•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Cartographier le territoire pour mieux le revendiquer

On le connaît sous le nom de « Nitassinan » chez les Innus, « Nitaskinan » chez les Atikamekw ou encore « Eeyou Istchee » chez les Cris. Chaque communauté, chaque nation, a le sien. Aujourd’hui, plusieurs ont décidé de montrer au Québec les contours de ces territoires.

Un tronc d'arbre coupé et trois mains dessus.

Pour mieux le protéger, le définir et avoir un terrain de jeu sur lequel organiser des activités culturelles, les Autochtones se lancent dans la cartographie de leur territoire.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

L’idée de frontières et de lignes de démarcation n’est pas ancrée dans les cultures autochtones. Pourtant, pour se réapproprier leur territoire ancestral et avoir une base sur laquelle fonder leurs revendications, les communautés s’attellent à la lourde tâche de délimiter leurs terres traditionnelles.

Celles où ils allaient chasser, pêcher, pratiquer leurs activités traditionnelles. Ils y ont baptisé des lacs, des rivières et des montagnes.

Un chasseur, fusil dans les mains, est sur le point de tirer.

Les Autochtones sont attachés à leur territoire, notamment parce qu'ils y chassent.

Photo : Gracieuseté/Jamie Moses

On ne se le cachera pas, nous sommes un peuple qu’on a essayé de détruire. On veut ramener les pièces de notre histoire une à une, pour qu’on puisse s’affirmer avec fierté au-delà des utilités juridiques, explique Hélène Boivin, coordonnatrice aux relations gouvernementales et stratégiques au conseil de bande de Pekuakamiulnuatsh Takuhikan, situé à Mashteuiatsh, près de Roberval.

Cela nous sert à appuyer nos demandes d’autonomie, à établir la zone sur laquelle on établit la gestion de nos activités, par rapport aux consultations gouvernementales. Ça nous permet de voir notre terrain de jeu, explique-t-elle.

Lorsqu’elle parle du territoire avec un Innu, elle utilise le mot Tshitasinu. Avec des non-Autochtones, ce sera Nitassinan.

À la mi-avril, la cheffe anichinabée de Lac-Simon, Adrienne Jérôme, a dévoilé la carte de son territoire traditionnel. L’idée est exactement la même que celle que décrit Mme Boivin.

Travail de fourmi

Pour établir ces cartes, des années d’entrevues et de recherches ont été nécessaires.

On s’est basé sur nos légendes, nos histoires et le récit de nos aînés, indique Constant Awashish, le grand chef du Conseil de la Nation atikamekw, qui s’est doté d’une telle carte il y a maintenant plusieurs années.

Une carte de la région avec une grande ligne rouge qui délimite le territoire.

La carte du territoire de Lac-Simon qui a été présentée aux médias.

Photo : Gracieuseté

On a fait appel à des archéologues, à des historiens, et on a rencontré nos aînés qui occupaient le territoire. On leur a donné un crayon et ils ont pu nous indiquer là où il y avait un cimetière, là où ils se rencontraient avec d’autres peuples, explique de son côté Lucien Wabanonik, conseiller dans la communauté de Lac-Simon.

Hélène Boivin raconte que les Innus de Mashteuiatsh aussi sont allés rencontrer les aînés pour documenter l’occupation de mémoire d’hommes. Quand est-ce qu’ils y allaient, combien de temps, avec qui, où?

Portrait de Mme Boivin.

Hélène Boivin raconte avec passion tout le travail qui a été fait pour cartographier le territoire de sa communauté.

Photo : Gracieuseté

On est allé chercher le plus d’information possible sur le chemin qu’ils empruntaient, poursuit-elle en précisant que plus de 250 personnes ont été interrogées.

La chose n’a pas été facile. Mettre dans les mains des aînés une carte contemporaine a pu sembler déstabilisant pour ces derniers.

« Ces cartes sont faites en fonction de critères non autochtones. Ça ne marchait pas vraiment, car ils n’avaient pas cette vision cartésienne du territoire. Il y a une échelle, c’est une vision linéaire. »

— Une citation de  Hélène Boivin, coordonnatrice aux relations gouvernementales et stratégiques au conseil de bande de Pekuakamiulnuatsh Takuhikan (Mashteuiatsh)

Même défi à Unamen Shipu (La Romaine), communauté innue de la Basse-Côte-Nord, qui a entamé un processus similaire.

Une carte géographique avec des notes au crayon dessus.

La communauté d'Unamen Shipu s'est aussi lancée dans la cartographie de son territoire.

