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Joyce Echaquan : « un nécessaire rendez-vous entre le gouvernement et les Autochtones »

La coroner Géhane Kamel ne veut pas commenter les décisions politiques, mais souhaite que le débat n'occulte pas un rendez-vous historique.

Lors de la période de question pour expliquer son rapport sur la mort de Joyce Echaquan, la coroner Géhane Kamel s'est adressée directement et avec émotion à Marie Wasianna Echaquan Dubé, la fille de Mme Echaquan.

Lors de la période de question pour expliquer son rapport sur la mort de Joyce Echaquan, la coroner Géhane Kamel s'est adressée directement et avec émotion à Marie Wasianna Echaquan Dubé, la fille de Mme Echaquan.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

« Ce rapport sera un nécessaire rendez-vous entre les communautés autochtones et le gouvernement. » La coroner Géhane Kamel a dit cette phrase avec conviction pour éviter volontairement d'entrer dans un débat avec Québec en commentant les décisions politiques. Mais elle a réitéré que c'est bien un système empreint de préjugés qui a contribué au décès de Joyce Echaquan.

Elle a donc esquivé toute question liée aux décisions du gouvernement et de politiciens de ne pas reconnaître le racisme systémique.

Utilisez le mot que vous voudrez. Si c'est pour nous rapprocher, faisons-le. [...] Je ne voudrais pas qu'on s'accroche tant sur les mots que sur le fait de rater un rendez-vous important et historique.

Une citation de :La coroner Géhane Kamel

Elle espère que son rapport sera donc une invitation à une discussion et à une réconciliation auprès des communautés autochtones.

La mort de la femme atikamekw il y a un an sous une pluie d’insultes au CISSS de Lanaudière est accidentelle, conclut la coroner Géhane Kamel. Et son décès était évitable. Dans son rapport, elle a donc recommandé tout de même, entre autres, au gouvernement de reconnaître le racisme systémique. Québec refuse toujours de le faire.

Elle a d'ailleurs rappelé que le rôle d'un coroner était de regarder des situations précises et de faire des recommandations pour la protection de la vie humaine. Selon elle, si des coroners n'avaient pas fait de telles recommandations, le cellulaire au volant serait toujours là, par exemple.

Sans entrer dans la joute politique, pour elle, il est indéniable [qu']il y a eu du racisme systémique.

Dans ce cas-ci, on est dans une preuve réelle que le système a échoué. Elle a d'ailleurs pris l'exemple qui l'a le plus frappée et perturbée pendant les audiences : lorsque la cheffe de service aurait rassuré l'infirmière ayant proféré des insultes racistes entendues dans la vidéo filmée par Joyce Echaquan, plutôt que de la congédier sur-le-champ.

Ça me fait dire que le système contribue à banaliser ce type de propos […]. On a banalisé à ce point la situation que Mme Echaquan en est décédée.

Une citation de :Géhane Kamel

La coroner a même précisé que le racisme systémique ne prétend pas que chaque individu qui compose ce système est raciste. Il évoque plutôt que le système, soit par les préjugés qui sont tolérés, soit par des actes répréhensibles, soit par son inaction, contribue à banaliser et à marginaliser des communautés autochtones.

Dans son rapport, elle avait déjà précisé ce qu'elle entendait par racisme systémique, en faisant référence à la définition donnée par la Commission des droits de la personne et de la jeunesse. Elle ajoute du même souffle que sans la vidéo, il y a fort à parier que cet événement n’aurait jamais été porté à l’attention du public. Lorsque le système se replie sur lui-même, c’est la définition du racisme systémique. Le racisme systémique est insidieux.

À la question Si Joyce Echaquan avait été blanche, serait-elle encore en vie aujourd'hui? la coroner a répondu oui de manière franche et spontanée.

Une enquête qui ébranle

D'entrée de jeu, la coroner a précisé que cette enquête publique et certains témoignages l'avaient ébranlée sur le plan humain. Tout le long du processus, elle dit avoir été guidée par la nécessité de faire toute la lumière afin que ce décès ne soit pas vain.

Marie Wasianna Echaquan Dubé, la fille de Joyce Echaquan, assise.

Marie Wasianna Echaquan Dubé, la fille de Joyce Echaquan, était présente lors de la conférence de presse de la coroner Géhane Kamel à la suite de la publication de son rapport d'enquête sur la mort de sa mère.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Les sanglots dans la voix, le menton tremblant, tout en regardant la fille de Joyce Echaquan présente pour écouter la conférence de presse, la coroner a avoué que le plus difficile pour elle avait été de voir la famille Echaquan et d'imaginer les derniers moments que la fille [de Joyce avait] passés auprès de sa maman à la réconforter en atikamekw. Elle faisait ici référence à une vidéo prise par la fille de Joyce Echaquan et qui est l'objet d'un ordre de non-publication.

Elle a d'ailleurs imploré tout le monde de se tendre la main et d'éviter la cristallisation des opinions, car Joyce Echaquan, par sa mort, a laissé un héritage très important, selon elle. Il serait extrêmement triste que son décès ait fait en sorte qu'on n'ait rien compris.

