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« C’est ma faute si j’ai perdu mon fils »

Il est encore (trop) facile pour une mère autochtone de se faire enlever ses enfants. Beaucoup d'entre elles estiment que le système ne les comprend pas. Stéphanie Iancy Brazeau en a fait les frais puisqu’elle a perdu son fils. Aujourd’hui, elle exhorte les mères à cesser de se victimiser et de jouer avec les règles du jeu, aussi mauvaises soient-elles.

Une femme tient son enfant dans ses bras dans un parc.

Stéphanie croit que même si le système de la protection de la jeunesse n'est pas en faveur des Autochtones, il faut s'efforcer à jouer selon ses règles.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Au balcon de cette maison de Saint-Jérôme trône fièrement un grand drapeau orange. Every child matters (« chaque enfant compte »), peut-on y lire.

Derrière ces murs vit Stéphanie Iancy Brazeau, une fière Anichinabée de la communauté de Lac-Simon, en Abitibi, mère d’un petit garçon de presque 3 ans, Jayzelyss.

Elle n’a pas toujours pu lui glisser un baiser le soir, lors de son coucher. En mars 2021, la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) lui a enlevé Jayzelyss, qui avait alors 1 an et demi.

C’était dévastateur. J’en voulais à tout le monde. À ma famille, à son père, à la DPJ... Je ne voulais pas qu’on me l’enlève, mais qu’on m’aide, dit-elle.

Une femme tout sourire lors d'un rassemblement à Montréal qui tient un drapeau.

Stéphanie est de tous les combats pour donner de la visibilité aux Autochtones.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Cependant, quatre mois plus tard, Stéphanie a retrouvé son bébé. Le combat a été rude et aujourd’hui, elle en parle avec une lucidité impressionnante.

« On sait que le système "surcible" les femmes autochtones. La DPJ nous évalue selon leurs standards coloniaux. Il y a un manque de connaissance des intervenants face aux réalités autochtones et à notre histoire. »

— Une citation de  Stéphanie Iancy Brazeau

Ce sont deux systèmes complètement différents. Évaluer une famille autochtone avec des standards "western", c’est sûr que ça "clash" quelque part, analyse-t-elle.

Malgré tous ces handicaps, Stéphanie s’est battue pour cocher toutes les cases de la DPJ.

Un enfant danse sur une scène dans une église. Derrière lui, un musicien.

Jayzelyss suit parfois sa maman lors d'événements consacrés à la culture autochtone, comme ici, lors d'un concert à Montréal.

Photo : Ivanoh Demers

Il faut faire à la lettre, et même plus que ce qu’ils nous demandent; leur montrer qu’on a toutes les capacités pour faire vivre nos familles, explique Stéphanie, qui n’hésite pas à évoquer ses problèmes de santé mentale, principale raison pour laquelle on lui a enlevé son fils.

Son histoire ressemble à beaucoup d’autres.

À 25 ans, elle tombe enceinte. C’est un garçon. Le père est anichinabé lui aussi, mais il vit dans la communauté de Lac-Simon. La fille de la ville est tombée amoureuse du gars du bois, mais l’idylle ne dure pas, et ce, même si la jeune femme déménage en Abitibi.

Début mai 2020, un énième épisode de violence conjugale la pousse à partir avec son bébé et à retourner là où elle a ses repères : Montréal, la ville où elle a grandi.

Un parc près de l'école secondaire Amik-Wiche dans la communauté autochtone anichinabée de Lac-Simon, en Abitibi-Témiscamingue.

Stéphanie n'a pas grandi à Lac-Simon, en Abitibi-Témiscamingue, mais à Montréal.

Photo : Radio-Canada / Jean-Francois Villeneuve

Néanmoins, personne ne l’attend là-bas. J’étais presque à la rue. J’étais encore en post-partum, j’étais vulnérable, raconte-t-elle.

Elle dépose une plainte à la police pour violences conjugales. Lui réplique avec une plainte pour vol de voiture et des menaces de mort. J’ai pris la voiture, car c’était le seul moyen pour moi d’aller jusqu'à Montréal. Mais je reconnais les menaces de mort, avoue-t-elle.

Stéphanie le sait : elle a du mal à gérer son tempérament de feu. Elle a beaucoup de colère en elle. Dix mois après sa fuite, c’est ce qui lui coûte son fils.

Une main tient des petits mocassins jaunâtres.

Les enfants autochtones sont plus souvent signalés à la DPJ que les enfants non autochtones.

Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld

Rapidement, le père de celui-ci n’est pas considéré comme plus apte qu’elle pour s’en occuper. Le petit Jayzelyss est alors recueilli par ses grands-parents dans la communauté.

Tout sauf une famille d’accueil inconnue. Tout sauf un foyer pour jeunes. Un petit soulagement pour Stéphanie.

Pour le récupérer, la jeune femme doit faire ses preuves. Elle part une semaine en ressourcement au centre Wapan, à La Tuque, où elle entreprend une thérapie. Elle fait tout ce que la DPJ lui demande de faire.

Les 12 heures de route aller-retour de Montréal à Lac-Simon pour voir son fils une heure et demie une fois par semaine, Stéphanie s’en souvient.

Un enfant est assis dans des estrades avec son toutou.

Plusieurs communautés ont décidé de prendre en main la protection de la jeunesse.

Photo : iStock

C'était dur, mais elle l’a fait.

« Je voulais qu’ils voient que malgré leurs demandes irréalistes, ça me tenait à cœur de voir mon fils. »

— Une citation de  Stéphanie Iancy Brazeau

Dans cette quête, elle a dû se regarder dans le miroir. Prendre ses responsabilités. S’avouer ses torts.

Et avec un recul d’à peine un an, elle concède que son plus grand cheminement a été de se dire : oui, c’est ma faute si j’ai perdu mon enfant, même si j’ai été "surciblée", qu’on s’est acharné sur moi... Reste que c’était de ma faute. C’est moi qui pétais mes coches, c’est moi qui montrais mon inadaptation.

Un chandail orange vu de dos.

Le chandail orange est devenu le symbole des survivants et des victimes des pensionnats pour Autochtones. Stéphanie a un drapeau de ce type accroché à son balcon.

Photo : Radio-Canada / Cory Herperger

Stéphanie ne se prend pas pour ce qu’elle n’est pas. Elle ne pense pas être une mère parfaite qui vaut mieux que les autres et elle avoue qu’elle est encore suivie par une éducatrice.

Peu de femmes autochtones réussissent, comme elle, à entrer dans le moule de la DPJ, à jouer avec ses règles du jeu.

À écouter:

Le témoignage de Stéphanie Iancy Brazeau au micro de Vanessa Limage à l'émission Ça vaut le retour.

Selon des études menées notamment par la Commission de la santé et des services sociaux des Premières Nations du Québec et du Labrador, les enfants autochtones sont de 3,5 à 6 fois plus signalés et 8 fois plus placés que d'autres.

Ce n’est pas pour rien que plusieurs communautés canadiennes ont décidé, comme le leur permet la loi C-92, de prendre elles-mêmes en charge la protection de la jeunesse. D’ailleurs, Stéphanie évoque cette loi, rappelant que les communautés ont 100 % la capacité de gérer leur protection de la jeunesse.

Prises de position inhabituelles

Mais Stéphanie a le discours que peu d’Autochtones ont, et cela lui vaut parfois des commentaires désagréables sur les réseaux sociaux, où elle s’exprime régulièrement.

Une femme danse dans un parc de Montréal avec une regalia.

Stéphanie a été coupée de sa culture durant son enfance. Aujourd'hui, elle parle anichinabé.

Photo : Stéphanie Iancy Brazeau

Sa mère, Nancy Brazeau, aimerait qu'elle donne moins son opinion, mais nous fait part de l'admiration qu'elle a pour le tempérament de sa fille.

Elle a ses hauts et ses bas, comme tout le monde, mais elle est en train de se racheter. C'est une bonne maman. J'aimerais ça, avoir un fort caractère comme ma fille, avoue-t-elle.

On a le pouvoir d’arrêter de leur donner des raisons

Selon Stéphanie, il ne suffit pas de blâmer le système; il faut se retrousser les manches et jouer avec les règles du jeu, aussi mauvaises soient-elles.

Dans nos communautés, il y a le syndrome de la victime. Se dire : "je suis victime du système, la DPJ est raciste"… c’est comme si on se déresponsabilisait. On le sait déjà que le système de la DPJ n’est pas adapté pour nous. Mais pourquoi on ne se dirait pas plutôt qu’on ne leur donnera aucune une raison pour qu’ils nous enlèvent nos enfants? On a le pouvoir d’arrêter de leur donner des raisons, affirme celle qui travaille pour le RÉSEAU de la communauté autochtone de Montréal.

Une femme tient son bébé dans les bras et une gourde.

Stéphanie a retrouvé son fils après que la Direction de la protection de la jeunesse le lui a enlevé.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Stéphanie a cette ténacité qui force l’admiration. Quand elle raconte ses déboires avec la DPJ, elle sait que personne ne pourra lui enlever la rage avec laquelle elle s’est battue pour récupérer son fils.

Elle-même a été placée en famille d’accueil à Montréal dès ses 2 ans, avec son petit frère et sa grande sœur. La vie était devenue difficile dans son foyer, où sa mère subissait la violence de son père.

Pendant longtemps, son lien avec sa culture a été inexistant. Aujourd’hui, Stéphanie parle anichinabé. Dans son salon : des drapeaux autochtones, des affiches... Son fils, lui, dort désormais à côté d’une regalia qu’on lui a offerte.

J’ai grandi sans avoir vu de visages comme le mien, laisse-t-elle tomber.

Un enfant de dos avec une regalia faite de plumes et de carapace de tortue.

Stéphanie essaye de transmettre la culture anichinabée à son fils. Ici, ce dernier porte une regalia.

Photo : Stéphanie Iancy Brazeau

Un an après avoir récupéré son fils, l’Anichinabée tente de pousser les âmes blessées à déposer leur colère et leur souffrance et à les affronter, plutôt que sombrer dans l’alcool ou la drogue.

C’est aussi parce qu’elle sait ce que les enfants qui passent par la DPJ traversent qu’elle veut envoyer un message aux mères.

Je ne veux pas que ces enfants vivent ce que j’ai vécu en famille d’accueil. Il faut arrêter de faire du mal à nos enfants, conclut-elle.

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