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Les Cris à un tournant crucial de leur développement économique

Pour continuer de prospérer, les Cris doivent diversifier leur économie, appuyer le développement de l'entreprise privée et offrir de la formation à la main-d'œuvre.

Une femme au volant d'un bulldozer avec un bonnet sur la tête.

Kryptelle Moses est une étudiante crie en apprentissage au centre de formation de Waswanipi. Même si très peu de femmes font ce métier, elle veut conduire des bulldozers sur les chantiers.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Dans une salle du conseil de bande de Waswanipi, Irène Neeposh écoute attentivement un membre de sa communauté. Pour le conseil de bande, elle réalise une étude de marché sur les maisons alternatives, adaptées aux gens qui ont des besoins uniques. Une fois l'entretien fini, Irène file chez elle et se glisse derrière son ordinateur.

En lien avec le Grand cercle économique des Peuples autochtones et du Québec qui se déroule à Montréal jeudi et vendredi, Espaces autochtones vous présente tout au long de la semaine une série d'articles traitant des enjeux économiques qui représentent des défis autant pour les Premières Nations que pour la société québécoise. Des comptes rendus seront également publiés quotidiennement.

La femme de Waswanipi a un emploi du temps très chargé. Et pour cause : elle est propriétaire de quatre entreprises qu’elle chérit.

Sky Development services fournit des conseils en développement personnel et professionnel pour aider à créer une nation autodépendante. Maamuu consultants est une entreprise capable de réaliser des études dans différents domaines.

Mewould fait dans le commerce de détail en fournissant des sacs conçus par des aînés et produits par des femmes cries. Et Ungava Gourmet, qui propose des pots de gelée de thé du Labrador, de cèdre sauvage ou de canneberges sauvages.

La dynamique femme d'affaires a décidé d’acheter Ungava Gourmet pour démontrer qu’on peut diversifier l’économie et qu’on n’est pas obligé d’embarquer dans tous les projets de foresterie et de mine pour créer de l’économie. Il y a d’autres choses qu’on peut faire sans détruire l'environnement.

Le ton est donné.

Si l’exploitation des ressources naturelles constitue toujours l’assise économique de la région Eeyou Istchee, la Nation crie est rendue à un tournant décisif de son développement économique. Elle doit se diversifier et favoriser davantage le développement de l'entreprise privée.

Le secteur public, toujours ce grand pourvoyeur d’emplois

Pour l’instant, le gros de l’emploi se trouve toujours dans le secteur public.

Au centre communautaire de santé Miyupimaatisiiun, la décoration de Noël s'installe peu à peu. Des employés, surtout des femmes, vont et viennent. Quelques patients se présentent.

Fondé en 1978, le Conseil cri de la santé et des services sociaux de la Baie James (CCSSSBJ) administre notamment un centre comme celui-ci dans chaque communauté .

Des services en médecine générale, en soins à domicile, soins dentaires, etc. y sont donnés. On y trouve surtout le plus haut taux d’emplois pour les Cris.

En 2016, près de 23 % des travailleurs cris étaient employés dans le secteur de la santé et des services sociaux.

L'entrée du centre communautaire et de santé de Waswanipi.

Le secteur de la santé emploie énormément de personnes de la Nation crie, comme ce centre à Waswanipi.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

De manière générale, 80 % des emplois dans la Nation crie se trouvent dans le secteur public (notamment le CCSSSBJ, la Commission scolaire crie ou l’administration publique, comme le gouvernement de la Nation crie).

Le ratio normal serait presque inversé dans les collectivités du Sud. Ce ratio est bon pour la région, en temps de COVID, parce que l’emploi n’a pas été affecté, mais en général, ça crée des difficultés dans la mesure où le secteur public est dominant. Et le secteur privé doit rivaliser [avec lui]. Or, il n'a pas les mêmes ressources pour le faire, explique Stephen Forward, consultant pour le Département commerce et industrie du gouvernement de la Nation crie.

La population crie ne cesse de croître, on peut s'attendre à ce qu'elle passe de 20 000 à près de 27 000 membres dans cinq ans. Or, les possibilités d'emplois vont commencer à stagner dans le secteur public, il est donc essentiel que l’accent soit mis sur le secteur privé. C’est un point pivot!, s’exclame Stephen Forward.

Virage vers le privé

Dans l’Eeyou Istchee, le secteur privé emploie peu de main-d'œuvre. Même si ce secteur est en bonne santé, précise Stephen Forward, il ne représente que 17,4 % des emplois.

Le logement par exemple représente un secteur où les possibilités de croissance sont très bonnes. Les entreprises privées pourraient amplement profiter de ce secteur en développement pour prendre, nécessité oblige, plus de place.

Le logement est un problème majeur qui a de nombreuses conséquences. Toutes les communautés cries souffrent d’une pénurie de logements. Avec la croissance du secteur du logement, on s’attend à de fortes opportunités pour les entreprises, pas seulement dans la construction, mais l’après-construction : rénovation, embellissement, aménagement de cuisine, assure Stephen Forward.

Il souhaite aussi davantage de courtiers en assurances, de conseillers financiers, mais aussi d’entrepreneurs forts, avec plus d’expérience.

