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Concordia : des étudiants dénoncent les propos d’une conférencière sur les pensionnats

La conférencière aurait dit que les Cris ont moins souffert des pensionnats autochtones que les autres.

Enfants autochtones en salle de classe au pensionnat indien catholique de Fort George (Québec), 1939

Enfants autochtones en salle de classe au pensionnat indien catholique de Fort George (Québec), 1939

Photo : Archives Deschâtelets

Des étudiants de Concordia dénoncent un comportement « inacceptable et raciste » d’une ancienne professeure émérite en anthropologie de l’Université McGill. Ils ont décidé de porter plainte à McGill, évoquant une « expérience extrêmement traumatisante pour les élèves autochtones et les camarades non autochtones de la classe ».

Jeudi dernier, Toby Morantz est venue, en tant que conférencière invitée, présenter son livre Attention, l’homme blanc va venir te chercher - l’épreuve coloniale des Cris au Québec dans le cours Algonquian Peoples de l’Université Concordia devant une quinzaine d’étudiants autochtones et non autochtones.

Mais plusieurs étudiants, après confrontation et s’être fait rabrouer, ont décidé de quitter la classe. Sept signent la plainte contre Toby Morantz.

Ce n’était clairement pas une conversation. Elle était plutôt du genre : c’est ce que je crois, ce que j’ai écrit. Vous n’avez pas raison. Moi oui, explique Terrence Duff, un étudiant cri de Chisasibi.

Dès le début de l’intervention de Toby Morantz, la gêne s’est installée, ont relaté des étudiants, mais la situation s’est tendue quand elle a affirmé, selon les étudiants, que les Cris du Québec avaient moins souffert des pensionnats pour Autochtones et que leur fréquentation était volontaire.

Ça a été le déclencheur, relate Terrence Duff. Les gens sont devenus vraiment mal à l’aise, choqués. J’ai essayé de la corriger en lui précisant que j’étais Cri, que ma grand-mère m’a raconté directement son expérience à Fort George, mais elle a poursuivi en disant que c’était le choix de mes arrière-grands-parents. J’ai répondu que ce n’était pas un choix!, raconte l’étudiant.

Une autre étudiante crie, Mavis Poucachiche, explique avoir aussi indiqué que les propos de Toby Morantz ne correspondaient pas à ce qu’ils avaient appris ni à ce qu’on leur avait raconté.

Elle confirme que Toby Morantz a, à plusieurs reprises, rabroué Terrence Duff, avec un signe de la main.

Un homme pose devant un mur

L'étudiant Terrence Duff a été très marqué par l'intervention de la conférencière invitée.

Photo : Crédit : Terrence Duff

Dans une déclaration envoyée par courriel à CBC, Mme Morantz a déclaré avoir cité en classe un passage de la Commission royale sur les peuples autochtones qui traite de l'évolution des politiques relatives aux pensionnats après la Seconde Guerre mondiale.

Le gouvernement est passé des écoles industrielles plus dures qui existaient dans l'Ouest à des écoles plus laïques avec des programmes d'études provinciaux. Ce sont principalement ces écoles que fréquentaient la plupart des élèves de la baie James, écrit Morantz dans sa déclaration.

J'ai dit que ces élèves ne souffraient pas autant, ou quelque chose de ce genre, mais j'ai utilisé le mot souffrir dans le sens de endurer. Quand j'ai réalisé que c'était un mot déclencheur, j'ai répété à plusieurs reprises que je ne faisais pas référence à la souffrance individuelle, mais aux différences entre les systèmes scolaires, a précisé Toby Morantz.

Mais selon ces étudiants, la professeure à la retraite s’est plusieurs fois contredite, surtout quand on lui demandait des preuves ou des précisions.

Ils soutiennent que les informations de Toby Morantz sont de seconde main puisqu’elle aurait affirmé ne travailler qu’à partir des archives du gouvernement canadien et des diocèses. D’ailleurs, le site Internet de l’Institut culturel Avataq évoque son travail qui se base sur les archives de la Compagnie de la Baie d’Hudson ainsi que sur des documents du gouvernement et de différentes congrégations religieuses, aussi bien que sur des témoignages oraux.

À plusieurs reprises, l’ancienne professeure aurait aussi fait référence individuellement aux anciens grands chefs du Grand Conseil des Cris du Québec, Billy Diamond et Abel Bosum, pour se défendre.

Interviewé par Espaces autochtones, Abel Bosum se souvient d’une vieille conversation d’une trentaine de minutes avec Toby Morantz, qu’il connaît comme anthropologiste pour les Cris. Mais il précise ne l’avoir jamais rencontrée ni vue sur le territoire cri.

Il se souvient lui avoir fait des commentaires sur la différence entre les pensionnats créés vers 1880 et celui de La Tuque, qui a ouvert plus tard dans les années 60 et qu’il a fréquenté pendant dix ans.

S’il reconnaît que le pensionnat de La Tuque avait évolué lors de son séjour, et qu’en comparaison avec d’autres pensionnats, ce n’était pas si mauvais, même si très dur au début, Abel Bosum précise n’avoir relaté que son expérience personnelle et n’avoir jamais nié qu’il y avait des problèmes, des cas d’agressions sexuelles à La Tuque. Il réfute aussi l’idée d’une fréquentation volontaire.

On a tous été forcés. Je n’ai jamais dit que les Cris n’ont pas été forcés, a-t-il poursuivi.