Photo : Philippe Bourdon

Les aînés ont une cartographie mentale du territoire. Il fallait voir s’ils étaient capables de voir sur la carte ce qu’ils ont dans leur tête, a précisé Philippe Boivin, le cartographe qui a travaillé avec Unamen Shipu, lors d'une entrevue à l’émission Bonjour la Côte.

L’autre défi était celui de la langue. En effet, au fil du temps et de la sédentarisation, les mots propres au territoire se sont perdus chez les gens qui parlent la langue d’aujourd’hui. Il a donc fallu trouver des traducteurs, utiliser de vieux dictionnaires, sonder un comité de consultation, interroger des linguistes, des anthropologues, des ethnohistoriens, etc.

Partage et chevauchement

Pour les Innus de la communauté de Mme Boivin, le territoire s’étend sur 121 000 km2, soit 256 fois la superficie de l'île de Montréal.

Celui des Atikamekw, sur 88 000 km2. Et encore, on a mis de l’eau dans notre vin pour ne pas créer de chicane avec les Innus et les Anichinabés. Notre carte, c’est le minimum, car le territoire est en fait beaucoup plus vaste, précise Constant Awashish.

Constant Awashish.

Le grand chef de la Nation atikamekw, Constant Awashish, explique que leur carte a été réalisée grâce aux légendes, aux histoires et aux récits des aînés.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Hélène Boivin préfère parler de partage que de chevauchement. En effet, il va sans dire que certaines cartes de différentes nations et communautés peuvent se superposer.

Le dernier cas est celui de la communauté de Lac-Simon, non loin de Val-d’Or. Le territoire qu'elle revendique s’étend bien au-delà de ses frontières. Il englobe Val-d’Or et bien plus encore.

Jean-Claude Mequish se tient devant une murale.

Le chef d'Opitciwan, Jean-Claude Mequish, est déçu que la communauté de Lac-Simon n'ait pas consulté les Atikamekw de sa communauté lorsqu'elle a publié sa carte.

Photo : Radio-Canada / Josée Ducharme

De quoi agacer les Atikamekw de la communauté d’Opitciwan, qui n’ont pas tardé à réagir par communiqué. L’annonce de Lac-Simon a été accueillie avec étonnement et incrédulité.

« Les délimitations territoriales telles que présentées par le conseil de Lac-Simon ne sont aucunement reconnues ni acceptables. »

— Une citation de  Communiqué de presse d'Opitciwan

Avant, il y avait beaucoup d’échanges, de cohabitation entre les nations. Aujourd’hui, on a un peu oublié ce que c’était. Nous aurions aimé que Lac-Simon nous consulte, car certaines de nos familles sont impactées. Elles ne sont pas mécontentes, mais préoccupées, ajoute le chef d’Opitciwan, Jean-Claude Mequish, lors d’une entrevue.

Cela crée une situation explosive. On connaît notre territoire et on va le défendre, conclut le grand chef Awashish.

Les Innus et les Cris ont de leur côté décidé de trouver un accord. Ils ont signé un traité en 2018 pour se partager leur territoire commun.

Une carte de territoire atikamekw avec un doigt qui pointe des endroits spécifiques.

Une carte de territoire atikamekw

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

On gère ça conjointement, on convient de la manière de se partager les activités traditionnelles, on s’entend aussi sur la valeur du territoire et sur les retombées économiques. On se partage également les emplois, détaille le chef de Mashteuiatsh, Gilbert Dominique, qui évoque un traité historique.

Gilbert Dominique assis dans un fauteuil au cours d'une séance de discussion.

Le chef de Pekuakamiulnuatsh Takuhikan, Gilbert Dominique, est fier d'un traité que sa communauté a signé avec les Cris.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Si tout va bien avec les Cris, la relation des Innus est plus tendue avec les Hurons-Wendat. Récemment, Wendake a signé une entente avec la Ville de Québec concernant les terrains de la Défense à Sainte-Foy, aussi revendiqués par les Innus.

Nous déplorons de ne pas avoir été partie prenante dans ces discussions alors que c’est aussi un territoire profondément innu. Ils ont décidé de naviguer ensemble, mais cela ne nous empêche pas de discuter avec le fédéral pour nous assurer que des parcelles des terres de la Défense seront rendues accessibles aux trois communautés innues de Pessamit, Essipit et Mashteuiatsh, indique le chef Dominique.

Le conflit a culminé lorsque deux terrains où s'étaient installés des Innus ont été saccagés par des Wendat dans la réserve des Laurentides. Les deux nations font valoir qu'elles ont des droits historiques dans cette aire protégée.

Fraîchement intronisé ministre des Relations Couronne-Autochtones, Marc Miller a affirmé que les revendications territoriales allaient être le cheval de bataille de son nouveau mandat.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !