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La mission du curé des Innus : réconcilier les Autochtones avec l’Église

Un prêtre de la congrégation des Oblats, originaire du Nigeria, anime depuis plusieurs années la messe pour les fidèles d’une communauté innue. Là-bas, il n’est pas question de redorer l’image de l’Église catholique, mais plutôt de s’ouvrir à la spiritualité autochtone.

Un homme derrière un autel dans une église.

Le père Ali essaye de réunir la culture catholique et la culture autochtone en respectant le rythmes de ses ouailles.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Ali Nnaemeka n’aime pas qu’on dise de lui qu’il est le curé de la communauté innue de Matimeksuh–Lac John, à plus de 1000 kilomètres au nord de Montréal.

Les gens m’appellent père Ali. Être appelé curé, ça ne me rejoint pas, explique-t-il dans son salon qui est collé à l’église de la communauté.

Comme tout homme de foi qui se respecte, il porte la croix autour de son cou. Plus original, il a revêtu une veste traditionnelle innue que la communauté lui a offerte. Au mur, un crucifix. Dans sa bibliothèque, une édition de la Bible traduite en innu-aimun et, à côté de sa télévision, un énorme capteur de rêves.

Des colliers perlés qui représentent la croix du Christ.

Même dans son salon, le père Ali dévoile les deux cultures dans lesquelles il baigne : la culture catholique et la culture autochtone.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Ali Nnaemeka navigue entre deux mondes qui, pendant longtemps, se sont plus affrontés qu’aimés.

Les Missionnaires oblats de Marie Immaculée ont géré 48 pensionnats à travers le pays. Des prêtres de cette congrégation ont été accusés d’avoir maltraité et violé certains enfants. Des faits qui ont teinté la relation entre les Autochtones et les oblats, selon le père Ali.

Dans son Nigeria natal, il était bien loin de connaître ce sombre passé. Après avoir répondu à un appel de la congrégation lancé à l’international, il s’est envolé pour le Canada sans rien savoir des Autochtones.

Pas question pour lui de lire les livres d’histoires les concernant avant son arrivée en décembre 2014. Ali Nneameka voulait se faire son idée à lui, voir de ses propres yeux et ne pas avoir d’avis biaisé par l’histoire racontée par les colonisateurs.

Apprendre la culture

J’ai fait une année d’immersion culturelle à Maliotenam. J’ai aussi été dans des tentes à suer, j’ai assisté à des danses du soleil…, énumère-t-il.

Une illustration d'une femme autochtone en train de prier posée sur une table de l'église devant laquelle des fleurs ont été déposées.

Le père Ali pense qu'il faut surtout se focaliser sur l'avenir et la réconciliation.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Le père Ali a aussi appris les bases de l’innu-aimun. Il le comprend, le lit, mais ne le parle pas.

D’ailleurs, toutes ses messes sont en langue autochtone, sauf l’homélie, ce discours de plusieurs minutes prononcé par le curé censé pousser les fidèles à la réflexion.

Il va même jusqu’à dire qu’il a retrouvé certaines choses dans la culture innue proche de la sienne : la purification, l’importance de la famille, de la langue…

L'intérieur d'une église avec un gros plan sur un pupitre sur lequel est déposé un napperon brodé.

La messe est dite en innu, sauf l'homélie. Ici, on peut voir une broderie devant un pupitre sur lequel est inscrit un message en innu.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Et si je peux comprendre que l’eau purifie le corps et l’esprit comme un symbole qui agit sur la foi, pourquoi je ne pourrais pas trouver la même chose chez les Autochtones?, se questionne-t-il.

Une église à l'image des Innus

Dans l’église de Matimeksuh–Lac John, le fidèle sent bien qu’elle a quelque chose de différent.

Le chemin de croix du Christ est illustré, ou plutôt gravé, sur des bois de caribou, le tabernacle est couvert d’un tissu aux motifs de la Première Nation, le portrait d’une fidèle, les mains jointes, représentant une Autochtone avec ses tresses est déposé sur une table…

Des bois d'animaux sculptés.

Le chemin de croix de Jésus est représenté en gravure sur des bois d'animaux.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

À l’entrée, une photo du pape François est affichée au-dessus d’un énorme panneau indiquant le triste chiffre 215, qui fait référence aux restes présumés d’enfants découverts un an plus tôt à Kamloops, en Colombie-Britannique.

En face, de nombreuses photos d’Innus décédés.

Mon souhait serait d’utiliser la sauge. Parfois, on l’utilise lors de funérailles si la famille le demande. C’est important pour moi d’utiliser un élément local, car cela permet à tout le monde de participer, explique-t-il.

Statue d'une femme avec un voile sur la tête et les mains jointes.

Sainte-Anne a sa statue au sein de l'église de la communauté.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Le tambour est aussi parfois utilisé pour ces mêmes tristes occasions. Mais je ne l’impose pas. Vous savez, pendant longtemps on leur a dit que c’était interdit et on les a obligés à abandonner cela, aujourd’hui on ne peut pas leur imposer ce qu’on leur avait interdit, explique-t-il avec un ton posé et calme.

Le curé estime que ces écarts au décorum catholique doivent venir des Autochtones eux-mêmes.

« On leur avait fait croire que ce n’était pas normal. C’est donc ancré en eux maintenant. »

— Une citation de  Père Ali

Père Ali ne comprendrait pas pourquoi un objet sacré comme le tambour n’aurait pas sa place dans un lieu sacré comme l’église. Ce qu’il veut surtout, c’est éviter d’inclure un genre de folklorisme dans ses célébrations.

Une photo du pape François et une affiche indiquant le chiffre « 215 » en référence aux sépultures découvertes à Kamloops.

Personne n'a oublié, un an après, la sombre découverte qui a eu lieu à Kamloops.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Remplacer l’hostie, ce pain plat sans levain, par de la bannique, ce serait un exemple de folklorisme, selon lui. Mais il y a tout de même une limite aux entorses au protocole qu’il est prêt à accepter.

« On ne peut pas non plus changer toute la structure de la messe. Mais on peut changer la manière dont on la célèbre. »

— Une citation de  Père Ali

Et que dire de cette christianisation forcée des Autochtones par le passé? Que les gens viennent ou pas à la messe, je m’en fiche. Je ne veux obliger personne, c’est la meilleure manière de les éloigner. Je préfère largement qu’une personne vienne à la messe sachant qu’elle pourra partir au bout de cinq minutes, détaille-t-il encore.

Un lourd héritage

L’héritage des Oblats colle encore et toujours aux missionnaires. Mais le père Ali a décidé de prendre la chose autrement. Il se sent plutôt privilégié d’être là et de ne pas porter l’Histoire comme telle.

Photo en noir et blanc d'un groupe de jeunes tous vêtus de façon similaire.

Cette photo montre des élèves autochtones d'un pensionnat dirigé par des Oblats à Fort George, au Québec, en 1938 ou 1939.

Photo : Centre national pour la vérité et la réconciliation

Il ajoute : Oui, mes confrères ont fait du mal, mais ce sont aussi vos frères. Oui, il faut dénoncer ce qu’il s’est passé, mais il faut aussi faire quelque chose pour la guérison. Je ne peux pas changer le passé, mais aider la communauté à suivre son chemin, ajoute-t-il, sans hésiter à parler de massacre lorsqu’il fait référence aux pensionnats.

« Je me trouve du côté des bourreaux, sur le banc des accusés, mais je suis aussi de l’autre côté, car je suis avec ces gens, ils sont ma famille et je souffre avec eux. »

— Une citation de  Père Ali

Les excuses et la présence du pape sont attendues de pied ferme par les Autochtones croyants. Malgré ses problèmes de santé, François a décidé de venir au Canada en juillet. Le programme va-t-il changer?

Il viendra, j’ai confiance en cet homme-là, assure-t-il.

Phil Fontaine et Linda Daniels offrent une étole au pape François.

Des Autochtones ont rencontré le pape cette année et l'attendent de pied ferme au Canada, en juillet.

Photo : Reuters / Vatican Media

Car les fidèles en ont besoin, peu importe qu’il y en ait qui disent que les excuses ne servent à rien.

Ce sont des gens qui croient, qui pratiquent [leur foi, NDLR], ils sont contents de pouvoir le rencontrer, appuie-t-il.

Le père Ali est fondamentalement attaché à la communauté innue de Matimeksuh–Lac John, mais aussi à celle d’Ekuanitshit, pour laquelle il est aussi prêtre. Cela l'oblige à diviser son temps entre les deux.

Et tout le monde le connaît, beaucoup lui demandent de prier pour eux.

Mais le père Ali ne va pas rester encore longtemps ici. Il prévient déjà que, dans un avenir proche, il partira. Sa nouvelle mission : finir sa formation en théologie dont le sujet est la relation entre la spiritualité autochtone et la spiritualité chrétienne.

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