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Un lourd secret pour une famille crie du Manitoba

Un prêtre catholique, accusé d'avoir mis enceinte une jeune fille crie dans un pensionnat pour Autochtones du nord du Manitoba dans les années 1940, était reconnu comme un prédateur par plusieurs filles et femmes de la région.

Randal Apetagon tient dans ses mains la photo d'un prêtre; le cliché remonte aux années 1920.

Randal Apetagon tient la photo du père Albert Chamberland, un prêtre catholique qui serait son grand-père biologique.

Photo : CBC

Radio-Canada

Les mains de Randal Apetagon tremblent en tenant un portrait vieux de près de 100 ans d'un prêtre catholique. Les yeux de l'homme lui sont familiers. La mère de M. Apetagon avait le même regard.

Un texte de Kate Adach, de la CBC

Ça me donne des frissons dans le dos, dit-il. C'est comme voir un fantôme.

M. Apetagon, aujourd'hui âgé de 42 ans, a passé des décennies à s’imaginer à quoi le prêtre pouvait ressembler, et comment les actions du clerc ont à la fois créé et perturbé sa vie. Ce n'est que récemment que M. Apetagon a appris que les archives de la Société historique de Saint-Boniface, à Winnipeg, contenaient des photos du prêtre aux yeux clairs.

Lorsqu’il était enfant, les yeux verts de M. Apetagon faisaient de lui le mouton noir de sa famille. Sa sœur Camille, leur défunte mère Mary et lui avaient un teint plus clair que leurs parents cris de Norway House, au Manitoba.

Comme si cela ne suffisait pas à les distinguer, M. Apetagon affirme que les membres de sa famille faisaient tout pour qu'ils se sentent comme des étrangers. Sa sœur et lui ne comprenaient pas pourquoi.

On m'appelait toujours "l'enfant bâtard", dit M. Apetagon.

Les insultes à son endroit et à celui de sa sœur trahissaient la colère de la famille. Ce n'est que lorsqu’ils ont atteint l'âge adulte qu'ils ont appris la raison de cette animosité.

Une mère est assise avec ses deux enfants.

Mary Apetagon (au centre) avec son fils Randal (à gauche) et sa fille Camille (à droite).

Photo : Gracieuseté : Famille Apetagon

Sur son lit de mort, Mary Apetagon a révélé à sa fille que grand-père Willy, l'homme qu’elle croyait être son grand-père, ne l'était pas. Son grand-père biologique, raconte Camille Apetagon, était plutôt un prêtre canadien-français, le père Albert Chamberland, l’ancien directeur d'un pensionnat pour Autochtones où leur grand-mère avait été élève. Ils étaient les descendants, selon leur grand-mère, d'un prêtre catholique.

Le secret d'une mère

Therese Evans, la mère de Mary, n'était qu'une adolescente lorsqu'elle est tombée enceinte. Née à Norway House en 1931, elle a été abandonnée à l'Église. Elle a été orpheline et élevée par les religieuses dans un pensionnat pour Autochtones supervisé par le père Chamberland.

Les dossiers détenus par le Centre national pour la vérité et la réconciliation montrent que Mme Evans a fréquenté un pensionnat pour Autochtones de l'agence Norway House de 1943 à 1946, soit entre l’âge de 12 et 15 ans. Randal Apetagon affirme que, pendant ces années, le père Chamberland a commencé à l’agresser.

Plusieurs membres de la communauté ont déclaré à la CBC que Mme Evans est tombée enceinte du père Chamberland alors qu'elle fréquentait le pensionnat pour Autochtones.

Pourtant, le certificat de naissance de sa fille, Mary Apetagon, est daté du 9 août 1949, soit quelques années après la dernière présence de Mme Evans au pensionnat.

Officiellement, le père de la fillette est William Apetagon. Une note, ajoutée à l'acte de baptême conservé aux archives de la Société historique de Saint-Boniface, indique que Therese Evans et William Apetagon se sont mariés en 1949. Randal et Camille Apetagon disent que c’est l'Église qui a forcé l'union du couple.

CBC News a contacté l'archidiocèse de Keewatin-Le Pas pour une entrevue sur ces allégations. L'archevêque Murray Chatlain a refusé de la leur accorder, mais il a répondu par courriel qu'il était profondément attristé de ces allégations.

Je n'avais aucune connaissance des préoccupations de cette famille avant votre courriel. Je les prends extrêmement au sérieux, a-t-il ajouté.

Qui était le père Chamberland?

