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L’Innue qui conduit les grosses machines dans les mines

Elle conduit des monstres de 100 tonnes et parcourt la mine de Tata Steel à Schefferville, à plus de 1000 kilomètres de Montréal. Yvette McKenzie est une Innue et l’une des rares femmes à travailler dans le monde très masculin de l’industrie minière. Rencontre.

La femme au pied d'un énorme camion qui parcourt les mines.

Yvette McKenzie rêve de conduire des camions encore plus gros.

Photo : Gracieuseté : Yvette McKenzie

Lorsqu’elle était petite, Yvette McKenzie ne s’intéressait pas vraiment aux poupées. Celle qui a grandi « entourée d’hommes », comme elle le mentionne, préférait jouer aux mini-voitures avec ses deux grands frères.

Ma mère me disait : "arrête de te tenir avec des p’tits gars, tu vas devenir un garçon manqué", raconte Yvette.

De ses souvenirs d’enfance, elle retient aussi des gros camions qui passaient dans les rues de Schefferville et de sa communauté, Matimekush–Lac-John, tout juste à côté.

Un panneau sur lequel on voit le logo de Tata Steel et le nom de cette minière.

Après IOC-Rio Tinto, c'est la minière Tata Steel qui a redémarré l'extraction dans le secteur de Schefferville.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Elle ne savait pas encore que quelques années plus tard, elle allait se retrouver à conduire ce type d’engin.

J’ai atterri dans la mine un peu par hasard, raconte Yvette qui avait commencé une formation pour devenir infirmière. En plan B, elle passe aussi un diplôme d’études de machinerie lourde qu’elle obtient avec succès.

C’est d’ailleurs avec son conjoint d’aujourd’hui, Bruno Ouellet, qu’elle suit ce cours. Lui aussi arpente les chemins de la mine. Fièrement, il raconte avoir été le conducteur du premier camion à entrer dans la mine de Tata Steel à Schefferville.

J’ai rencontré quelqu’un qui affichait des pancartes pour un emploi de conducteur dans les mines. Il était anglophone alors je lui ai dit : Do you know I have my truck driver diploma?, dit-elle.

La femme au volant d'un gros camion.

Yvette McKenzie est très fière de conduire de gros camions.

Photo : Gracieuseté : Yvette McKenzie

Yvette est retenue pour passer une entrevue. Elle fait face à trois hommes qui, malheureusement, ne la voient pas à la tête d’un 100 tonnes.

Mais plutôt assise derrière un bureau.

« Moi j’appliquais pas pour être adjointe administrative, mais pour chauffer des camions. »

— Une citation de  Yvette McKenzie

Finalement, sa persévérance paie et, en 2016, elle monte sur son premier camion. Elle travaille alors – et c’est toujours le cas – pour Grey Rock mining, un sous-traitant de Tata Steel.

Un paysage minier de terre rougeâtre avec un grand lac et une forêt.

Certains Innus en veulent à la minière, l'accusant d'être à l'origine de la poussière rouge qui recouvre Schefferville en été.

Photo : Courtoisie, Alexandre Demers-Potvin

Ses débuts se font avec un formateur. Je me suis dis que ça balançait pas mal, c’était un drôle de sentiment d’être sur ce camion, explique Yvette qui par la suite a commencé à vraiment aimer ça.

Aujourd’hui, elle conduit des 50 tonnes et des 100 tonnes. L’Innue travaille à la mine de Schefferville, mais aussi à celle de Fermont, plus au sud. Dans l’une, ses collègues sont surtout des Québécois, dans l’autre, des Terre-Neuviens. Deux mondes à l’entendre.

Quatre camions à benne basculante stationnés à la mine du Lac Bloom, près de Fermont.

De nombreux camions sont utilisés pour charger le minerai ou la couche supérieure appelée « mort terrain ».

Photo : Radio-Canada / Marc-Antoine Mageau

Jamais je n’ai entendu de mauvaises paroles de la part des Terre-Neuviens, assure-t-elle.

Les Québécois, eux, ne se gênent pas pour lancer des blagues douteuses qui ne font rire ni Yvette ni son conjoint.

Il manque un Indien, faudrait pas qu’on l’oublie, sinon on va se faire tirer des flèches, a-t-elle déjà entendu lors d’un quart de travail.

Chaque jour, son programme est bien rodé. Il dure 14 heures.

Vue aérienne de Schefferville.

La ville de Schefferville n'est accessible que par voie aérienne ou par le train au départ de Sept-Îles.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Ce ne sont pas de longues journées. Quand tu aimes ce que tu fais, tu ne vois pas le temps passer, tu ne ressens pas la fatigue, assure-t-elle.

Sécurité avant tout

Chaque matin, elle a sa rencontre de sécurité et ses supérieurs lui donnent son calendrier de travail avec l’endroit qui lui est assigné. Je fais ensuite le tour de la machine pour vérifier les huiles, et si tout est en bon état pour ne pas risquer d’accident, énumère-t-elle.

Lors de l’entrevue, Yvette le rappelle souvent : dans son domaine, on ne rigole pas avec la sécurité. C’est primordial. Elle dit aussi que Grey Rock ne lésine vraiment pas sur cet aspect.

La mine Mont-Wright d'ArcelorMittal à Fermont.

La mine Mont-Wright d'ArcelorMittal à Fermont est la plus grande mine de fer à ciel ouvert au Canada. En 2022, la multinationale et une compagnie qui lui est associée ont été condamnées à payer une amende totalisant près de 15 millions de dollars pour des infractions environnementales.

Photo : MRC de Caniapiscau

Yvette parcourt ensuite une vingtaine de kilomètres, et là, elle charge son camion avec cette couche supérieure qui doit être enlevée pour chercher le minerai. Dans le milieu, on appelle ça le mort terrain. Cette matière est ensuite apportée au dépôt.

Ces tâches, elle les fait six mois durant l’année, puis s’octroie six mois de vacances. À raison de 14 heures de travail par jour, Yvette a bien droit à un long repos pour partir en road trip, à la recherche de spectacles auxquels assister, manger de la bonne bouffe et regarder des matchs de hockey avec son conjoint.

L'homme sur un gros camion dans une mine.

Bruno Ouellet aime dire qu'il a été le premier conducteur à entrer dans la mine de Tata Steel.

Photo : Gracieuseté : Bruno Ouellet

Bruno Ouellet ne lâche pas Yvette des yeux de toute l’entrevue. Ce Québécois a grandi à Schefferville et y a fait toute sa carrière. Au travail, Yvette est très professionnelle et fera toujours ce que la compagnie lui demande de faire. Elle sait s’adapter aux conditions météorologiques, lance-t-il.

Profiter des mines

Certains Innus de Schefferville en ont gros sur le cœur lorsqu’on leur parle de Tata Steel (notamment parce qu'ils estiment que les débouchés économiques ne sont pas là pour les Innus et que la mine est source de pollution).

Vue aérienne d'un trou de mine.

Plusieurs trous de mine remplis d'eau entourent la ville de Schefferville et la communauté de Matimekush–Lac-John.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

D'ailleurs, Tata Steel a été condamnée pour des infractions environnementales, tout comme ArcelorMittal.

Mais Yvette et Bruno croient tout de même que le développement économique de la communauté passe par les mines. On n’a pas le choix, disent-ils. D’ailleurs, le frère d’Yvette, Armand McKenzie, a été vice-président relations gouvernementales chez Tata Steel.

On est pour la mine, mais avec un développement responsable pour l’environnement. Il faut faire attention aux cours d’eau et aux rivières qui l’entourent, dit Bruno.

Yvette ajoute que cela est possible. Et que répond-elle à ceux qui se plaignent de la poussière rouge qui s’élève l’été, dans toute la communauté? Ça ne vient pas des mines, mais des chemins qui ne sont pas réparés, des rues qui ne sont pas balayées. Même le gravier est rouge, la terre est rouge, dit le couple en chœur.

Des cailloux rouges.

Le sol de Schefferville est rouge, comme la couleur du fer qui est extrait.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Dans ses rêves les plus fous, Yvette aimerait travailler pour ArcelorMittal pour chauffer des 250 et 400 tonnes et descendre dans la fosse d’Arcelor, au Mont Wright, lance-t-elle avec enthousiasme, en écarquillant les yeux.

C’est la plus grande mine de fer à ciel ouvert du Canada.

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