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Comment des artistes autochtones décolonisent l’érotisme

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Kanina Terry, conceptrice du calendrier « Indigenous Hide Babes », pose en forêt.

Photo : Gracieuseté Kanina Terry

Radio-Canada

Que ce soit à travers des spectacles comportant des confessions épicées ou des calendriers mêlant érotisme et traditions, plusieurs artistes autochtones tentent de paver la voie à une sexualité qui leur ressemble.

Tout le monde ne serait pas prêt à avouer ses secrets intimes dans une pièce pleine d'étrangers. C'est là qu'intervient Kim TallBear et son événement érotique autochtone, Tipi Confessions.

Je l'avoue : ma première expérience lesbienne l'a été avec une personne blanche. Même si elle ne pouvait pas me rendre ma Terre, elle m'a par contre donné beaucoup d'orgasmes, déclame Kim TallBear en lisant une confession anonyme écrite et soumise par une personne du public lors d'un spectacle présenté dans le cadre de l'édition 2019 du Festival du film queer de Toronto.

La foule s'exclame, s'enflamme et applaudit.

Tipi Confessions est un événement théâtral improvisé, avec des cocréateurs et des animateurs qui se penchent sur le désir sexuel de façon positive et à travers une lentille autochtone. Composée de contes sexy et de performances, la nuit est rythmée par les confessions anonymes du public.

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Kim TallBear, professeure agrégée à la Faculté des études autochtones de l'Université de l'Alberta

Photo : Photo fournie par Kim TallBear

En tant que spécialiste autochtone des sciences, de la technologie et du sexe à l'Université de l'Alberta, Kim TallBear a créé Tipi Confessions en 2015, avec Tracy Bear et Kirsten Lindquist, dans le cadre de l'émission texane Bedpost Confessions.

Certaines confessions empruntent le chemin de l'humour. D'autres, celui de la vulnérabilité.

J'avoue que j'ai souvent eu des relations sexuelles plus pour combler le plaisir de l'autre que pour le mien. Cela me dérange, a déclaré Tracy Bear lors d'un événement en 2015 à Edmonton, ce qui avait suscité un oh unanime de sympathie dans la foule.

« Je pense que Tipi Confessions donne aux gens l'occasion de s'asseoir dans un public, parfois composé de quelques centaines de personnes, et de se rendre compte que nous avons tous ces moments gênants, difficiles, blessants, stimulants et joyeux, et que nous pouvons les partager dans le cadre d'une conversation sur la sexualité. »

— Une citation de  Mme TallBear dans le cadre de l'émission « Unreserved » sur CBC Radio

Les instigatrices de Tipi Confessions ne sont pas les seules à explorer cela. Des créateurs autochtones de plusieurs disciplines artistiques redécouvrent et revendiquent leur sexualité à travers leur art, parfois pour le plaisir, parfois en réponse directe aux effets du colonialisme.

Ce travail prend par exemple la forme du calendrier Indigenous Hide Babes (traduction libre : Beautés autochtones et peaux) de Kanina Terry, membre de la Première Nation de Lac-Seul en Ontario.

Cette dernière met en vedette des photos sexy d'hommes et de femmes autochtones dans des tenues composées de peaux d'orignal ou de chevreuil. Un style qu'elle surnomme bushoir, mot-valise formé de bush (le territoire) et de boudoir (un petit salon qui évoque l'intimité).

Quant à l'artiste d'Edmonton Tashina Makokis, elle fabrique des boucles d'oreilles ressemblant à des vulves à partir de bandes de peau d'orignal, de cristaux Swarovski et de poils de castor thématiquement agencés.

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Des boucles d'oreilles en forme de vulve de l'artiste Tashina Makokis, membre de la Nation Crie de Saddle Lake en Alberta.

Photo : Instagram/Tashina Makokis

L'érotisme autochtone dans la littérature

C'est un paysage artistico-érotique plus diversifié que lorsque l'auteure et éditrice anichinabée Kateri Akiwenzie-Damm a commencé à explorer le thème de l'érotisme autochtone, il y a plus de 20 ans.

À l'époque, elle s'étonnait de ne trouver pratiquement rien sur le sujet. Lorsqu'elle a interrogé des écrivains qu'elle connaissait, la plupart ont réalisé que ce n'était même pas sur leur écran radar.

Je voyais une lumière s'allumer au-dessus de la tête des gens quand j'abordais le sujet. Ils commençaient à se dire : "Pourquoi est-ce que je n'écris pas sur ce sujet?", raconte-t-elle.

Le résultat de ces conversations a été Without Reservation: Indigenous Erotica, un recueil de poésie et de prose d'écrivains autochtones du monde entier, notamment du Canada, des États-Unis, de l'Australie et d'Aotearoa (Nouvelle-Zélande).

« C'est beau de s'aimer les uns les autres. C'est beau de s'aimer soi-même. »

— Une citation de  Kateri Akiwenzie-Damm
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L'auteure Kateri Akiwenzie-Damm

Photo : CBC

En entrevue à l'émission Unreserved, Katerie Akiwenzie-Damm a déclaré qu'elle recherchait une grande diversité de contenus pour la collection, mais que les propositions axées sur la domination ou la violence ne l'intéressaient pas.

Je cherchais vraiment de la positivité [et] des réflexions positives sur des personnes autochtones qui s'aiment, a expliqué l'auteure anichinabée.

Se libérer de l'héritage colonial

Kim TallBear, qui partage ce sentiment, affirme que l'un des éléments à l'origine de ces histoires est le besoin de se libérer de l'héritage colonial, notamment celui des pensionnats pour Autochtones qui ont effacé toutes sortes de souvenirs culturels.

« Lorsque nous parlons de sexe chez les personnes autochtones, cela ne devrait pas seulement être à propos de traumatismes. »

— Une citation de  Kim TallBear

Cela ne devrait pas seulement être sur l'instrumentalisation du sexe, transformé en une arme de violence par l'État colonial et toutes ses horribles institutions. C'est aussi un moyen de partager la joie et le pouvoir entre nous et les personnes avec qui on partage une intimité.

Dans le cadre de son travail, Kim TallBear a étudié comment les colons européens ont imposé aux populations autochtones leurs opinions sur le genre, le mariage et la propriété dans le cadre de leurs efforts d'assimilation.

Pour eux, les chefs de famille ne peuvent être que des hommes. Les mariages sont censés être monogames et hétérosexuels, et ils sont censés durer éternellement. C'est loin de certaines pratiques des Premières Nations, où les relations polyamoureuses ou LGBT étaient répandues, ajoute-t-elle.

Les colons qui ne connaissaient pas ces types de relations les décrivaient comme étranges et n'essayaient pas d'en apprendre plus à leur sujet. Il nous manque beaucoup de choses dans leurs archives, car ils ont écrit ce qu'ils ont vu et n'étaient pas capables de tout voir ou comprendre, indique Kim TallBear.

Se réapproprier d'anciennes traditions pour en construire de nouvelles

De son côté, la photographe Kanina Terry s'est tournée vers la photographie érotique lorsqu'elle a renoué avec une tradition familiale qui avait été perdue.

En 2017, elle a participé à un atelier de tannage de peaux à Thunder Bay, en Ontario. Le métier était autrefois transmis de génération en génération au sein de sa famille. Mais la génération qui a été forcée de fréquenter les pensionnats, notamment la mère de Terry, n'a jamais eu l'occasion d'acquérir cette compétence et toutes les connaissances culturelles qui lui sont associées.

Cet atelier a donc permis à Kanina Terry de combler ce vide et de devenir elle-même une tanneuse de peaux qualifiée. Quelques années plus tard, le déclic est survenu lors d'une séance photo en plein air avec de la lingerie et des peaux d'animaux.

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La version 2022 du calendrier « Indigenous Hide Babes »

Photo : Gracieuseté Kanina Terry

La photographe raconte qu'un ami qui l'a photographiée a inventé le terme bushoir et qu'elle a adoré ça. Puis l'idée a fait son chemin. Elle a collaboré avec des amis et d'autres artistes pour créer le premier calendrier Indigenous Hide Babes en 2021, suivi d'un deuxième en 2022.

Il y a des femmes, il y a des hommes, il y a des garçons super sexy en drag, a-t-elle déclaré à propos de l'édition 2022.

Elle a également conçu un calendrier non-bushoir, cette année, pour ceux qui cherchent à célébrer l'art et la mode de la tannerie dans un contexte moins érotique. En tant que photographe, elle espère que son travail aidera les peuples autochtones à se sentir plus à l'aise avec eux-mêmes et à en apprendre davantage sur la positivité sexuelle.

Un avis que partage Kateri Akiwenzie-Damm. Nous avions besoin de récupérer cela afin d'être pleinement qui nous sommes et reconnaître que c'est beau de nous aimer les uns les autres, a-t-elle déclaré. Et que c'est beau aussi de nous aimer nous-même.

D'après un texte de Jonathan Ore, de CBC, réalisé dans la foulée de l'émission Unreserved de CBC Radio

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