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[Lettre ouverte] Pas de place pour les Autochtones dans le régime forestier québécois

« Il n’y a pas de réelle prise en compte des Innus dans la gestion des forêts au Québec », dénonce Marie-Hélène Rousseau, ingénieure forestière pour le Conseil des Innus de Pessamit.

Une grue mécanique déplace des troncs d'arbres coupés.

Malgré son importance pour la planète, la forêt boréale est fortement menacée par l’exploitation forestière industrielle non durable.

Photo : Reuters / Chris Wattie

Lettre ouverte

Un texte de Marie-Hélène Rousseau, ingénieure forestière pour le Conseil des Innus de Pessamit.

Le portrait des consultations forestières auprès de la Nation Atikamekw, peint dans le reportage Coupes forestières : le ras-le-bol des Atikamekw, est tout à fait similaire à celui de la Première Nation des Innus de Pessamit sur la Côte-Nord.

Bien que la Loi sur l’aménagement durable des forêts établisse l’obligation de prendre en compte les intérêts, les valeurs et les besoins des communautés autochtones, dans la pratique, il n’y a pas de réelle prise en compte des Innus dans la gestion des forêts au Québec, et encore moins de réel accommodement.

En réponse aux Atikamekw, le ministre des Forêts, de la Faune et des Parcs Pierre Dufour a assuré travailler à revoir les mécanismes de consultation. Mais on aura beau revoir et revoir sans cesse les politiques et les manuels de consultation, tant que le régime forestier ne permettra pas une réelle intégration des Premières Nations, ce sera une perte de temps.

Depuis près de 10 ans, mon rôle d’ingénieure forestière est d’accompagner la communauté innue de Pessamit dans les consultations forestières, puis de transposer ses préoccupations en solutions d’aménagement. Une tâche qui est particulièrement difficile au Québec, où l’aménagement durable des forêts est tourné vers le développement économique au détriment des Premières Nations, de leur culture, du caribou forestier et de la biodiversité.

Une menace culturelle

Il faut comprendre que le plus grand enjeu de l’exploitation forestière pour la communauté innue de Pessamit est de nature culturelle.

À titre d’exemple, le déclin du caribou forestier, cette espèce qui a assuré la survie des Innus sur le territoire pendant des millénaires, engendre des pertes culturelles inestimables.

Les efforts des Pessamiulnuat (les habitants de Pessamit NDLR) pour la protection de cette espèce et du territoire visent essentiellement à préserver leur identité culturelle.

Une vision gouvernementale qui fait abstraction à la présence millénaire de l’Innu sur le territoire

Chez les Innus, la forêt est perçue comme un tout où tous les éléments de la nature sont importants, ce qui inclut évidemment l’Innu et son mode de vie.

La vision gouvernementale, quant à elle, définit la forêt naturelle strictement à partir de composantes écologiques et biologiques faisant totalement abstraction à la présence millénaire de l’Innu sur le Nitassinan [territoire ancestral traditionnel des Innus].

Un processus peu flexible

Ce n’est qu’à la dernière étape du processus décisionnel, soit à la planification des coupes forestières, que le gouvernement s’informe des préoccupations autochtones. Rendu à cette étape, il reste très peu de flexibilité dans la planification pour intégrer ces dernières.

Les demandes de la communauté ne doivent pas avoir d’impact sur la possibilité de coupe forestière et ne doivent pas déroger aux objectifs et modalités d’aménagement conçus et mis en place par le gouvernement.

Elles sont alors majoritairement rejetées et ce qui est accepté est dérisoire en comparaison du préjudice subi.

Un accommodement s’il y a lieu

Selon ses propres termes, le gouvernement a l’obligation de consulter et d’accommoder s’il y a lieu. Ce s’il y a lieu laisse une grande latitude au gouvernement d’accommoder ou non, comme bon lui semble.

Il arrive même de voir certaines personnes du gouvernement, sans aucune compétence en la matière, en venir à la conclusion de l’effet non préjudiciable de certaines interventions forestières sur les droits autochtones.

Repenser le régime forestier pour assurer une réelle participation des Premières Nations

Le régime forestier du Québec doit être repensé afin de laisser place aux communautés autochtones et à la valeur culturelle des forêts. Une saine gestion des ressources forestières passe inévitablement par une réelle participation des Premières Nations, ainsi que l’intégration de leur savoir et de leur vision.

Le Conseil des Innus de Pessamit s’est tourné dans les dernières années vers une approche plus proactive, qui tend avec optimisme vers une cogestion du territoire et ses ressources. Son projet d’aire protégée Pipmuakan, qui vise à protéger le patrimoine culturel innu et l’habitat du caribou forestier, en est un bon exemple. Cette aire protégée d’initiative autochtone s’arrime à la stratégie caribou du gouvernement de façon à consolider les efforts de protection pour l’espèce et à limiter les impacts sur la possibilité forestière.

Elle contribuerait également à la création d’une aire protégée en forêt aménagée et générerait des retombées positives pour la communauté. Mais encore faut-il qu’il y ait une volonté politique de donner place aux initiatives autochtones dans la gestion des forêts, puis que le ministre Dufour ait la bienséance d’entretenir un réel dialogue de nation à nation.

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