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La visite du pape, au-delà des excuses

Un homme qui pose devant un lac.

Le chef déné Gerald Antoine.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Gabrielle Paul

À quelques jours de l’arrivée du pape François au Canada, les représentants autochtones qui l’ont rencontré au Vatican au printemps dernier ont de grandes attentes par rapport à sa visite. D’abord et avant tout, ce sont les mots que prononcera le pape qui font l’objet de toutes les espérances. Ils attendent des excuses pour la responsabilité de l’Église dans le système des pensionnats, mais les Premières Nations, les Métis et les Inuit espèrent que le souverain pontife s’engagera vers des changements concrets.

Cette visite est spéciale pour la famille des Premières Nations, affirme le leader de la délégation des Premières Nations, le chef Gerald Antoine.

Il souhaite que le pape puisse être au plus près de ce qui a été partagé honnêtement avec lui à Rome : les récits, les histoires des survivants de pensionnats pour Autochtones.

Il est vraiment important que l’accent soit mis sur les anciens élèves du pensionnat et leurs familles. Il est vraiment important que ça commence là, dit-il.

Les pensionnats pour Autochtones étaient des écoles gérées principalement par l'Église catholique et financées par le gouvernement fédéral entre 1870 et 1997. Plus de 150 000 enfants autochtones ont été forcés de fréquenter ces établissements, où ils ont subi des abus physiques, psychologiques, spirituels et sexuels. Jusqu’à maintenant, les décès de plus de 4000 enfants ont été répertoriés dans les pensionnats.

La grande cheffe de la Nation crie du Québec, Mandy Gull-Masty, s'attend à une prise de position forte de la part du représentant de l'Église catholique.

J'espère qu'il va parler clairement de ce qui s'est passé dans les pensionnats, dit-elle. J'aimerais aussi voir qu'il a un plan pour la suite. La visite et des excuses ne sont seulement que la première étape.

De son côté, la présidente du Ralliement national des Métis, Cassidy Caron, sera présente à tous les événements et veut des excuses encore plus fortes que celles prononcées à Rome, où le pape François s'était excusé pour les gestes commis par des membres de l'Église, sans rendre compte de la responsabilité de l'institution.

Le pape doit réitérer ses excuses à l’ensemble des événements prévus au pays parce que les survivants ne seront pas toujours tous là, affirme aussi Cassidy Caron.

Une femme se tient debout sur la place Saint-Pierre, au Vatican.

La présidente du Ralliement national des Métis, Cassidy Caron, sur la place Saint-Pierre, lors de la visite d'une délégation autochtone au Vatican en 2022.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Nous souhaitons aussi que le pape s’engage réellement à changer les choses et l’attitude de l’Église. Les actions parlent beaucoup plus que les paroles, précise Mme Caron.

Le succès de la visite dépend de ça, ajoute-t-elle.

Manque de consultation de la part de l'Église

Il dépend aussi de la collaboration et de l’écoute de l’Église avec les peuples autochtones, et ce, avant même l’arrivée du pape François.

Déjà, à la fin de son passage à Rome, les délégations autochtones souhaitaient que les Autochtones soient impliqués dans l’organisation de la visite papale. L’Église s’était faite rassurante.

Cependant, Gerald Antoine se dit déçu. À maintes reprises, il a dénoncé le manque de consultations des Autochtones. Et il n’est pas le seul.

Je ne suis pas surpris, ils ne savent pas comment travailler avec nous, marcher avec nous. C’est la vérité! Et pour avoir cette visite couronnée de succès, ils doivent travailler avec nous.

Le chef Antoine et la cheffe de l'Assemblée des Premières Nations (APN), RoseAnne Archibald, ont par ailleurs fait parvenir une missive au premier ministre et à la gouverneure générale pour faire part de leurs inquiétudes quant à la visite papale.

Il est devenu évident que cette visite et ces excuses vont maintenant davantage profiter aux Canadiens paroissiens catholiques et à la communauté chrétienne mondiale, écrivent-ils.

Nous craignons que les membres de notre communauté, en particulier les survivants, ne soient à nouveau victimisés dans ce processus unilatéral, poursuit la lettre. Il est regrettable qu'en tant que Premières Nations, nous n'ayons pas été la force motrice dans la planification de cette visite.

Cette déception est aussi partagée par Mandy Gull-Masty.

On nous avait dit que ce serait un voyage de réconciliation, rappelle-t-elle. Ce voyage devait permettre d'informer les catholiques sur l'histoire et ce qui s'est passé dans les pensionnats, mais je ne vois rien de ça pour l'instant.

Selon M. Antoine, pour aller de l’avant, la collaboration est essentielle, tout comme la prise en considération de la spiritualité autochtone.

D’ailleurs, il reste très ému à l’évocation des images des Autochtones rassemblés place Saint-Pierre au Vatican début avril, avec leurs regalia (costumes traditionnels portés entre autres lors des pow-wow), leurs tambours, leurs chants… leur culture.

C’était un moment spécial pour nous tous. Très puissant. On s’est tenus pour les enfants [des pensionnats et ceux qui ont disparu], se souvient-il.

Il s’attend donc à ce qu’on n’oublie pas ces enfants et les survivants, leurs familles.

Comme à l’issue du séjour au Vatican, tous indiquent que l’après-visite du pape aura son importance. Quels gestes concrets seront posés? Gerald Antoine lance : Un jour à la fois.

Des actions concrètes

Nos attentes demeurent les mêmes que celles que nous avions formulées à Rome, indique de nouveau Cassidy Caron.

Il y a, par exemple, la question des archives et des artefacts qui sont encore à Rome et que réclament les Autochtones.

Nous allons travailler avec les Métis qui s’activent déjà pour le rapatriement de ces objets et documents et nous allons nous adresser aux autorités appropriées, souligne Mme Caron.

Ce que j'ai hâte de voir, c'est ce qui sera fait après la visite, affirme quant à elle la grande cheffe Mandy Gull-Masty.

Elle croit d'abord que les profits que le Vatican obtient par la vente de billets à son musée où se trouvent les artefacts pourraient être partagés avec les communautés d'où proviennent les objets.

Le travail d'identification et de rapatriement des objets va demander beaucoup d'efforts, reconnaît-elle. Je sens par contre qu'il y a de l'ouverture de la part de l'Église.

Elle espère aussi que l'Église offrira tout son soutien à l'identification de ce qu'on croit être des tombes anonymes sur les sites d'anciens pensionnats.

C'est leur responsabilité, martèle Mme Gull-Masty. Si des décisions ont été prises dans les pensionnats afin d'enterrer des enfants sans informer les parents, c'est l'Église qui en est responsable.

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Grande cheffe de la Nation crie du Québec, Mandy Gull-Masty, à Rome.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Des Autochtones demandent aussi à ce que le pape condamne le concept de terra nullius et la doctrine de la découverte, qui ont été utilisés pour justifier la colonisation et l’assujettissement des Autochtones.

On considérait que ces terres étaient vacantes, explique Jean-François Roussel, professeur agrégé à l’Institut d’études religieuses de l’Université de Montréal (UdeM).

Ça provient de décrets papaux du XVe siècle, par lesquels différents papes octroyaient des droits de découverte, de conquêtes et d’exclusivité du commerce sur des terres qui n'étaient pas habitées par des chrétiens, poursuit-il. À l’époque, on associait chrétienté et civilisation.

C'est la base de beaucoup de choses qui se sont déroulées avec nos peuples, souligne le chef Gerald Antoine. Ils sont venus dans cette zone "non chrétienne" et ils ont ignoré ces gens qu’ils ont considérés comme des non-humains. Ils ont reçu la permission de faire ces choses au nom de Dieu.

Dans son rapport final en 2015, la Commission de vérité et réconciliation demandait, dans l’appel à l’action 49, à ce que les intervenants de toutes les confessions religieuses répudient les concepts utilisés pour justifier la souveraineté européenne sur les terres et les peuples autochtones, notamment la doctrine de la découverte et le principe de terra nullius.

Pour M. Roussel, l’héritage de la doctrine de la découverte se limite essentiellement à la façon dont elle a forgé l’imaginaire collectif.

[Dans l’imaginaire], les territoires des Autochtones sont encore des choses dont on peut disposer d'une manière ou d'une autre, dit-il.

Il y a quelque chose qui est très profondément ancré et qui est à défaire, conclut-il.

Les attentes des Inuit

À Rome, le président de l’Inuit Tapiriit Kanatami, Natan Obed, était demeuré prudent quant à ses attentes de la visite du pape au Canada. Il avait indiqué vouloir des actions concrètes, des mesures pour que la vérité et la justice soient faites pour ceux qui en ont encore désespérément besoin.

Selon lui, les excuses ne sont qu’un élément d’un tableau plus vaste. Un morceau du grand casse-tête de la réconciliation.

Trois Autochtones sur la place Saint-Pierre.

Les trois leaders autochtones à la sortie du Vatican après les excuses du pape le 1er avril 2022 : Gerald Antoine (Premières Nations), Nathan Obed (Inuit) et Cassidy Caron (Métis).

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Natan Obed souhaitait d’ailleurs faire progresser le dossier de Johannes Rivoire, ce prêtre oblat accusé formellement en 1998 d’avoir agressé sexuellement des enfants au Nunavut.

Nous avons travaillé avec l'Église catholique et elle a exprimé sa volonté de collaborer avec nous pour faire en sorte que justice soit rendue dans ce cas particulier, avait déclaré Natan Obed.

Avec des informations de Claude St-Denis.

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