Le père Chamberland était le chef de la mission catholique de Norway House au moment de la grossesse de Mme Evans. Il a travaillé pendant plus de 50 ans pour l'archidiocèse de Keewatin-Le Pas, en tant que directeur de mission et directeur de pensionnats pour Autochtones dans des communautés du nord du Manitoba et de la Saskatchewan.

Les archives de la Société historique de Saint-Boniface contiennent plus d’une soixantaine de photos du père Chamberland, couvrant toute sa vie, de l’âge de 20 ans à 80 ans. En ouvrant récemment un dossier de vieilles photos dans la salle de lecture des archives, Randal Apetagon a été bouleversé par une photo du père Chamberland datant du milieu des années 1920.

Un prêtre catholique assis face à la caméra.

Le père Albert Chamberland

Photo : Archives / Société historique de Saint-Boniface, N2582

« Cela vous prend aux tripes. C'est comme si je me regardais dans un miroir ou quelque chose comme ça. Parce que je connais cette expression, ce visage. Je l'ai vu. J'ai vu ces traits toute ma vie. »

— Une citation de  Randal Apetagon

Le père Chamberland est né le 10 avril 1901 à Saint-Philippe-de-Néri, une petite municipalité du Québec. Il est devenu prêtre en 1926 et a passé la majeure partie de sa prêtrise dans le nord du Manitoba et de la Saskatchewan. Il s'est retiré au Québec en 1980 et est décédé quatre ans plus tard.

Le père Chamberland a passé au moins 16 ans à Norway House. Plus d'un demi-siècle plus tard, des membres de la communauté portent encore des accusations à son encontre – outre celle d'avoir mis Therese Evans enceinte.

Henry Muswagon, 80 ans, affirme que le père Chamberland était connu pour approcher les femmes d'une manière qui ne devrait pas être celle d’un prêtre. Il dit que le père Chamberland a été muté hors de la communauté peu de temps après qu'une autre femme se fut plainte à un évêque. Je ne sais pas si elle est tombée enceinte, avoue M. Muswagon.

Lorsqu'on lui demande si l'archidiocèse était au courant d'allégations contre le prêtre, l'archevêque Chatlain dit, dans sa déclaration à la CBC : Nous ne sommes au courant d'aucun dossier faisant allusion à cette situation.

Ces secrets vont continuer d’être révélés

Vincent Doyle, psychothérapeute en Irlande, est convaincu qu'il y a au moins 15 000 enfants du clergé dans le monde. C’est une estimation prudente, la pointe de l'iceberg.

M. Doyle avait une vingtaine d'années lorsqu'il a appris que son père biologique était un prêtre catholique. Frustré, il s'est demandé combien d'autres familles avaient le même secret. Il a donc créé Coping International, une organisation caritative destinée à soutenir les enfants de prêtres.

Il dit avoir reçu depuis des milliers de témoignages de personnes ayant vécu des expériences similaires.

Vincent Doyle regarde la caméra, avec la main droite avancée devant lui.

Vincent Doyle, un psychothérapeute irlandais, croit qu'il y a au moins 15 000 enfants du clergé dans le monde.

Photo : CBC / Conan Doyle

Le courriel de l'archevêque Chatlain note que bien que ces allégations soient de nature historique, il est important d'assurer aux fidèles que l'archidiocèse a maintenant des politiques en place pour protéger les enfants, les jeunes et les adultes vulnérables, ainsi que pour examiner et répondre aux allégations d'abus du clergé ou de comportements inappropriés.

Ces secrets continueront d’être révélés, mentionne M. Doyle. Il n'y a aucun moyen de les arrêter, de les maîtriser, de les freiner. Vu le faible coût des trousses d’analyse d’ADN à domicile et l'accessibilité des services généalogiques en ligne, un nombre croissant de personnes trouvent des liens avec le clergé dans leur lignée.

Moins de 100 dollars – le secret est éventé. Et ce sont les petits-enfants, souvent, qui font la découverte, affirme M. Doyle.

Pourrait-il y en avoir d'autres?

Aujourd'hui, Randal Apetagon se demande ce que l'Église a pu garder comme secrets.

Quand il regarde la nécrologie du père Chamberland et la longue liste des communautés dans lesquelles le prêtre a travaillé durant 54 ans, il ne peut s'empêcher de se demander combien d'autres enfants il a conçus.

Pendant de nombreuses années, les peuples autochtones ont été mis à l'écart, conclut-il. Mais maintenant, les secrets sont révélés, non?

Avec les informations de Cameron MacIntosh

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