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Déterminer l’identité autochtone d’une personne, un exercice parfois complexe

Un homme tient deux cartes dans les mains.

La carte est une preuve de son statut d'Autochtone qui donne certains droits.

Photo : Radio-Canada / Ben Nelms (CBC)

Depuis quelques années, plusieurs personnes se réclamant d'ascendance autochtone ont été accusées d’être des imposteurs. La question se pose plus que jamais : qui est autochtone? Ses preuves d’identification sont-elles encore pertinentes aujourd’hui? Qui a l’autorité de juger l’autochtonie d’une personne?

Sandra Frey, 56 ans, a depuis peu le symbole de la nation crie tatoué sur l’avant-bras. Elle n’a pourtant jamais vécu dans une communauté et ne parle pas le cri. Elle a plutôt grandi entre la France et le Canada, lorsqu’elle a été adoptée à l’âge de huit ans, par un couple originaire de la Lorraine, une région de l’est de la France.

Deux femmes sourient à la caméra.

Sandra Frey (à gauche) et sa sœur Sylvie Piché.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Je me faisais souvent traiter de sale Indienne. Ma mère me disait qu’elle allait me rendre blanche, que j’étais trop foncée, raconte celle qui vit aujourd’hui à La Tuque.

Après de nombreuses recherches pour retrouver ses parents génétiques, Sandra Frey a d’abord cru que son père biologique était de Mistissini, donc Cri. Finalement, des recherches généalogiques auraient déterminé qu’elle serait plutôt Wendate.

Depuis, Sandra Frey veut aller rencontrer ceux qu’elle appelle les siens et qu’ils la reconnaissent. J’ai pas eu de vraie famille, alors si au moins je pouvais faire partie de la communauté… lance-t-elle.

Un tatouage sur un bras.

Sandra s'est fait tatouer le symbole de la Nation Crie sur l'avant-bras.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

La carte et le statut l’importent peu, finalement. C’est pourtant, encore aujourd’hui, ce qui détermine officiellement l’identité autochtone, du moins légalement et administrativement.

Certaines personnes qui se disent autochtones, mais qui n’ont pas la carte, estiment faire un geste politique en refusant d’être inscrites. C’est le cas de Francine Payer, une sexagénaire qui se dit anichinabée, mais qui n’est pas inscrite et qui n’est pas reconnue par la communauté anichinabée.

Elle évoque la politique coloniale que représente la carte et accuse les conseils de bande d’être à la botte du gouvernement fédéral.

Plusieurs femmes autochtones ont perdu leur statut de manière involontaire jusqu'en 1985 parce qu'elles épousaient des « Blancs ».

D'autres personnes pouvaient aussi avoir renoncé à être inscrites sur la liste de leur communauté, tandis que des membres des Premières Nations étaient dépouillés automatiquement de leur citoyenneté autochtone après l’obtention d’un diplôme universitaire, d’un titre professionnel comme celui médecin ou avocat par exemple (de 1876 à 1880).

L'importance de la communauté

Savanna McGregor, la grande cheffe du Conseil tribal de la nation algonquine Anishinabeg, estime plutôt que l’appartenance et la reconnaissance par une communauté sont essentielles, mais avoue que le sujet de l’identité des Premières Nations et des Métis est très sensible.

« C’est dangereux de jouer à la police de l’identité. »

— Une citation de  Savanna McGregor, la grande cheffe du Conseil tribal de la nation algonquine Anishinabeg

La pluralité de l’identité autochtone ne doit pas conduire à une certaine homogénéisation, résume-t-elle en entrevue.

Catherine Kinewesquao Richardson, directrice des études sur les Premiers Peuples à l’Université Concordia, a aussi un avis sur la question de l’autochtonie. Tout le monde peut dire que sa grand-mère était membre des Premières Nations. Mais si tu veux t’identifier publiquement pour obtenir des bourses d’études par exemple, tu dois être capable de le prouver avec ta carte de statut, souligne-t-elle.

Trois femmes autochtones, employées de Concordia, posent pour la photo.

Catherine Richardson, à gauche, croit que l'appartenance à une communauté est importante pour se dire "Autochtone".

