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Des embûches pour l’archéologie autochtone

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Adrian Burke, professeur d'archéologie à l'Université de Montréal, a dirigé une école de fouilles archéologiques à Châteauguay. Sur les dix étudiants qui ont participé, deux sont des Mohawks.

Photo : Gracieuseté : Adrian Burke

Charles-Émile L'Italien-Marcotte

Les Autochtones mettent de plus en plus leur patrimoine archéologique en valeur. Mais le chemin pour s’y rendre est parsemé d’embûches. Ce ne sont pas toutes les communautés qui possèdent des institutions muséales, ou qui manifestent de l’intérêt pour les vestiges du passé.

Nous, on connaît notre histoire, alors nous n’avons pas besoin d’archéologie, a entendu de la part d’Autochtones le professeur d’archéologie à l’Université de Montréal Adrian Burke. Mais l’archéologie elle-même, comme beaucoup d’autres disciplines et institutions, dépeint une vision des Premières Nations interprétée avec des standards occidentaux par des chercheurs le plus souvent occidentaux aussi.

Il est donc nécessaire d’impliquer davantage les Premières Nations dans le processus de recherches archéologiques. À cet effet, l’enjeu principal est d’intéresser les membres des Premières Nations au travail archéologique, et transformer la perception des Autochtones d’une discipline qui les a trop longtemps perçus comme de simples objets de recherche.

Un enjeu de formation

Le recrutement d’archéologues autochtones demeure un défi. D’abord, au niveau de la formation universitaire, un diplôme de maîtrise est requis pour obtenir un permis d’exercice en archéologie. Avec le baccalauréat, la formation d’un archéologue dure un minimum de 5 ans, ce qui n’est pas toujours attractif pour les étudiants autochtones. Et sans cette maîtrise, on ne peut qu’être technicien de fouilles, dit le professeur d’archéologie à l’Université de Montréal Christian Gates St-Pierre.

Comme pour les autres disciplines, les étudiants autochtones font face au dilemme de quitter leur communauté pour fréquenter une université, et ce sacrifice est parfois trop important.

Les universités sont par nature coloniales, centrées autour d’une vision occidentale de la transmission du savoir (autant dans ce qui est enseigné que dans la manière de transmettre le savoir) et il doit y avoir une autochtonisation de l'université, croit M. Gates St-Pierre. Mais il y a une intention réelle et sincère de décolonisation de l’archéologie et de l’université, selon lui.

Cette vision de la place des Autochtones dans l’archéologie passe par une autochtonisation du corpus, et donc d’inclure les Autochtones dans la matière, mais aussi dans l’ouverture des chercheurs. Si les archéologues plus âgés ont une vision plus traditionnelle, les plus jeunes [croient] à l’archéologie collaborative et à laisser de la place aux Autochtones, insiste M. Gates St-Pierre.

Pour intéresser davantage les Autochtones à la discipline, des écoles de fouilles dirigées par des archéologues ont été mises en place. Entre autres au Collège Kiuna situé dans la communauté abénakise d’Odanak. Cette école de fouilles, qui a cessé ses activités en raison de la pandémie de COVID-19, accueillait 25 étudiants de cinq ou six nations différentes, explique M. Burke.

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L'archéologue Adrian Burke participe à une école de fouilles dans le Vieux-Montréal.

Photo : Gracieuseté : Adrian Burke

Ce parcours de niveau collégial permettait aux étudiants de se familiariser et de développer des connaissances en archéologie en faisant une partie [des apprentissages] en classe et une partie [sur le terrain], décrit Adrian Burke.

À terme, le projet d’école de fouilles du Collège Kiuna sera étendu à d’autres communautés autochtones, prévoit M. Burke. Le concept, c’est d’aller vers les communautés. Ces dernières permettent d’identifier les sites d’intérêt, mais aussi de sélectionner des membres des nations pour participer aux projets d’archéologie.

Le but de M. Burke et de ses collègues, c’est de semer l’intérêt pour que les membres des Premières Nations puissent prendre en charge la découverte et la mise en valeur de leur patrimoine.

Pier-Louis Dagenais Savard est de ceux-là. Il a terminé sa scolarité de maîtrise en archéologie, et même s’il n’a pas rédigé son mémoire (la condition pour obtenir son diplôme d’études universitaires de deuxième cycle), il y a puisé de nombreuses connaissances qui l’aident dans son travail de surveillant de chantiers de fouilles archéologiques en Ontario.

M. Dagenais Savard a suivi des cours en anthropologie, en histoire et en archéologie à l'Université de Montréal. Avant de commencer à travailler sur les chantiers de fouilles, il avait reçu une formation basique à la nation huronne-wendat, mais il a beaucoup appris sur le tas. J’avais besoin de contenu archéologique pour bien faire mon travail et développer un esprit critique, affirme-t-il. Il n’est pas le seul étudiant autochtone en archéologie, mais ils sont très peu nombreux, constatent tous les intervenants à qui nous avons parlé.

