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Une maison d’hébergement pour les patients autochtones et leurs proches

Le CHAQ, un lieu où les histoires autochtones humaines et profondes se côtoient.

Une femme autochtone.

La maison d'hébergement d'Angélique Malek située à Québec.

Photo : facebook de Maria-Louise Nanipou / Angélique Malek

  • Maria-Louise Nanipou

Bernadette Vollant est inushkueu, une femme innue, originaire de Matimekush-Lac John (Schefferville). À son deuxième séjour dans la région de Québec, elle se sent de nouveau bien accueillie au Centre d'hébergement autochtone Québec (CHAQ), chez Angélique Malek. Elle est arrivée la veille, inconsciente, au Centre hospitalier de l'Université Laval de Québec (CHUL) par un service sanitaire aérien en provenance de sa communauté d'origine.

Bernadette Vollant partage avec nous son histoire dans sa langue, l'innu-aimun. Tout s'est passé vite, dit-elle. Elle a été hospitalisée à la suite d'une hémorragie à l'estomac en raison de varices gastriques. Elle a souffert. Elle souffre encore. Tout en parlant, elle touche son oesophage et indique où se situe sa douleur.

Deuil et guérison

Elle enchaîne en parlant de sa sœur. Elle est mourante, dit-elle. Elle n'a qu'une seule idée en tête, aller rejoindre sa sœur aînée, Jeanne-d'Arc Vollant, hospitalisée à l'hôpital de Sept-Îles. L'accompagner vers son dernier voyage. Elle doit m'attendre, affirme-t-elle.

Lorsqu'elle a su pour le grand départ de sa sœur, son corps a réagi, et l'hémorragie est survenue. Comme un choc, précise-t-elle. Dans cet échange, Bernadette Vollant exprime naturellement l'humour des Innus, présent en toute circonstance, avec la survie en héritage. Elle rit beaucoup. J'aime ma communauté et la proximité avec le territoire. Je veux guérir, affirme-t-elle.

Une fille et sa grande soeur.

Bernadette Vollant avec sa soeur aînée Jeanne-d'Arc qui vient de mettre au monde un enfant.

Photo : Facebook/Bernadette MacKenzie

Une maison d'hébergement destinée aux Autochtones

C'est dans cet état d'esprit, marqué par le deuil et la maladie, que Bernadette Vollant s'est retrouvée à la maison d'hébergement d'Angélique Malek. Espaces autochtones y a aussi séjourné un jour et demi.

Les gens circulent, se reposent, mangent, dorment, prennent un café. C'est calme. On y entend, entre autres, la langue innue et des encouragements tout en douceur.

Akua tuta, qui signifie "prends soin de toi". Miam a? qui signifie "ça va?". Et d'ajouter dans la langue : "Je te souhaite un bon examen".

Une citation de Une patiente Innue à une autre patiente

Le CHAQ offre 10 chambres pour une capacité d'accueil de 20 personnes. La majeure partie des patients sont accompagnés, soit d'une personne de leur famille, soit d'une personne affectée à ce type d'accompagnement.

La maison est grande, et les pièces chaleureuses sont d'une grandeur moyenne. Lorsqu'on entre dans la maison, un canot offert par le père d’Angélique Malek attire le regard.

Angélique Malek aussi est innushkueu, une femme innue originaire de la communauté de Nutashkuan sur la Côte-Nord. En parlant de sa maison d'hébergement, elle mentionne à la fois une vocation et un rêve concrétisé. Elle sort une plume d'aigle dont elle a hérité d'une aînée crie de la communauté de Mistissini qui a séjourné à sa maison.

Elle parle de cette aînée, qui a rêvé d'elle et de la maison d'hébergement avant même d'y venir. Elle raconte ce rêve sacré qui prend place dans ce lieu où il est permis de prendre soin de soi, dans sa culture et dans ses repères.

C'est ce que je souhaitais offrir par-dessus tout, afin de contribuer à la guérison des miens. Et j'ai reçu cette plume. Prendre soin des autres en respect de la culture et de l'innu-aitun, qui signifie du savoir-faire autochtone.

Une citation de Angélique Malek, propriétaire du CHAQ

Lorsque nous sommes à l’écoute de son parcours, on perçoit une femme à la fois engagée et sincère. Aimante. Une femme innue qui porte une mission depuis toujours. C'était en moi. Je le sentais, précise-t-elle.

Angélique Malek, créatrice de ponts

Pour mettre en place ce service, je suis passée par un chemin moins connu, affirme Angélique Malek. Ce n'est pas une entreprise rentable, mais Angélique aime cela, explique son mari Bruno Ménard. Et puis elle se verse un salaire avec la maison chaque semaine et c'est valorisant pour elle. C'est juste que le salaire est moins élevé, mais la maison se paie. Et il n'y a pas d'endettement. C'est son rêve à elle. C'est le cœur.

Oui, c'est ça , dit-elle, souriante. C'est le cœur, répète-t-elle.

