indique que son entreprise ne se déplacera pas à la mine tant qu'elle ne sera pas payée.

Un gros camion dans une mine.

Tata Steel indique ne pas être rentable depuis trois ans.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

On ne parle pas de petites factures. Cette source évoque des dizaines de milliers de dollars. Une autre, plusieurs centaines de milliers. Parfois, on dépasse le million.

C’était toujours très long à se faire payer… explique un autre de nos interlocuteurs. Quelques semaines, et on devait courir après l’argent.

L’entreprise Naskinnuk, détenue conjointement par les Innus, les Inuit et les Naskapis, qui s’occupe de livrer le carburant dans la mine, fait elle aussi partie des victimes.

Naskinnuk travaille avec Tata Steel depuis 2012 et, depuis le début, elle court après l’argent.

Jean-Luc Malette, directeur de service principal à la Fédération des coopératives du Nouveau-Québec qui gère Naskinnuk, confirme l'information, mais il ne souhaite pas faire davantage de commentaires.

Une vue de la communauté de Kawawachikamach sur laquelle on voit quelques maisons.

Kawawachikamach est la seule communauté naskapie du Québec. Elle est située à quelques kilomètres de Schefferville.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

De son côté, l’ancien chef naskapi Noah Swappie indique que, durant son mandat, une entente de paiement avait été trouvée entre Naskinnuk et Tata Steel, mais difficile pour lui de dire où cela en est aujourd’hui. Deux sources confidentielles naskapies, dont l’une travaille au conseil de bande, évoquent une facture en souffrance de l’ordre de 20 millions $.

Un homme pose en dehors d'un bâtiment.

Noah Swappie est l'ancien chef de Kawawachikamach.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Contactée par Espaces autochtones, l’actuelle cheffe de Kawawachikamach, Theresa Chemaganish, n’a jamais répondu à nos demandes d’entrevue.

Il y a eu des paiements qui ont été faits, tous les mois. Le fioul, c’est des gros montants, ce sont de grosses quantités, c’est plusieurs millions, répond Éric Luneau, représentant de Tata Steel Minerals Canada.

Des excuses farfelues

L’une des sources d’Espaces autochtones qui travaille encore pour Tata Steel évoque des excuses toutes plus farfelues les unes que les autres [pour justifier les retards, NDLR], alors que le fer ne s'est jamais vendu à un prix aussi élevé sur les marchés mondiaux.

En fait, le prix du fer fluctue beaucoup. Après avoir atteint 200 $ US en 2021, la tonne de fer se vendait, sur les marchés mondiaux, à environ 113 $ en août 2022.

Une autre source énumère d’autres excuses de la minière : le transfert n’était pas fait en raison d'une réunion du conseil d’administration, l'entreprise avait des problèmes informatiques, ou encore une virgule était, selon Tata Steel, mal placée sur une facture.

La compagnie minière dit parfois qu'une facture n’est pas rentrée dans le système ou qu’il manque l’approbation d’une personne tierce, rapporte une troisième source. S’ils n’ont plus besoin de nous l’année suivante, ils ne nous paient simplement pas, ajoute-t-elle.

Un chemin dans la nature avec un panneau « danger ».

Il faut parcourir plusieurs kilomètres sur cette route de gravier avant d'atteindre l'entrée de la mine de Tata Steel.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Tata Steel a présentement plusieurs factures en souffrance auprès de cette entreprise qui espère pouvoir régler le tout comme elle avait déjà pu le faire il y a quelques années.

En entrevue au siège de Tata Steel Minerals Canada, à Montréal, les représentants de l’entreprise n'offrent pas de démenti : Tous les fournisseurs sont payés, mais il y a des délais…, dit Éric Luneau, représentant de la minière. Ces retards, selon lui, se comptent en mois.

Tout est en fonction de la production. On est censé produire 4 millions de tonnes et l'année dernière, on a produit 1,2 million. Cette année, l’objectif c’est 2 millions. Présentement, on n’est pas rentable et chaque année, la maison mère doit injecter des capitaux pour finaliser le paiement des fournisseurs, explique M. Luneau, qui rappelle que Tata Steel a investi 1,4 milliard dans ses installations de Schefferville.

Comment récupérer son argent?

De quelles solutions disposent ces entrepreneurs pour faire plier Tata Steel? Certains ont décidé de ne pas finir leur contrat tant que les sommes dues ne leur étaient pas versées. C’est le cas d’une quatrième source qui a demandé l’anonymat pour que ses propos ne lui coûtent pas d’autres occasions d'affaires.

On a décidé de ne plus travailler avant d’être payé, dit-elle. Ils pensaient qu’on bluffait, je crois, car on travaillait avec eux depuis de nombreuses années, ajoute-t-elle.

« Il n’y a pas eu une seule fin d’année où ils ne nous devaient pas de l’argent. On avait des ententes de paiement, mais ils ne les respectaient jamais. »

— Une citation de  Le directeur d'une entreprise qui a travaillé avec Tata Steel

La minière doit encore à cette entreprise quelques millions de dollars.

D’autres sous-traitants sont allés jusqu’à bloquer les routes qui conduisent à la mine pour empêcher les opérations de Tata Steel de se poursuivre.

C'est le cas de Claude Bureau-Picard, un Wendat de Wendake. À l’époque il était le chef d’Awen construction. Aujourd’hui, il dirige Michel Miller First Nation Logistics et travaille toujours pour Tata Steel.

Trois enfants de la communauté naskapie de Kawawachikamach courent armés de fusils en plastique.

Les trois communautés autochtones comptent beaucoup sur les redevances que doit leur verser Tata Steel comme le stipule l'entente qu'elles ont signée avec la minière.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Lachapelle Plamondon

En 2015, il attendait un versement de 3,5 millions $ de la part de Tata Steel et il a dû attendre un an avant d’être payé.

Maintenant j’arrive à demander plus d’un million de dollars en avance et ils sont d’accord. Le vent a changé de bord et on est très bien payé, détaille M. Bureau-Picard qui explique ce revirement par un changement de garde chez Tata Steel.

Mais tous les entrepreneurs n’ont pas cette chance. Et les mots qu’ils emploient pour qualifier leur relation avec Tata Steel sont sans équivoque.

« Ils ne respectent pas leurs sous-traitants. C’est pas un cadeau [de travailler avec eux, NDLR]. »

— Une citation de  L'un des directeurs d'une entreprise qui a travaillé pour Tata Steel

« Ça a été l'une de mes pires expériences dans ce milieu. Tata Steel est un très mauvais payeur. »

— Une citation de  Le dirigeant d'une entreprise qui a travaillé pour Tata Steel

C’est un cauchemar et je suis sûr que ça n’a pas changé. Tous ceux qui ont mis les pieds là vous diront que ce n'était pas du tout agréable. C’était l’un de mes pires clients à vie, lâche un autre qui avoue avoir hésité longtemps avant de se confier à ce sujet, mais qui, cette fois, veut vider son sac.

Devant les tribunaux

Selon tous les entrepreneurs interrogés, cette réputation de mauvais payeur colle à la peau de Tata Steel à travers tout le Québec. L’un d’entre eux, qui a travaillé un temps pour la minière, est le seul, du moins dans la province, à avoir poursuivi la compagnie devant les tribunaux. Il s’agit de Barrette & Fils, une entreprise d'Alma.

Un chemin dans la mine avec un panneau qui interdit le passage.

La mine de Tata Steel s'étend sur deux provinces : le Québec et Terre-Neuve-et-Labrador.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Alors que Tata Steel devait à cette entreprise une somme importante, la minière a demandé un rabais sur la facture finale. Dans un enregistrement produit comme preuve en cour, on entendait que des représentants de la minière évoquaient le risque de faillite si elle payait la totalité de la facture à Barrette & Fils.

Une autre source confirme que Tata Steel a usé du même stratagème pour demander une réduction de la facture finale. Elle assure qu’elle a perdu 500 000 $ dans cette affaire.

Par crainte de ne rien recevoir du tout, Barrette & Fils a réussi à faire geler les comptes de Tata Steel. La minière a contesté ce gel devant la Cour d’appel, qui lui a donné gain de cause.

Vue aérienne de Schefferville.

La ville de Schefferville n'est accessible que par voie aérienne ou par le train au départ de Sept-Îles.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Selon la cour, les preuves présentées ne permettaient pas de conclure que Tata Steel a adopté un comportement frauduleux ou autrement louche. Ils ne permettent pas non plus de conclure qu’elle a posé des gestes permettant de croire qu’elle dispose de ses actifs ou tente de les mettre à l’abri de ses créanciers de façon illégitime, peut-on lire dans le document juridique.

Une pratique qui arrive à l’occasion, poursuit-on chez Tata Steel, bien conscient que cette image négative nuit à l’entreprise.

Finalement, le litige originel, à savoir exiger de Tata Steel le versement de ce qu’elle devait à Barrette & Fils, s’est réglé à l'amiable.

Le ministère de l'Économie du Québec assure en tout cas qu'en date du 15 juillet 2022, nous n’avons pas d’indication que l’entreprise veut se protéger de ses créanciers et, par ailleurs, depuis les dernières années, la société mère appuie financièrement sa filiale.

Les conseils de bande aussi

Il n’y a pas que les entreprises qui ont du mal avec Tata Steel. Les conseils de bande de Kawawachikamach, Uashat mak Mani-utenam et de Matimeskush–Lac John bataillent eux aussi afin de percevoir les redevances que leur doit la minière.

Tata Steel a pourtant promis ces redevances en échange du consentement des communautés pour l’exploitation de leur territoire traditionnel. Les conditions de ces versements et les montants sont stipulés dans les ententes signées entre la minière et les conseils de bande.

Un homme pointe du doigt vers une personne hors champ. Le micro en main.

Le chef de Matimekush–Lac John, Réal McKenzie, n'a pas hésité à faire part de sa pensée au premier ministre lors du Grand cercle économique des premiers peuples autochtones au Centre Sheraton à Montréal.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Déjà à l’été 2018, les Innus de Matimekush–Lac John avaient érigé des barricades pour protester, entre autres, contre le fait que la minière ne payait pas la totalité de ses redevances.

Dans un rapport publié par Tata Steel et qui fait état d’un journal d’engagement et de consultation pour 2020, il est d’ailleurs rapporté que tant les Innus de Matimkesuh–Lac John que les Naskapis de Kawawachikamach ont demandé un calendrier pour les paiements de la minière.

Le nom de la communauté de Matimekush–Lac John est brodé sur un gant en cuir.

Matimekush–Lac John est une communauté innue collée à la ville de Schefferville.

Photo : Radio-Canada / Marc-Antoine Mageau

Le 24 janvier pour les Innus, le 4 février pour les Naskapis. Des inquiétudes toujours relatives aux paiements sont encore soulevées les 22 avril, 23 avril, 27 mai, 5 juin...

On y lit aussi que le conseil de bande de Matimeksuh–Lac John est mécontent du niveau des paiements et exprime des inquiétudes concernant le manque de paiement. Les Naskapis sont de leur côté satisfaits des paiements le 23 avril.

En entrevue, Réal McKenzie, le chef de Matimekush–Lac John, concède : Ça nous ennuie, mais ils paient tranquillement. Ils font ce qu’ils peuvent, car leur production est au ralenti. Ça fait des années que c’est comme ça. Ils ne versent pas de gros montants.

Impossible de savoir la hauteur de ses montants, car cette information est confidentielle.

Il précise que sa communauté a des ententes de paiement et qu’elle est capable de supporter que Tata Steel paie à la traîne.

Du côté de Uashat mak Mani-utenam, c’est silence radio. Jamais le chef Mike McKenzie n’a répondu à nos demandes d’entrevue.

Mike Mckenzie marche sous la pluie.

Le chef de Uashat mak Mani-utenam, Mike McKenzie, n'a jamais répondu à nos demandes d'entrevue concernant Tata Steel.

Photo : Radio-Canada

On les rencontre fréquemment. Il y a des paiements tous les mois qui sont faits. On ne demande que ça de pouvoir les payer à temps, mais là encore, c’est lié à la production, assure M. Luneau, représentant de la minière, en ajoutant que les conseils de bande voient aussi l’intérêt de la présence de la mine dans le secteur.

Le ministère de l'Économie indique qu'il a été demandé au conseil d'administration de faire le suivi sur les engagements envers les Premières Nations.

Pour assainir ses finances, Tata Steel compte désormais sur un nouveau projet de mine à Schefferville : la mine Howse. Ils savent que c’est bon pour nous et que c’est bon pour eux (les Innus et les Naskapis), conclut M. Luneau de Tata Steel.

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