De Wendake à l’Ontario

Le professeur d’archéologie à l’Université de Montréal Adrian Burke est souvent consulté par des communautés autochtones dans des projets de recherches qui les concernent. Par les Abénakis. Par les Mohawks. À travers différentes initiatives comme des écoles de fouilles (la plus récente s’est déroulée à l’île Saint-Bernard à Châteauguay), il accueille des étudiants en archéologie – sur les 10 étudiants présents à Châteauguay, deux étaient des Mohawks de Kahnawake.

L’archéologie se construit à partir de traces d’une occupation passée. Certaines fouilles sont réalisées à l’initiative des communautés autochtones.

Mais lors de travaux comme la construction de nouvelles infrastructures comme un nouveau bâtiment, une autoroute ou d’un pipeline en Ontario, des recherches de potentiel archéologique doivent être obligatoirement être entreprises. À ce stade, les Premières Nations ne sont pas encore intégrées dans l’équation.

M. Dagenais Savard, qui travaille en Ontario, détaille la manière de faire. Après une inspection visuelle et un trou de sondage, les Nations autochtones sont amenées dans le projet. Et après avoir découvert un sondage positif, c’est-à-dire un carré d’un mètre sur un mètre où sont découverts des artéfacts, poursuit M. Dagenais Savard, des fouilles à aire ouverte sont entamées.

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Des étudiants en archéologie de l'Université de Montréal participent à une école de fouilles à Châteauguay. Des membres de la communauté mohawk de Kahnawake ont participé activement à ces fouilles.

Photo : Gracieuseté : Adrian Burke

Des écueils financiers et humains

Les promoteurs des projets de construction vont embaucher des compagnies privées de recherches archéologiques pour effectuer les fouilles et analyser les artéfacts qui seront trouvés sur le site, et produire un rapport sur leurs découvertes.

M. Dagenais Savard surveille le déroulement des fouilles pour la nation huronne-wendat depuis 2017. Il est ambassadeur de la nation, ses yeux et ses oreilles sur les sites ontariens qui font partie du territoire traditionnel des Hurons-Wendat. Il représente les intérêts de sa communauté dans la recherche des traces de leur présence en Ontario.

Les promoteurs sont des clients qui ont intérêt à ce que les fouilles procèdent rapidement et ne coûtent pas trop cher.

Les compagnies d’archéologie qui effectuent les recherches se trouvent souvent en sandwich entre les impératifs financiers de leurs clients – qui se passeraient bien des fouilles – et les représentants des Premières Nations, pour qui le résultat des recherches archéologiques peut être déterminant. Il s’agit ici d’un frein important à la mise en valeur du patrimoine archéologique des Autochtones.

La compagnie [archéologique] veut bien faire sa job, mais la collaboration entre [toutes les parties] est teintée, concède M. Dagenais Savard. Le problème, ce ne sont pas les archéologues, mais les moyens financiers mis à leur disposition, ajoute-t-il.

« C’est un budget de plus, et il faut [procéder] le plus rapidement possible. »

— Une citation de  Pier-Louis Dagenais Savard

Les nations autochtones se retrouvent aussi en sandwich entre elles, puisque plusieurs communautés peuvent revendiquer des droits ancestraux sur un même territoire. Les revendications territoriales concernent d’autres nations, ce qui rend le travail de M. Dagenais Savard essentiel pour les Hurons-Wendat.

Il se désole toutefois du fait que la Loi québécoise sur le patrimoine culturel ne fait pas beaucoup de place pour l’archéologie.

« Il y a une volonté, admet-il, de travailler avec les Autochtones, mais il n’y a pas de recherche de potentiel archéologique. »

— Une citation de  Pier-Louis Dagenais Savard

Au Québec, des fouilles sont entreprises seulement si on découvre quelque chose, et il y a potentiellement des centaines de sites [qui ont été] détruits par ignorance ou méprise.

En Ontario, la Loi sur le patrimoine contient de nombreuses lignes directrices, même si beaucoup d’interprétations sont possibles. La particularité de la législation ontarienne est l’intégration des Premières Nations dans ces lignes directrices, explique M. Dagenais Savard, mais si ce modèle n’est pas parfait, selon lui, il offre de belles possibilités en archéologie.

Une utilité sociale

Certains membres des Premières Nations ne voient pas l’utilité réelle de l’archéologie pour eux. Pour ceux qui vont profiter d’un nouveau bâtiment, d’une autoroute ou d’un pipeline, les coûts supplémentaires et les délais – les travaux peuvent durer des mois de plus que prévu –, ils ne voient que les inconvénients de la recherche archéologique, plutôt que sa contribution à notre histoire commune.

Enfin, malgré l’intégration de membres des Premières Nations dans les fouilles, de nombreux artéfacts sont conservés par les compagnies d’archéologie sans être mis en valeur.

À quoi peuvent alors servir les travaux archéologiques?

Pour certaines personnes, c’est une dépense superflue. Mais pour les communautés autochtones, cela peut devenir un levier important pour la reconnaissance de leur histoire et pour soutenir leurs revendications territoriales. Et s’il est nécessaire de valoriser l’archéologie chez les Autochtones, il est essentiel d’intéresser les allochtones à leur culture.

Cela peut prendre du temps. Mais l’archéologie n’en manque pas.

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