Car, autre point qui a ébranlé Géhane Kamel, c'est de se dire qu'au Québec, en 2021, on peut vivre ce genre de situation là […] on peut laisser quelqu'un mourir parce que cette personne-là est considérée au même niveau qu'un animal. C'est dur ce que je dis là, mais c'est ce qui m'a habitée longtemps.

Joyce est en train d’ouvrir la voie à quelque chose de beaucoup plus grand que nous.

Une citation de :Géhane Kamel

D'autres recommandations tout aussi importantes

La recommandation au gouvernement doit être reçue avec l'ensemble des 13 autres recommandations, a plaidé Géhane Kamel. C’est une recommandation importante, mais elle est tout aussi importante que d’avoir suffisamment de personnel sur le plancher pour donner des soins au patient; il faut vraiment le voir comme un tout.

Pour toute personne ayant assisté aux audiences publiques il y a quatre mois, le contenu du rapport d’enquête n’est pas si surprenant. C’est plus ou moins ce que tout le monde a retenu : des versions divergentes et parfois contradictoires du personnel soignant, une étiquette de narcodépendante rapidement accolée à Mme Echaquan sans preuve, ses appels à l’aide ignorés, des manquements professionnels, des lacunes dans les diagnostics, des préjugés avec en toile de fond la question du racisme.

La coroner a dressé aussi dans le rapport d’une vingtaine de pages une liste de gestes qui auraient pu rendre la situation réversible.

Géhane Kamel a donc fait d'autres recommandations dont certaines ont déjà été prises en considération. La coroner a d'ailleurs dit sentir un désir de réconciliation de la part de la nouvelle PDG du CISSS de Lanaudière avec la communauté de Manawan.

Le Collège des médecins ou encore l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec ont reconnu l'existence du racisme systémique ces derniers mois.

Joyce Echaquan s’était filmée en direct peu avant sa mort. Dans la vidéo, on peut entendre une infirmière et une préposée aux bénéficiaires, congédiées depuis, tenir des propos insultants et discriminatoires.

Les deux procureurs aux audiences étaient présents autour de la coroner. La fille de Joyce Echaquan ainsi que l'avocat de la famille ont fait le déplacement pour écouter la conférence de presse.

La famille, le grand chef de la Nation atikamekw et le gouvernement doivent réagir mardi. Le chef de Manawan, Paul-Émile Ottawa, tiendra une conférence de presse conjointement avec la PDG du CISSS de Lanaudière jeudi.

Les 14 recommandations du rapport

Au gouvernement du Québec :

  • Reconnaître l’existence du racisme systémique au sein de nos institutions et prendre l’engagement de contribuer à son élimination.

Au Centre intégré de santé et de services sociaux de Lanaudière :

  • S’assurer d’intégrer efficacement l’agent de liaison de Manawan au sein de l’établissement, notamment en l’impliquant auprès des équipes de soins;
  • S’assurer d’un mécanisme de collaboration entre le dispensaire de Manawan et l’urgence du Centre hospitalier de Lanaudière afin que les informations médicales concernant le patient soient transmises en temps réel;
  • S’assurer que les notes au dossier médical reflètent la réalité de la prise en charge d’un patient;
  • Revoir ses ratios infirmières et préposées aux bénéficiaires en fonction des normes reconnues au niveau provincial afin d’offrir des services sécuritaires à la population;
  • Appliquer un modèle de gestion de l’urgence basé sur les principes directeurs du Guide de gestion de l’urgence;
  • Maintenir une formation périodique quant au code d’éthique de l’établissement, aux mesures de contention, à la surveillance des patients à la suite d’une chute et à la tenue de dossier;
  • Mettre en place rapidement une formation et des activités d’inclusion de la culture autochtone qui soient concertées avec la communauté de Manawan;
  • Perfectionner le modèle des dyades infirmières/infirmières auxiliaires et s’assurer que chacune comprend bien son rôle.

Au Collège des médecins du Québec :

  • Revoir la qualité des actes médicaux de la médecin responsable des hospitalisations en médecine familiale et de la résidente en gastrologie qui ont prodigué les soins à Mme Echaquan lors de son hospitalisation en septembre 2020.

À l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec :

  • Examiner la qualité des services des infirmières qui ont prodigué des soins à Mme Echaquan lors de son hospitalisation du 26 au 28 septembre 2020;
  • Revoir les pratiques d’intégration des candidates à l’exercice de la profession infirmière (CEPI) de niveau collégial dans les urgences des milieux hospitaliers à l'échelle de la province.

Au ministère de l’Enseignement supérieur (pour ses établissements d’enseignement (collégial et universitaire) qui forment des médecins, des infirmières et des infirmières auxiliaires) :

  • Inscrire au cursus scolaire une formation portant sur les soins aux patients autochtones qui prennent en considération les réalités des communautés autochtones;
  • Établir avec les communautés autochtones une plus grande offre de stages tant pour les infirmières que pour les résidents en médecine.

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