Je suis une travailleuse autonome dans le contexte de la santé, c'est plutôt rare en milieu autochtone. J'ai choisi un autre chemin, à ma manière. C'était important pour moi d'être autonome. Et d'offrir cette autonomie.

Une citation de Angélique Malek, propriétaire du CHAQ

Ma maison d'hébergement est privée, contrairement à un organisme à but non lucratif (OBNL) qui reçoit des subventions, rappelle Angélique Malek.

Un complice d'une grande générosité

Les Autochtones peuvent offrir des services essentiels par d'autres chemins et d'autres manières de faire et, aux yeux d'Angélique Malek, cette maison d'hébergement est une fierté.

C'est une organisation autonome qui aura nécessité le dépôt d'un plan d'affaires auprès d'une institution financière afin d'obtenir un prêt sous garantie. Oui, il y a eu des moments d'angoisse au tout début, mais aujourd'hui cette angoisse n'a plus lieu d'être, expose son conjoint.

C'est son projet à elle, mais je suis là pour elle au besoin et je discute avec les patients autochtones, avec les hommes aussi parfois.

Une citation de Bruno Ménard, le mari d'Angélique Malek

C'est lui qui voit à l'entretien extérieur de la maison. Il y a aussi tout l'aspect de la comptabilité qui nécessite une attention particulière. Angélique est propriétaire d'une entreprise incorporée; il y a beaucoup de détails dans ce qu'elle doit déclarer chaque année, affirme Bruno, et j'y participe.

Et soutenir Angélique par la culture autochtone fait du sens pour moi, conclut-il.

La femme à la chasse.

Angélique Malek utilisera la viande de caribou pour les usagers de sa maison d'hébergement.

Photo : Facebook/Angélique Malek

Un rêve lointain et enraciné

Elle est mariée depuis 28 ans à Bruno Ménard, et c'est lui qui a trouvé la maison. Il avait sélectionné des lieux où le zonage permettait l'hébergement d'une clientèle.

Lorsque j'ai acheté la maison, j'étais un peu découragée. Il y avait des travaux de rénovation à réaliser, mais je sentais que c'est ici que tout prendrait naissance.

Une citation de Angélique Malek, propriétaire du CHAQ

J'ai acquis la maison au mois de juillet, en 2017, et un mois plus tard, soit au mois d'août 2017, j'accueillais les tout premiers clients, précise-t-elle.

Il y a maintenant cinq ans que j'accueille les Autochtones qui viennent à Québec pour obtenir des soins de santé.

Une citation de Angélique Malek, propriétaire du CHAQ

Les Autochtones accueillis à la maison d'hébergement souffrent principalement de diabète et de cancer, ou doivent recevoir des soins d'hémodialyse.

Je travaille avec deux cuisinières. Les bons repas et l'entretien ménager, c'est important, précise Angélique Malek.

C'est aussi un lieu pour que les gens se reposent à travers la maladie, et j'y tiens, souligne-t-elle. Un lieu pour se raconter au besoin ou être dans sa bulle.

Regroupement Mamit Innuat, une organisation en soutien aux patients

J'ai travaillé 13 ans pour le Regroupement Mamit Innuat, raconte Angélique.

Une organisation autochtone établie depuis 1982 qui œuvre au bénéfice de quatre communautés innues membres, soit les communautés d'Unamen Shipu, de Nutashkuan, de Pakua Shipi et d'Ekuanitshit.

Le Regroupement Mamit Innuat contribue notamment à l'épanouissement social, culturel et économique de ces communautés, tout en respectant les besoins communs et les particularités de chacune, peut-on lire sur son site.

Il offre des services aux patients et encadre les malades pour faciliter leurs déplacements tout en élargissant également son offre de services à d'autres nations autochtones. Des patients qui doivent consulter à l'extérieur de leur communauté pour recevoir des soins de santé en milieu hospitalier.

J'étais en déplacement au quotidien avec des patients, et j'entendais les besoins des gens malades. Ces besoins faisaient écho à ce que j'appelle ma vocation, une vision qui prenait tout son sens.

Une citation de Angélique Malek, propriétaire du CHAQ

Concernant le CHAQ, le Regroupement Mamit Innuat et la nation naskapie de Kawawachikamach financent le déplacement ainsi que l'hébergement des patients que j'accueille, détaille Angélique Malek. Le directeur de la santé de Kawawachikamach est lui-même venu visiter les lieux, dès l'achat de la maison, ajoute-t-elle.

Pour couvrir le coût du séjour en hébergement de chacune des personnes issues des nations innue, atikamekw, anichinabée et mi’gmaw, elle transmet une facture au Regroupement Mamit. « C'est leur clientèle que j'accueille. Lorsqu'il s'agit de patients de la nation naskapie, je transmets une facture à la communauté de Kawawachikamach », dit-elle.

Santé Canada, grâce à une entente, fait affaire avec Mamit Innuat pour le financement des patients issus des communautés abénakise et wolastoqey (malécite). Toutefois, c'est plutôt rare que j'accueille des gens de ces communautés, précise-t-elle.

Je savais ce que je voulais faire. Même si j'ai fait un détour professionnel par La Romaine après cette expérience de 13 ans chez Mamit Innuat et dans un autre domaine, mon rêve, lui, il persistait.

Une citation de Angélique Malek, propriétaire du CHAQ

Peut-être que ma plume se frayait un chemin, dit-elle en riant.

Les deux femmes autochtones qui jouent aux cartes.

Monique Malleck et Sylvie Mark, deux femmes innues originaires de la communauté d'Unamen Shipu (La Romaine) qui jouent aux cartes.

Photo : Facebook/Angélique Malek

Des besoins urgents et des défis qui améliorent la condition de vie

En parlant du temps de séjour des patients et puisqu'il s'agit d'une information connue par la communauté autochtone, Angélique Malek raconte que Francis Mark, un Innu de la nation d'Unamen Shipu (La Romaine) aujourd'hui décédé, avait séjourné près de 11 mois à la maison d'hébergement.

Francis Mark est décédé des suites d'un cancer, rappelle-t-elle. Il était l'une des victimes qui ont vécu des abus par celui qui a été baptisé le Diable de la Côte-Nord, le père Alexis Joveneau, précise-t-elle.

Un jour, il a confié à Angélique qu'il avait peur de mourir. Elle voulait savoir pourquoi et il lui a dit : J'ai peur de mourir, parce que j'ai peur de le revoir lorsque je serai mort. J'ai trouvé que cet homme avait beaucoup souffert, affirme Angélique Malek.

Il faut prendre le temps

Le chef Jean-Charles Piétacho de la nation innue d'Ekuanitshit (Mingan) et Béatrice Michel, sa femme, sont les Autochtones qui sont demeurés le plus longtemps à la maison d'hébergement, relate Angélique Malek. Béatrice Michel reçoit des traitements d'hémodialyse à l'hôpital Hôtel-Dieu de Québec (CHU) depuis plus d'une année et demie.

Je suis heureuse qu'ils soient avec nous. Ils seront là tant que Béa aura besoin de soins à Québec, affirme Angélique Malek. C'était la meilleure place pour vivre, et pour moi et pour mon mari également.

Nous sommes bien ici, mais c'est sûr que nous avons hâte de rentrer, exprime Béatrice Michel.

J'ai essayé d'aménager un petit lieu pour le chef Piétacho. Il réalise ses réunions par Zoom dans le salon, et il a son propre photocopieur. Il est chez lui ici, et je tiens à ce qu'il le ressente.

Une citation de Angélique Malek, propriétaire du CHAQ

Les défis du chef Piétacho, dans ce contexte, sont grands et, à notre manière, nous voulons faire notre part, affirme Angélique Malek.

Le chef Piétacho explique les enjeux de l'hémodialyse, pour Béa et pour tous les Innus de la Côte-Nord. Le soir venu, après un long moment à l'hôpital, il est assis dans le fauteuil qui lui est attribué, le cellulaire à la main. Il est lui aussi à l'écoute des propos de Bernadette Vollant et des autres. Sensible, il entend. Tout est utile pour lui. Comme le chasseur.

Une maison vivante qui souligne aussi les longs voyages

Deux femmes innues arrivent à la maison d'hébergement avec un gâteau d'anniversaire dans les mains. Les bougies s'allument, les lumières s'éteignent et Steve Pinette, dont la mère est mourante, souffle sur les bougies. C'est son anniversaire et sa famille tenait à ce qu'il reçoive ce gâteau que sa mère, Suzanne Pinette, lui aurait fait elle-même, en d'autres circonstances. Il est fils unique.

J'héberge des membres de la famille. Ils sont là pour accompagner la mère de Steve Pinette vers son long voyage. Je tenais à accueillir cette famille, c'était important qu'ils soient auprès d'elle, et elle avec les siens.

Une citation de Angélique Malek, propriétaire de la maison d'hébergement

Lorsque l'on va chez Angélique, nous savons à quoi nous attendre

Contactée à Matimekush-Lac John par la suite, Bernadette Vollant dit qu'elle devra désormais se rendre au CHAQ d'Angélique pour des soins de santé, à raison d'une fois par mois. Sinon, je risque d'avoir une autre hémorragie. Ils vont enlever les varices une à la fois, affirme-t-elle.

À mon arrivée à l'hôpital de Sept-Îles, je suis montée à l'étage pour voir ma sœur et, comme je le pensais, elle m'a dit : "Je t'attendais, ma petite sœur". Sa sœur est partie pour son long voyage d'une manière sereine, détachée. J'ai aimé la voir ainsi, affirme Bernadette Vollant.

Je sais à quoi m'attendre lorsque je partirai en avion, dit Bernadette Vollant. Je serai chez Angélique Malek, dit-elle. Avec une voix à la fois profonde et douce.

« Je sais aussi que ma sœur va continuer de veiller sur moi », conclut-elle.

  • Maria-Louise Nanipou

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