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Les Autochtones : « Au-delà d’assommer des polices, pis de lancer des roches »

Espaces autochtones

Espaces autochtones

Photo : Radio-Canada

« Vous savez, les Autochtones, c'est intéressant. On va les passer en premier [dans un bulletin de nouvelles] seulement s'ils se mettent à casser tout, pis à bloquer la route, pis à assommer des policiers, pis à lancer des roches, pis à bloquer le pont Mercier. »

C’est ainsi que nous parlait le regretté Serge Bouchard en octobre 2016, à quelques semaines du lancement d’Espaces autochtones.

Serge Bouchard sourit au micro d'ICI Première.

Serge Bouchard à Radio-Canada.

Photo : Radio-Canada

Nous croyons avoir évité ce piège.

Espaces autochtones a toujours affiché une volonté d’être un lieu où le maximum d'aspects du monde autochtone devait être représenté. Il s’agit de montrer que les Autochtones, loin de se fondre dans un bloc monolithique, sont marqués par la diversité. Une soixantaine de nations, réparties dans 600 communautés; une situation qui a fait en sorte que l’Innu de la Côte-Nord est aussi différent du Cri des Plaines que les Québécois se distinguent des Albertains : des langues différentes, une spiritualité singulière pour chacun et, surtout, des territoires différents des uns et des autres.

L’un se bat contre les pipelines, l’autre veut en être actionnaire.

Cependant, il y a des choses que partagent ces nations : la Loi sur les Indiens qui fait des Premières Nations des êtres inférieurs, des sous-citoyens, envoyés dans des pensionnats où des milliers ont été humiliés, violés et battus. Une tache ô combien noire dans l’histoire du Canada, une histoire qui a eu tendance à occulter ce côté sombre.

Une histoire de colonialisme comme on en a vu en Afrique, en Asie ou en Amérique latine. Un colonialisme férocement banal venu d’Europe au nom de la supériorité supposée de la chrétienté et de l’Occident sur le reste du monde.

Le piège du ghetto

Jacques Kurtness, un psychologue d’origine innue, fin négociateur et originaire de Mashteuiatsh, nous avait fait une mise en garde : surtout ne pas faire d’Espaces autochtones une réserve au sein de Radio-Canada.

Jacques Kurtness

Jacques Kurtness

Photo : Gracieuseté de Jacques Kurtness

En fait, cet homme sage voulait nous prévenir du danger de se transformer en ghetto. Voilà pourquoi nous avons fait d’Espaces autochtones un lieu de convergence non seulement pour les Autochtones, mais aussi pour les allochtones. Un espace symbolique de rencontre entre les Premières Nations et les autres citoyens du Canada. Pour comprendre, analyser, soupeser les arguments, revisiter nos opinions. Bref, apprendre à se connaître après avoir été séparés par l’histoire.

Pour éviter le piège du ghetto, nous nous sommes aussi déployés sur les autres plateformes radio-canadiennes. À la radio avec des reportages à Désautels le dimanche, L'heure du monde ou encore à la télévision avec Le téléjournal où nos collègues nous ont ouvert les portes déclinant sur ces plateformes des reportages où les Autochtones faisaient d’autres choses que de lancer des roches et de bloquer des chemins.

On y a vu des Innus capitaines de bateau de pêche, des jeunes qui aspirent à devenir médecins, des hommes qui se battent pour préserver la forêt d’une exploitation sauvage, des femmes autochtones qui font de la recherche universitaire, qui commentent des matchs de hockey en langue innue, qui pilotent des avions ou qui gèrent des centres d’amitié devenus indispensables en milieu urbain. Et ce n’est là qu’un vague aperçu de la diversité des reportages produits qui ont cependant en commun de tendre le micro aux Autochtones avant tout.

Nos guides éditoriaux

Nos débuts ont été marqués par la mise en place de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (ENFFADA).

Un choc immense.

Michèle Audette, répondant aux questions des journalistes.

La commissaire Michèle Audette a défendu avec véhémence l'utilisation du terme « génocide » dans le rapport de l'ENFFADA.

Photo : Radio-Canada

Notre première une a justement été de relater l’histoire de 39 de ces femmes pour se rendre compte que la justice canadienne avait failli à sa tâche. Enquêtes bâclées, des familles que la police ne croit pas, des communautés laissées à elles-mêmes face à la disparition de mères, de conjointes, de sœurs, de cousines.

Les questions de justice et en particulier celles qui touchent les femmes sont devenues notre priorité numéro un. Imaginez seulement que les femmes autochtones représentent 3 % de la population canadienne, mais qu’elles constituent 30 % des prisonnières dans les geôles fédérales.

Ensuite, l’autonomie gouvernementale en devenir s’est imposée à nous. Partout, nous avons senti cette volonté de sortir de la dépendance du chèque qui vient d’Ottawa. Nos reportages ont illustré une féroce volonté de maîtriser l’exploitation des ressources du territoire, de créer de l’emploi pour les jeunes, d’enseigner sa langue, son histoire.

Nous avons raconté la lutte quotidienne pour que les droits ancestraux sur ces mêmes territoires soient reconnus sans qu’on soit obligé de se ruiner en guéguerres juridiques. Nous avons montré que l’autonomie gouvernementale représentait un moyen et non une fin pour maîtriser la pandémie de COVID-19, exploiter rationnellement les ressources naturelles, mieux s’occuper aussi de ses aînés, mieux protéger ses enfants et leur offrir un avenir au-delà des limites des réserves.

Bref, nous avons souligné une démarche axée sur l'autonomie, soit de se diriger soi-même. Une démarche dont les autres Canadiens doivent nécessairement prendre acte et que nous avons illustrée dans un grand dossier.

Nos reportages témoignent de ces actions de prise en main.

Entrée d'un bâtiment avec un panneau rouge et l'inscription entrée vaccination.

La salle communautaire de Uashat reconvertie en clinique de vaccination contre la COVID.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Puis, comment rater l’effervescence qui traverse le monde de la création artistique? En littérature, au théâtre, en poésie, en musique, en design de mode, les Autochtones redéfinissent leur identité en puisant profondément dans leur racine, mais aussi, en jetant un regard singulier sur le monde d’aujourd’hui.

Enfin, la réalité urbaine des Autochtones s’est imposée à nous, parfois de manière brutale, entre autres avec la mort d’un itinérant à Montréal, Raphaël André.

Seul, dans une toilette publique, dans un abandon total, en 2020.

La réalité urbaine, c’est aussi venir en ville pour se faire soigner, et parfois, là aussi, pour mourir. La mort violente de Joyce Echaquan un 28 septembre à l’hôpital de Joliette nous a tous secoués, et les images vidéo qui nous sont parvenues en ce lundi après-midi resteront à jamais imprégnées dans nos mémoires.

Néanmoins, la ville, c’est aussi un lieu pour étudier, faire de la recherche, donner des spectacles, rencontrer l’autre dans l’égalité et le respect des différences.

Finalement, nos pages se sont ouvertes à la parole autochtone. Les chroniques de Moe Clarke, Melissa Mollen-Dupuis, Cyndy Wylde, Isabelle Picard, Luc André, Edith Bélanger et plus récemment de Kijatai-Alexandra Veillette et Jay Launière-Mathias ont ajouté à la diversité des opinions. Et ce, sans compter le travail empreint de professionnalisme de nos journalistes Maria-Louise Nanipou (Innue), Véronik Picard (Wendat) et Gabrielle Paul (Innue) qui s’ajoute à celui de Marie-Laure Josselin, Jean-François Villeneuve et Delphine Jung.

Et que dit l’avenir?

Espaces autochtones est maintenant bien implanté dans le paysage médiatique et son influence à l’intérieur de Radio-Canada comme à l’extérieur est affirmée.

Les enjeux de justice, de gouvernance, de la place des artistes autochtones dans l’univers culturel ou de l’Indien dans la ville vont demeurer. Nous porterons une attention particulière à l’exploitation des ressources naturelles, dont la plupart se trouvent dans les territoires autochtones reconnus ou revendiqués.

À Espaces autochtones, nous constatons que la clé de la réconciliation repose sur l’autonomie des nations autochtones et donc sur la possibilité pour elles de profiter, par un partage équitable et une exploitation durable, des ressources immenses qui ont fait la prospérité de ce pays.

Dans une démocratie qui se respecte, pour peu qu’on le veuille, ce défi peut être relevé sans nécessairement se tirer des roches.

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