•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Savoirs ancestraux et urgence climatique : le long chemin de la résilience

Les peuples autochtones, plus spécifiquement les communautés de l'Arctique, sont parmi les plus touchés par le changement climatique.

Deux personnes marchent dans une rue d'Iqaluit.

Des résidents d'Iqaluit, au Nunavut. Le gouvernement du territoire affirme que les effets des changements climatiques « se font plus sentir au Nunavut qu'ailleurs dans le monde ».

Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

Sarah Laou

Les spécialistes du climat sont unanimes : les gouvernements ne peuvent plus faire fi des savoirs ancestraux autochtones, considérés comme les « atouts » de la lutte contre les changements climatiques. Une reconnaissance qui n'est pas nouvelle, mais qui tarde à se matérialiser, selon des militants et des universitaires.

Le dernier rapport des experts de l'ONU sur le climat (GIEC), publié cette semaine, est sans équivoque sur les conséquences désormais irréversibles du réchauffement climatique. Or, selon le rapport, les communautés autochtones et leurs connaissances intimes et ancestrales de la nature font partie intégrante des solutions pour en limiter les impacts à long terme.

Au Canada, les initiatives fédérales allant dans le sens de la valorisation de ces savoirs traditionnels fleurissent depuis une vingtaine d’années. Mais ce n’est que depuis le 21 juin 2019 qu’Ottawa a promulgué de réelles exigences en matière de consultation des peuples autochtones, obligeant les décideurs à prendre en considération les savoirs ancestraux lors d’examen de projets sur les territoires.

D’après Environnement et changement climatique Canada, en plus de multiplier les partenariats et les concertations, ce sont près de 900 millions de dollars qui ont été investis pour soutenir des projets dirigés par des Autochtones dans des domaines de planification de l'adaptation, de sécurité alimentaire, d’énergie propre ou de surveillance du climat. Un financement de 1,3 milliard de dollars a également été annoncé par Ottawa pour des mesures climatiques destinées aux peuples autochtones.

Mais lorsqu’il s’agit de mettre en pratique ces savoirs traditionnels dans une approche coordonnée de protection des territoires, encore faut-il savoir comment se parler et tenir compte des sensibilités : un long chemin à parcourir, selon les spécialistes et les militants sur le terrain.

Deux femmes innues en forêt.

Les scientifiques du GIEC ont souligné l'importance de l'autodétermination et de la reconnaissance des droits des peuples autochtones, montrant du doigt le « colonialisme » comme l’une des sources de leur vulnérabilité.

Photo : Radio-Canada / Jean-Louis Bordeleau

Sécuriser les savoirs

Cela va prendre du temps à incorporer les savoirs ancestraux, mais aussi à les sécuriser, soutient Nicolas Pinceloup, agent de projets en adaptation aux changements climatiques pour les deux communautés abénakises du Conseil tribal de la Nation Waban-Aki (GCNWA). L’enjeu, c’est aussi de savoir comment les peuples autochtones peuvent garder un droit de regard sur l’utilisation de leurs savoirs.

Pour Nicolas Pinceloup, ce partage doit être fait dans le respect des communautés, mais aussi dans un rapport équitable de nation à nation, ce qui n’est pas encore le cas, selon lui.

« Est-ce qu’on va continuer à consulter les peuples ou on veut juste prendre les informations? Est-ce qu’on tient compte de l’évolution des choses? Il y a beaucoup de questions en suspens. Il faut être prudents et y aller pas à pas. De plus, tous les savoirs n’ont pas besoin d’être partagés. »

— Une citation de  Nicolas Pinceloup, agent de projets pour le Conseil tribal de la Nation Waban-Aki (GCNWA)

Depuis 2019, les Lois canadiennes comportent effectivement des dispositions visant à protéger le savoir autochtone de la divulgation non autorisée, lorsque celui-ci est communiqué en toute confidentialité.

On sent que le désir est là, ajoute l’agent de projets en adaptation aux changements climatiques. Tout n’est pas négatif, mais pour le moment, il n'y a pas beaucoup d'améliorations.

Façade extérieure de la bâtisse du conseil de bande des Abénakis d'Odanak.

Conseil de bande des Abénakis d'Odanak (Archives)

Photo : Radio-Canada / Jef Fortier

Selon celui qui a participé à plusieurs tables de concertations en 2021 avec les différents ordres de gouvernement, les démarches en sont encore aux balbutiements. Or, le temps presse. L'imprévisibilité des conditions climatiques et ses conséquences s’accentuent. Dans les communautés abénakises, où il tente de mettre à jour le plan d’adaptation aux changements climatiques 2015, les populations font face à l’érosion des rivières, à la migration des espèces vers le Nord, à l’apparition de tiques ou encore à la raréfaction de certains poissons et petits fruits, nécessaires à la sécurité alimentaire.

Ce n’est pourtant pas le désir, la résilience et l'adaptation des populations autochtones qui manquent, souligne-t-il. Mais les Premières Nations sont encore tributaires de la colonisation. Ces aspects sont toujours présents et continuent d’avoir un impact sur les territoires et les communautés.

C’est pourquoi le travail doit être fait à la base et pas seulement lors de consultations, selon M. Pinceloup.

Réconcilier le langage

De son côté, l’anthropologue Lisa Koperqualuk, née à Puvirnituq et vice-présidente du Conseil circumpolaire inuit, se dit optimiste, mais elle constate que le processus de sensibilisation est lent.