C’est sensible, concède-t-il, ne voulant pas commenter l’incident en classe avec les étudiants.

Les Cris du Québec ont été envoyés dans différents pensionnats pour Autochtones. Certains, comme la grand-mère de Terrence Duff, ont été envoyés dans l’un des deux pensionnats sur l’île de Fort George. D’autres en Ontario, comme cela a été le cas pour le frère de Roméo Saganash, Johnny, qui y est mort sans que la famille n'en soit avertie ni qu’un certificat de décès ne soit délivré par le fédéral. Roméo Saganash et Abel Bosum ont fréquenté le pensionnat de La Tuque.

Tous y sont allés contre leur gré, comme le relatent les milliers de témoignages entendus lors des audiences de la Commission de vérité et réconciliation.

Une jeune fille pose devant un ruisseau

L'étudiante crie de Waswanipi, Mavis Poucachiche.

Photo : Crédit : Mavis Poucachiche

Quand nous lui avons dit que le gouvernement a joué un rôle dans notre marginalisation, elle ne l’a pas reconnu. Elle a juste dit : tu ne comprends tout simplement pas ce que je dis, explique Mavis Poucachiche, qui ne décolère pas. Elle affirmait faire confiance à 100 % dans les archives du Canada et qu’il n’y avait pas de biais, poursuit Terrence Duff.

Mon sang bouillait, j’étais secoué jusqu’au cœur et c’est à ce moment que j’ai décidé de sortir de la classe et quelques personnes m’ont suivi, précise Terrence Duff. En faisant ce geste, il dit avoir pensé à sa mère et à sa grand-mère qui n’avaient pas le choix et n’ont jamais pu sortir des classes des pensionnats.

« C’était aussi une preuve de solidarité pour ce qu’elles ont vécu. Et je ne pouvais pas prendre plus de cette connerie. Cette expérience était traumatisante, bouleversante, choquante, j’ai même eu des larmes. »

— Une citation de  Terrence Duff, étudiant cri.

Selon les étudiants, Toby Morantz aurait aussi dit que les Cris avaient bénéficié des pensionnats, car cela leur a permis d’apprendre l’anglais et ainsi ont-ils pu se battre pour obtenir l’accord pour la Convention de la Baie James et du Nord québécois.

Elle aurait aussi indiqué que les Cris étaient des Autochtones à temps partiel notamment lors du commerce de la fourrure, car bien qu’ils continuaient de chasser, ils adhéraient au capitalisme en vendant les fourrures, donc ils étaient Blancs dans ce sens, soutient Mavis Poucachiche.

Les étudiants reprochent aussi à Toby Morantz de laisser entendre que les traditions autochtones appartiennent au passé. Elle aurait aussi utilisé des termes péjoratifs.

La question de la sécurisation culturelle

Toute cette affaire a heurté la directrice des études sur les Premiers Peuples à l’Université Concordia, Catherine Kinewesquao Richardson.

Le professeur l’a invitée sans savoir que sa recherche était inexacte, faible. Elle a parlé aux étudiants avec beaucoup de stéréotypes et de philosophie racistes. Elle a utilisé des mots terribles, c’est une espèce de discours de haine. Les étudiants étaient stressés, des fois traumatisés, explique Catherine Kinewesquao Richardson.

Rapidement, elle a eu des discussions avec les étudiants et a pris le dossier en main, le remontant jusqu’au doyen. Elle s’est même excusée publiquement sur Facebook au nom du programme d’études des Premiers Peuples.

« Ses déclarations étaient mal informées, racistes, haineuses et inexactes. Le programme ne soutiendra jamais l'opinion selon laquelle toute forme de violence coloniale a été utile ou bénéfique à quiconque, sauf aux colonisateurs. »

— Une citation de  Catherine Kinewesquao Richardson, directrice des études sur les Premiers Peuples à l’Université Concordia.

La partie la plus importante de la mise en œuvre de la sécurité culturelle dans une classe est de rendre les gens fiers de leur identité et c’est quelque chose que [Toby Morantz] n’a pas fait, lance Mavis Poucachiche.

Selon elle, si quelqu’un comme ça continue d’enseigner sur les peuples autochtones de la mauvaise manière, notre pas vers la réconciliation sera d’autant plus difficile.

Une femme pose devant un édifice

La directrice des études sur les Premiers Peuples à l’Université Concordia, Catherine Kinewesquao Richardson.

Photo : Crédit : Université Concordia

Catherine Kinewesquao Richardson estime d'ailleurs important d'enseigner et de créer une culture dans la classe où tout le monde se sent en sécurité culturellement, psychologiquement et émotionnellement. C'est terrible que cet incident se soit passé, explique-t-elle, invitant à un changement de mentalité, car on ne supporte plus cette éducation coloniale.

Elle salue la réponse et la résistance démontrées par l’analyse critique et sociale des étudiants qui ont essayé de pousser la discussion avant de sortir. Ils veulent la justice sociale et pousser les lignes.

Les étudiants dénoncent aussi le fait que l’ancienne professeure émérite ait tenu des propos limites sur le fait qu’elle se considérerait comme une race en voie d’extinction, une des dernières personnes blanches à étudier les peuples autochtones.

L’Université McGill a précisé n’avoir rien à ajouter sur ce sujet, la professeure Toby Morantz est à la retraite et n'enseigne plus à l'Université McGill.

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