Photo : Radio-Canada

Pour Mme Richardson, la reconnaissance par les pairs est aussi importante. Des gens de la communauté doivent se porter garants de l’identité autochtone d’une personne, éventuellement connaître ses parents.

Dans une chronique publiée dans le Toronto Star, Suzanne Kweeptwo, une écrivaine métisse, se questionne : Si l'on n'appartient pas à une communauté, est-on moins autochtone?

En entrevue, elle précise : Le fait que ça doit être une communauté qui reconnaît une personne comme membre des Premières Nations est une façon de penser très coloniale et ça a été imposé par le fédéral.

Suzanne Kweeptwo pose pour la photo.

Suzanne Kweeptwo a un regard très critique sur le système de reconnaissance des Autochtones.

Photo : Gracieuseté : Suzanne Kweepto

Elle affirme que c’est le gouvernement fédéral qui décide qui il reconnaît comme autochtone digne d’être consulté et de bénéficier d’avantages. Elle assure même que certains « Blancs » détiennent une carte d’Indien uniquement car ils vivaient dans une réserve.

Sébastien Malette, professeur associé au département de droit de l’Université de Carleton est lui aussi très critique sur la manière dont la reconnaissance de l’autochtonie se fait.

Sébastien Malette en veston cravate.

Le professeur Sébastien Malette, de l’Université Carleton, pense que la généalogie n'est pas suffisante pour déterminer l'autochtonie d'une personne.

Photo : Radio-Canada

Selon lui, la création de l’autochtonie est politique et se base sur trois critères : l’auto-identification, les liens ancestraux démontrables et l’acceptation par une communauté. Ce dernier critère peut poser des problèmes, puisqu’il est relativement subjectif, juge le professeur.

Il rappelle que la Cour suprême, en 2016, a elle-même demandé de faire preuve de prudence vis-à-vis de ce critère.

Il y a des enjeux de pouvoirs au sein des communautés par rapport à la représentation politique, la pauvreté, etc. Donc l’augmentation de leur population, sans que leur soient attribuées les ressources nécessaires, ça entraîne des tensions sociales et politiques, estime M. Malette.

« Il y a aussi des enjeux personnels, de la vengeance, de la jalousie, qui peut entraîner des conflits qui instrumentalisent la question identitaire. »

— Une citation de  Sébastien Malette, professeur associé au département de droit de l’Université de Carleton

La généalogie, une science qui ne fait pas l'unanimité

Mme Kweeptwo et M. Malette remettent aussi en question la généalogie, souvent utilisée pour déterminer les ascendances.

Mme Kweeptwo avance que les documents généalogiques sont basés sur la tenue des registres de l'homme blanc, sujets à toutes sortes d'erreurs, d'interprétations et de manipulations. Les noms étaient souvent anglicisés ou francisés, mal orthographiés, attribués ou inventés.

Ce qui, d'après elle, est particulièrement vrai pour les enfants nés de mariages mixtes.

Une feuille avec un arbre généalogique sur une table avance des cartes postales autour.

Les recherches généalogiques sont utilisées pour déterminer les ancêtres d'une personne.

Photo : Radio-Canada / Lyzaville Sale/CBC

M. Malette ajoute quant à lui que les données généalogiques devraient aussi avoir une dimension plus ethnographique. Avec le racisme envers les Autochtones, il y a eu une tentative de cacher ses origines autochtones et les autorités gouvernementales et ecclésiastiques encourageaient cette assimilation, dit celui pour qui la généalogie a été instrumentalisée.

Un argument que balaie du revers de la main Éric Pouliot-Thisdale, recherchiste au département de démographie de l'Université de Montréal. Oui, des noms traditionnels ont été changés, mais on peut retracer tout le monde à travers les recensements. La plupart des communautés ont fait l’analyse de ces recensements, y compris le ministère des Affaires indiennes, explique-t-il.

Il va même plus loin en assurant que si des manipulations ont été faites dans les registres, cela aurait constitué un crime.

Ces divisions, cette difficulté parfois à déterminer qui est un vrai Autochtone et qui ne l’est pas, arrangent bien le gouvernement fédéral selon M. Malette.

Pour lui, c’est une très bonne chose de laisser cette dissension politique prendre place, dit-il en accusant Ottawa de continuer à maintenir une politique assimilatrice à l’endroit des Autochtones.

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