On est enfin reconnus et on participe aux solutions. On commence à établir des relations avec les organisations internationales. [...] Mais ce n’est que le début pour faire accepter nos savoirs, affirme-t-elle. Menacés par la fonte de la banquise et du pergélisol, les Inuit sont pourtant en première ligne face aux impacts du réchauffement.

« On essaye de se comprendre, qu’il y ait une meilleure compréhension de nos savoirs. Mais il faudrait déjà nous laisser définir nous-mêmes ce que sont les savoirs autochtones. Il faudrait aussi s'assurer de les mettre en pratique. »

— Une citation de  Lisa Koperqualuk, anthropologue, essayiste et vice-présidente du Conseil circumpolaire inuit

Selon Mme Koperqualuk, cette démarche s’inscrit dans un processus d'autodétermination, qui doit toucher aussi bien le plan politique que la recherche scientifique. En 2019, c’est dans cette optique que l’organisme Inuit Tapiriit Kanatami a présenté sa stratégie nationale pour lutter contre les changements climatiques, où l’on exhorte les organismes gouvernementaux à établir des partenariats éthiques avec les collectivités inuit.

Lisa Koperqualuk.

Lisa Koperqualuk

Photo : Radio-Canada / Marie-Claude Simard

Oui, les efforts politiques existent, les intentions sont là. Mais matérialiser les intentions dans le réel, c’est plus difficile, croit pour sa part l’anthropologue Francis Lévesque, spécialiste de l’Arctique canadien et des savoirs traditionnels inuit. Celui qui se déplace régulièrement depuis près de 22 ans dans les territoires du Nord considère que les initiatives d’Ottawa sont timides et insuffisantes. Selon lui, les Inuit font beaucoup d’efforts. [...] Ils sont solidaires et combatifs. Mais les gouvernements n’écoutent pas vraiment. Il y a de l'intérêt, mais il n'y en a pas assez.

D'après le professeur à l’École d'études autochtones de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue, il s’agit, en partie, d’un problème de langage. À l'instar de Lisa Koperqualuk, il déplore un manque de considération des savoirs ancestraux par des chercheurs présents dans le Grand Nord.

« Pour certains biologistes habitués au langage scientifique, la prise au sérieux des savoirs autochtones peut être difficile, car ce n’est pas du tout exprimé de la même manière. Ça crée de l'incompréhension et ils ne vont pas forcément écouter, alors que l’on sait que les savoirs inuit sont pourtant ultraprécis et construits de manière empirique sur plusieurs générations. »

— Une citation de  Francis Lévesque, anthropologue spécialiste de l’Arctique

Les Inuit sont souvent contraints de parler avec des références compréhensibles par les scientifiques, et lorsqu’ils évoquent des connaissances en lien avec leur culture, il y a rupture dans la communication. Ce qui se passe, c’est qu’on veut décomposer leurs savoirs pour les traduire dans nos termes, explique M. Lévesque.

Sociétés de tradition orale, basées sur une vision holistique des connaissances, les Inuit ont une façon d’envisager le savoir très différente de la culture occidentale. Mais les résultats n’en sont pas moins probants, défendent les deux anthropologues. Quand on est capable de réconcilier le langage, on peut arriver à des conciliations, précise M. Lévesque.

Mais là encore, l'adaptation a ses limites, car l’urgence climatique pousse à la résilience.

Un groupe de personnes pêche des moules dans la toundra.

Plusieurs communautés inuit du Nord canadien doivent adapter leurs pratiques aux nouvelles réalités qu’imposent les changements climatiques. La pêche et la chasse, qui assurent depuis plusieurs siècles la subsistance des Inuit, sont confrontées au déclin de certaines espèces contre l’apparition d’autres.

Photo : Radio-Canada / Matisse Harvey

Sauver l'Arctique

Si le Canada se réchauffe presque deux fois plus rapidement que la moyenne mondiale, l'Arctique canadien, lui, se réchauffe trois fois plus vite. Selon un rapport du gouvernement canadien intitulé Les océans du Canada maintenant, 2020, certaines parties de l'océan Arctique ont connu un réchauffement allant jusqu'à 1 degré Celsius par décennie au cours des 20 dernières années.

Des glaces qui fondent.

Les effets de l'érosion côtière se font déjà sentir dans certaines communautés arctiques de l'Ouest canadien et en Alaska.

Photo : Associated Press / David Goldman

La mer est en train de gruger les sols et les villages, explique M. Lévesque. Certaines communautés arctiques de l'Ouest canadien et de l’Alaska devront être déplacées ces prochaines années, entraînant ainsi la perte d'un héritage culturel ancestral arrimé à la terre et à la banquise.

« Le droit à l'environnement est lié à nos droits humains. Est-ce qu'on peut renverser certains impacts du changement climatique? Il y a encore une chance de le faire. Notre voix inuit, c'est sensibiliser le monde à tout ça et dire : "regardez ce qui se passe ici". Sauver l'Arctique, c'est sauver le reste de la Terre. »

— Une citation de  Lisa Koperqualuk, anthropologue inuk

Les impacts de l'industrialisation continuent de perturber les écosystèmes arctiques, avec l'augmentation des activités économiques, telles que le transport fluvial, la présence des industries minières ou gazières, ainsi que l’augmentation de la présence militaire dans cette zone stratégique. Les déchets industriels mais aussi la pollution de l’eau au mercure et aux hydrocarbures demeurent préoccupants.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !