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La fièvre du jeu à Kahnawake

Aux abords de la route 132, à Kahnawake, un stationnement est plein à craquer en ce mercredi après-midi. C’est celui du casino Playground, propriété des Mohawks. Ouvert il y a presque 12 ans, il fonctionne 24 heures sur 24 et accueille 8000 clients par semaine. Petite visite.

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Les joueurs de poker sont essentiellement des hommes.

Photo : Casino Playground

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À l’entrée du casino Playground à Kahnawake, un homme accueille les clients. Le masque est encore obligatoire. En revanche, c’en est fini du passeport vaccinal.

Il dirige les joueurs vers un comptoir derrière lui. C’est là qu’ils peuvent déposer leurs manteaux et prendre une carte, ce sésame qui leur donnera accès aux machines à sous et aux tables de poker.

Cette carte leur est remise après qu'ils ont montré patte blanche – en présentant une pièce d'identité –, le jeu étant interdit aux mineurs.

C'est aussi à l'entrée qu'on vérifie si les joueurs font l'objet d'une interdiction de jeu. Phil Sabbah, directeur marketing du casino, explique que pour être interdits de jeu, les gens doivent eux-mêmes s’inscrire sur la liste.

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La moyenne d'âge des joueurs aux machines à sous est de 58 ans, selon les gérants du casino.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

C’est volontaire et c’est au minimum six mois. Parfois, nous suggérons à certains de le faire lorsque nous voyons qu’ils misent beaucoup, perdent beaucoup et viennent très souvent. C’est laKahnawake Gaming Commission qui détient le registre, explique M. Sabbah, qui travaille au casino depuis son ouverture.

Les choses sérieuses commencent alors. Liasse de billets en main, une dame s’assied devant une des machines aux néons colorés sans même ôter son manteau. Elle insère sa carte puis un premier billet de 20 $. Elle actionne la machine une première fois. Une deuxième fois. Une troisième fois. Autour d’elle, ils sont plusieurs à être littéralement hypnotisés par l’écran devant eux, remplis de l'espoir de gagner le gros lot.

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Les Autochtones disent que les jeux de hasard font pleinement partie de leur culture. Ici, on voit le casino Rama, établi dans la Première Nation des Chippewas de Rama, en Ontario.

Photo : Radio-Canada / Marie-Hélène Ratel

Le casino de Kahnawake suit les mêmes règles que tous les casinos du monde : lumière tamisée, absence totale de fenêtres et aucune horloge. Tout est conçu pour que les joueurs perdent la notion du temps. Au plafond, des dizaines de caméras scrutent les clients. Dans les allées, une oreillette bien enfoncée, plusieurs hommes circulent et observent.

Beaucoup de ces joueurs sont des têtes grises, venus entre amis ou encore avec leur conjoint ou leur conjointe. Parmi eux, Diane, une résidente de Châteauguay, la ville voisine. Il fut un temps où elle avait l’habitude d’aller au Casino de Montréal, mais aujourd’hui, c’est ici qu’elle préfère dépenser son argent, trois fois par semaine.

J’allais au Casino de Montréal tous les jours de la semaine et je n’ai jamais gagné d’argent. Ici, au moins, je gagne de temps en temps, explique-t-elle. Diane a déjà empoché 1200 $ et ne joue jamais plus de 500 $.

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Diane préfère le casino de Kahnawake à celui de Montréal.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Diane a le choix entre 650 machines à sous, mais elle a ses favorites : celles qui, selon elle, font gagner. Elle adore venir au casino, même si elle n’aime pas du tout le système de carte. Grâce à ça, ils savent tout ce qu’on gagne… Je suis sûre que lorsqu’ils voient qu’on commence à gagner, ils font de quoi pour qu’on perde tout…, lance-t-elle en chuchotant.

Dans l'immense salle, la musique tonne. Les serveuses en jupe noire slaloment entre les joueurs, les machines à sous et les tables de poker, des verres en équilibre sur leur plateau. Les joueurs aux machines à sous boivent gratuitement ici. Au poker, même la nourriture est aux frais du patron.

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Les mises de départ aux tables de poker vont de 100 $ à 5000 $.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Beaucoup d’hommes prennent place autour de ces tables couvertes d’un fin tapis de velours bleu. Le silence règne. Tout est bien chorégraphié, le scénariste en chef de cette danse étant le croupier. Pour avoir leur place, les joueurs ont dû s’inscrire et avancer la mise de départ. Celle-ci va de 100 $ à 5000 $.

Justin, lui, se lève justement d’une table, plusieurs jetons en main, et se dirige vers la caisse. J’ai gagné 565 $, dit cet habitant de Joliette qui vient ici une ou deux fois par mois. Quand je viens, je reste 12 heures, et si je perds 500 $, je pars, lance-t-il en se dirigeant vers la sortie pour prendre un break.

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Le casino de Kahnawake compte 650 machines à sous.

Photo : iStock

Non loin de la caisse, Nickeish est concentrée sur l’écran de sa machine à sous. Elle se rend environ deux fois par semaine au casino, et en ce mercredi, elle est une des rares joueuses à avoir moins de 50 ans. Phil Sabbah indique que la moyenne d’âge pour les machines à sous est de 58 ans…

J’ai déjà gagné 3700 $, dit Nickeish. De quoi s’offrir un beau cadeau? Non… C’est pour payer les factures, lance-t-elle en riant sans arrêter de faire fonctionner la machine.

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Daniel et John, deux joueurs très occasionnels, sont venus de Mauricie pour jouer.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Lise, elle, vient beaucoup moins souvent. Avec son mari, elle mise entre 100 et 150 $. C’est pas assez, c’est pour ça que je gagne jamais!, dit-elle. Pas loin, Daniel et John, venus de la Mauricie, prévoient dépenser environ 300 $.

Où sont les Autochtones?

Après deux heures à arpenter les allées entre les machines à sous et à observer les joueurs, une question nous apparaît comme une évidence : mais où sont donc les Autochtones?

Tout le monde a convenu depuis longtemps que les jeux de hasard font partie de la culture autochtone. La communauté de Wôlinak a même prouvé ce fait avec des écrits historiques lorsqu’elle a voulu ouvrir son propre casino.

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Entre 10 et 15 % des employés du casino de Kahnawake sont autochtones.

Photo : Casino Kahnawake

Pourtant, à Kahnawake, il n’y a que des non-Autochtones parmi les clients. Phil Sabbah concède que les Autochtones représentent en réalité moins de 1 % de la clientèle.

Nous avons toujours présenté le casino pour attirer des gens de l’extérieur, pour les faire venir dans notre communauté, pour amener du monde chez nous, explique Mack Kirby, le titulaire du permis du casino Playground, qui ajoute que le but consiste à aider la communauté à se développer.

D’après Mike Delisle, chef du Conseil mohawk de Kahnawake, l’industrie du jeu a rapporté plus de 40 millions de dollars à la communauté depuis 2015 et a permis de créer 60 emplois.

Le budget 2021-2022 comporte d'ailleurs une augmentation de 44 %, à 1,1 million de dollars, pour le Gaming Commission Office.

M. Kirby précise aussi que depuis la création de son établissement, d’autres entrepreneurs ont investi dans le coin. Il cite comme exemple le terrain de golf, situé juste derrière le casino.

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La grande cheffe du Conseil mohawk de Kahnawake, Kahsennenhawe Sky-Deer, a récemment signé une entente sur l'industrie du jeu avec les Six-Nations.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Selon Mack Kirby, de 10 à 15 % de ses employés sont autochtones. Il assure qu’il aimerait en avoir plus, mais il reconnaît que le recrutement est difficile malgré les séances de formation qu’ils organisent dans la communauté.

Combattre les préjugés

Dans la culture populaire, la mainmise des Mohawks sur ce secteur économique évoque souvent leurs liens présumés avec le crime organisé. Mais aucun des joueurs interrogés par Espaces Autochtones n’y croit. Ils affirment tous se sentir en sécurité au Playground, avancent le fait que ce n’est pas dans l'intérêt des Mohawks de voler leurs clients et vantent le bon service.

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Les personnes interdites de jeu sont repérées dès leur entrée au casino.

Photo : Associated Press / Julie Jacobson

Il n’y a qu’une seule joueuse qui n’est pas aussi sûre à ce sujet : Je ne crois pas qu’ils soient liés à la mafia. Mais c’est sûr qu’ils ne sont pas les plus clairs du Québec…

Pour combattre les préjugés, Mack Kirby invite justement les Québécois à venir faire un tour dans son établissement.

Phil Sabbah se défend de toute activité illégale. Il assure que tout est scrupuleusement vérifié par les employés pour éviter le blanchiment d’argent, que les cartes remises aux clients leur permettent de surveiller le tout et que leurs règlements sont très stricts.

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Loto-Québec encadre tous les casinos de la province, sauf ceux des communautés autochtones.

Photo : La Presse canadienne / Ryan Remiorz

Rappelons qu’au Québec, le Code criminel permet uniquement au gouvernement provincial d'autoriser les jeux de hasard et d’argent. Le tout est contrôlé par Loto-Québec.

Ce n’est pas le cas à Kahnawake, qui s’est dotée de sa propre commission de jeux, la Kahnawake Gaming Commission, qui accorde et supervise les permis non seulement des trois casinos de la communauté, mais aussi de dizaines de sites de jeu en ligne partout dans le monde. La communauté ne reconnaît pas les compétences de Loto-Québec sur son territoire.

Quoi qu’il en soit, la fièvre du jeu a encore de beaux jours devant elle à Kahnawake. D'ici août, le Playground prévoit ajouter deux étages pour accueillir les joueurs. La construction d'un hôtel est aussi prévue d’ici la fin de 2023.

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