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Exploitation forestière : « Les Atikamekw ne comptent plus être des spectateurs »

Un barrage routier persiste depuis février.

Un panneau avec l'inscription Nitaskinan, Territoire ancestral atikamekw et des personnes en arrière réunies.

Depuis trois mois, les Atikamekw de Manawan tiennent ce barrage à une vingtaine de kilomètres de leur communauté pour empêcher les forestières d'aller couper du bois.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

La nouvelle saison de coupes forestières approche à grands pas, mais le dossier n’est toujours pas réglé dans Lanaudière, où les Atikamekw de Manawan ont mis en place un moratoire il y a quelques mois. Un moratoire qui a été reconduit mercredi par les autorités autochtones. Un barrage routier interdit toujours l'entrée aux compagnies forestières.

Tout comme les forestières, ils sont en apnée, inquiets, en attendant les résultats d’une enquête sur un secteur contesté de coupes et les conclusions des travaux du comité de travail avec le gouvernement québécois.

Robert Echaquan prend la parole. Autour de lui, une vingtaine de chefs de territoire sur 32 sont présents ainsi que d’autres membres de différentes familles. Un peu plus loin, des jeunes attendent pour jouer du tambour, d’autres familles discutent entre elles.

Un groupe d'hommes et de femmes assis en rond qui semblent discuter en pleine nature avec une tente prospecteur à l'arrière.

Les chefs de territoire en discussion au barrage tenu au km 60 entre Saint-Michel-des-Saints et Manawan.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

L’endroit n’a pas été choisi au hasard pour discuter de l’avenir. C’est ici, au kilomètre 60 entre Saint-Michel-des-Saints et Manawan que depuis trois mois, un barrage est tenu jour et nuit pour empêcher les forestières de passer et d'entrer dans le territoire via le chemin forestier.

Robert Echaquan est direct : il ne veut plus de coupes sur son territoire. Sa famille a été la première à faire cesser les opérations d’une forestière en janvier, grâce à un règlement administratif adopté par le Conseil des Atikamekw de Manawan permettant la mise en application du moratoire. Elle a été suivie par la famille d’Henri Dubé, celle qui a mis le barrage en place.

Si Robert Echaquan est déterminé, il n’en demeure pas moins inquiet. Ça commence à être dangereux, ce qu’on fait, raconte-t-il. Il poursuit en indiquant qu’un Atikamekw vivant à Saint-Michel aurait été menacé.

Assis à côté, Salomon Ottawa, 28 ans, fait part de son stress face à un éventuel retour des forestières. Il a peur d’un éventuel conflit, mais il veut que le mouvement continue.

Un homme prend la parole et évoque la crainte d’un scénario comme chez les Wet’suwet’en. De nombreux Autochtones ont été arrêtés par la GRC lors de manifestations contre le projet du gazoduc Coastal GasLink.

Un homme avec une coiffe traditionnelle sur la tête.

Le chef héréditaire wet’suwet’en Na’moks a eu plusieurs discussions avec des chefs de territoire et d'autres personnes de Manawan, un moment marquant pour lui.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

La référence n’est pas non plus anodine puisque le chef héréditaire wet’suwet’en Na’moks est venu en guise de solidarité au barrage. C’est d’ailleurs, précise-t-il, son moment marquant de sa semaine passée au Québec.

« Je suis venu montrer qu’ils ne sont pas seuls. Vous n’êtes jamais seul quand vous faites la bonne chose. Ils risquent, comme nous, d’être étiquetés, qu’on dise que ce sont des radicaux, mais ils ne le sont pas. C’est leur terre, leur histoire. Ils font ça avec leur cœur. »

— Une citation de  Le chef héréditaire wet’suwet’en Na’moks.

Unanimité

On sent que c’est tendu avec la prochaine saison de coupes forestières qui devrait débuter fin mai, début juin, confie Jean-Roch Ottawa. L’ancien chef de Manawan possède l’entreprise Services forestiers et territoriaux de Manawan.

Pour l’instant, il n’est pas touché par les effets du moratoire, car il réalise des travaux forestiers dans des secteurs deux ou trois ans après les coupes. Par sa présence, il est venu montrer son soutien à ce qu’il qualifie de soulèvement.

Il y a plus d’un an, les chefs de territoire de Manawan ont demandé un moratoire. Sans réponse de Québec, la communauté a décidé d’aller de l’avant avec un moratoire puis l’application du règlement.

La conscience est là maintenant. J’aime ça car le message s’est rendu, indique Gaston Moar, chef de territoire.

Un homme âgé de face portant une casquette et des lunettes de soleil.

Le chef de territoire Jo Ottawa garde espoir même s'il a l'impression que les gains sont encore petits.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Un autre, l'aîné Jo Ottawa, assure que des petits gains ont été faits, mais le gouvernement ne comprend toujours pas. Néanmoins, il a espoir pour les prochaines années. Espoir de ne plus être harcelé pour que les coupes se fassent, espoir que les forestières ne grignotent pas plus que ce qui a été convenu, espoir que les compensations soient plus justes.

« J’encourage les chefs de territoire à continuer, car elles [les forestières] n’arrêteront jamais. »

— Une citation de  Frédéric Flamand.

Les mains se lèvent. À l’unanimité, les chefs de territoire ont décidé de maintenir le barrage à l'encontre des forestières, mais de laisser passer les autres utilisateurs : villégiateurs, pêcheurs, chasseurs. D’autres actions pourraient être envisagées à l’avenir.

J’ai plaidé pour maintenir le camp ici, car c’est un symbole de notre lutte contre les forestières et le gouvernement. Tout le monde sait où on est, lance Frédéric Flamand, qui assure généralement la permanence au kilomètre 60.

Une longue attente

Le barrage est donc maintenu tant que les résultats de l’enquête sur l’érablière en partie coupée et les conclusions des travaux du comité de travail ne sont pas sortis. Pour toutes ces raisons, les autorités atikamekw ont annoncé mercredi matin, sans surprise, le maintien du moratoire sur les coupes de bois.

Il est temps de passer à un autre niveau en termes de relations de nation à nation. Nos appels sont répétés, mais l’écoute est sélective et reste trop souvent sans suite. Le gouvernement doit comprendre que l’extraction des ressources sur notre territoire ancestral ne peut se faire sans l’approbation des Atikamekw, a déclaré le grand chef de Conseil de la Nation atikamekw Constant Awashish par voie de communiqué.

En février, la famille d’Henri Dubé a accusé Scierie St-Michel d’avoir coupé et fait un chemin dans leur érablière sans autorisation, ce que dément la compagnie.

Le ministre des Forêts, de la Faune et des Parcs a lancé une enquête il y a plus de deux mois. Et l’absence de conclusion n’allège en rien les craintes de la famille Dubé tout comme celle du président-directeur de la Scierie Saint-Michel, Jean-François Champoux.

C’est aberrant, inacceptable que le rapport d’enquête ne soit pas encore sorti. Ça n’a aucun sens. C’est un manque de respect pour la famille, répète plusieurs fois Jean-François Champoux. Selon lui, cette longue attente n’aide en rien à l’approche du retour des machines sur le territoire.

Des gens de dos discutant en rond au coucher du soleil.

Les chefs de territoire ont d'abord écouté le chef héréditaire Namok's avant de se réunir pendant un moment.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Un comité de travail afin de trouver un terrain d’entente visant à respecter le mode de vie atikamekw dit nehirowisiw dans l’aménagement et la gestion territoriale a été mis en place en février entre Manawan, le ministère des Forêts et le Conseil de la nation atikamekw. Il termine bientôt ses travaux.

Dans les grandes lignes, on demande une gestion responsable de la forêt, un équilibre entre leurs activités et le respect de nos droits, et enfin, la participation au développement, indique l’élu du Conseil et membre du comité, Glenn Dubé.

« Les Atikamekw ne comptent plus être des spectateurs. »

— Une citation de  Glenn Dubé

Inquiétude des forestières

Les forestières marchent sur des œufs, explique le directeur général du groupe Crête, Sébastien Crête. Son entreprise a été la première à avoir dû arrêter ses opérations en janvier.

Normalement, en mai, les forestières ont déjà toutes reçu leurs permis de coupe, mais cette année, ils sont octroyés au compte-gouttes pour ce qui concerne le Nitaskinan, le territoire ancestral atikamekw dans le secteur de Manawan.

Or, sans coupes bientôt, l’entreprise de Sébastien Crête risque de se retrouver sans matière première. Son usine de Chertsey fonctionne à 20 %. Celle de Saint Faustin roule seulement sur un quart de travail.

Alors il se dit très inquiet.

« On n’a pas beaucoup d’informations. L’inconnu fait peur et on ne sait pas comment va s’enligner la prochaine saison. C’est très inquiétant. »

— Une citation de  Sébastien Crête, directeur général du groupe Crête.

Même son de cloche de Jean-François Champoux. Il a toujours prévu de commencer des coupes à partir du 6 juin, dans des secteurs où l’harmonisation a été acceptée par des familles, précise-t-il. C’est suffisant pour commencer la saison sans brusquer les autres familles.

Car il assure vouloir donner une chance au comité de travail. On essaie de trouver des solutions sans nuire aux discussions de nation à nation qui doivent se tenir. On veut donner une chance de trouver une solution. Mais le temps presse tout de même, rappelle-t-il.

Un homme assis derrière son bureau avec une casquette sur la tête.

Le président-directeur de Scierie Saint-Michel, Jean-François Champoux, attend impatiemment que le gouvernement tranche dans ce dossier.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Sébastien Crête espère que les conclusions du comité de travail permettront de clarifier les règles du jeu pour ne pas avoir une planification qui change en cours de route.

Je souhaite que tout le monde trouve son compte, de gagnant à gagnant. S’il le faut, qu’ils s’entendent sur un nouveau traité. Il y a eu la paix des braves. Ça a eu du bon et du moins bon, mais au moins, ça donne des règles du jeu claires et les retombées sont connues pour tout le monde. Cela pourrait être une bonne avenue, conclut-il.

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