Promouvoir les emplois dans la communauté

Travailleuse autonome, comme 2,5 % des Cris, Irène Neeposh a décidé de se diversifier et de créer des emplois. Ainsi, devant les contrats de consultations qui s’amoncelaient et l’obligation d’en refuser, elle a décidé de s’associer à d’autres consultants autochtones.

Avec ses sacs, elle offre de l’emploi à des femmes qui sont dans des situations précaires en plus de fournir un coup de pouce financier à des aînés.

Même si le chemin est parsemé d’embûches, relate-t-elle, elle souhaite que d’autres suivent sa voie, car, selon elle, sa nation est encore trop dépendante des subventions.

Une femme écoute attentivement une personne hors champ.

Irène Neeposh a pu, grâce à l'aide de la Nation crie, étudier et développer ses entreprises.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

On a besoin de faire le travail pour nous et de participer à différentes industries, dit Irène, car tous les Cris n'ont pas accès aux mêmes chances, même avec toutes les ententes signées par la Nation, rappelle-t-elle.

D’ailleurs, elle estime que la Nation crie n’a pas encore totalement les mains sur le volant de son développement.

On est en discussion, en négociation avec le chauffeur présentement, mais on est prêt à prendre le volant.

Le chauffeur, pour elle, est toujours le gouvernement québécois, et il aime ça, chauffer cet autobus!, s'exclame Irène.

Alors, histoire de promouvoir encore plus le secteur privé, elle essaie de mettre en place la première chambre de commerce de sa communauté, tout en siégeant aussi dans plusieurs comités régionaux.

Former, toujours former

Même si l’économie chez les Cris est bien développée comparativement à d’autres Premières Nations, le taux de chômage varie de 9 à 20 %, selon les communautés cries. Il reste néanmoins en deçà du taux dans les autres communautés autochtones du Canada (35 %).

La Nation crie ne lésine pas sur les moyens de former ses membres. Les étudiants peuvent aller étudier dans les cégeps et les universités en dehors de leur région aux frais de la Nation. Ils peuvent aussi rester dans Eeyou Istchee grâce à des centres de formation comme celui de Waswanipi.

Ouvert par la Commission scolaire crie en 2005 pour favoriser l’accès aux métiers professionnels au sein de la communauté, le centre de formation professionnelle régional Sabtuan accueille chaque année une cinquantaine d’étudiants, dont l’âge varie de 18 à 51 ans.

Un étudiant enfile une tenue orange de travail près de son pupitre de classe. La pièce est un immense atelier.

Les étudiants du centre régional de formation de Waswanipi sont contents de pouvoir rester dans une communauté crie pour apprendre un métier.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Arpentage et topographie, cuisine professionnelle, mécanique d’engins de chantier, soudure, opération de machinerie lourde dans le Nord, réfrigération, photographie, gestion d’entreprise de construction, leadership récréatif et cours de remise à niveau sont proposés selon les sessions et les besoins.

Dans l’atelier de soudure, les équipements mis à la disposition des étudiants sont impressionnants, tout comme le bâtiment qui les abrite. Même chose pour la résidence des étudiants où des familles peuvent vivre, parler leur langue.

Tous disent aimer cette proximité entre Cris ayant les mêmes intérêts et, souvent, les mêmes histoires de vie.

On peut échanger sur la chasse, des choses comme ça. On se comprend mieux!, exprime Brenton Mianscum, d’Oujé-Bougoumou.

Le rêve de la majorité de ces étudiants, comme Shirley Coon-Come, est de créer leur entreprise.

Une femme dans un tracteur pelle déblaie un passage de branches sous les yeux d'un homme dehors.

Sous les yeux de son professeur, Shirley Coon-Come enlève des branches pour que l'eau puisse s'écouler.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Sur le chemin qui mène à la clairière du centre de formation, la jeune femme de Mistassini manie sa pelle mécanique avec dextérité. Aujourd’hui, elle doit enlever des barrages faits par un castor. Attentive, Shirley avance sa pelle et soulève les branches. Et c'est sur son territoire qu'elle compte bien mettre à profit sa formation, tout comme sa camarade de classe Kryptelle Moses.

C’est important de plus se développer et ne pas dépendre de l’argent du gouvernement. Si on peut garder l’argent ici, c’est mieux, précise la responsable de la résidence étudiante du centre, Bianca Albert.

Car souvent, précise-t-elle, quand il y a des soumissions pour des contrats, ce sont beaucoup des non-Autochtones qui les ont et j’aimerais qu’il y ait plus d’Autochtones. Il y a de la place pour tout le monde.

Ces futurs employés sont aussi conscients du difficile équilibre entre le développement économique et le maintien du territoire pour poursuivre les activités traditionnelles.

Une femme pose devant un bâtiment.

Bianca Albert espère attirer encore plus d'étudiants cris dans le centre régional de formation de Waswanipi.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

D'après Bianca Albert, ce sont justement les personnes parfaites pour diversifier l’économie, profiter du territoire en le développant tout en protégeant le mode de vie traditionnel cri.

« En étant proche de ces industries, on garde un œil sur ce qui se développe. »

— Une citation de  Bianca Albert

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