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Joyce Echaquan : le racisme est une des causes de la mort

Le décès de Mme Echaquan est accidentel, mais le racisme et les préjugés y ont certainement contribué, selon le rapport de la coroner.

Une image de Joyce Echaquan dans un cadre avec des fleurs.

Un cadre de Joyce Echaquan était posé sur la table érigée devant le Centre d'amitié autochtone de Trois-Rivières pour commémorer le premier anniversaire de sa mort.

Photo : Radio-Canada / Jean-François Fortier

La recommandation est claire et simple : le gouvernement québécois doit reconnaître l’existence du racisme systémique au sein des institutions et prendre l’engagement de contribuer à son élimination. C’est l’unique recommandation faite au gouvernement par la coroner Géhane Kamel dans son rapport d’enquête sur la mort de Joyce Echaquan.

Car s’il s’agit d’un décès accidentel, conclut la coroner Géhane Kamel, le racisme et les préjugés auxquels Mme Echaquan a fait face ont certainement été contributifs à son décès.

Selon le rapport dont Espaces Autochtones a eu copie, Joyce Echaquan est décédée des suites d’un œdème pulmonaire provoqué par un choc cardiogénique dans un contexte de cœur malade associé à des manœuvres possiblement délétères [...] sans surveillance adéquate.

Géhane Kamel évoque même un pacte social, car il est désormais inacceptable que de larges pans de notre société nient une réalité aussi bien documentée.

Le rapport va être dévoilé vendredi en matinée, trois jours après le triste anniversaire du décès de la femme atikamekw de 37 ans.

Un homme se tient debout lors d'audiences publiques dans un palais de Justice.

Carol Dubé, le conjoint de Joyce Echaquan, lors de la troisième semaine de l'enquête publique sur la mort de la femme atikamekw.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Si la coroner reconnaît que le gouvernement a entrepris des actions pour rebâtir les ponts avec les communautés autochtones, elle soutient que la reconnaissance d’une disparité de traitement est fondamentale, voire vitale pour travailler dans un esprit de confiance.

« Force est de constater que la voie de la réconciliation est un chemin long et ardu. Des efforts sont d’autant plus nécessaires que les conclusions de cette enquête indiquent que Mme Echaquan a bel et bien été ostracisée, que son décès est directement relié aux soins obtenus lors de son hospitalisation en septembre 2020 et que sa mort aurait pu être évitée. »

— Une citation de  Géhane Kamel, coroner de l'enquête publique

La coroner, juste avant de conclure, parle du courage des mots pour pacifier les rapports et l’importance de nommer les choses sans détour rappelant que tout le monde a le droit à la bienveillance et à vivre avec l’espoir que tout être humain mérite les mêmes services avec dignité et respect et, surtout, mérite de vivre.

La jeune femme atikamekw de Manawan est décédée le 28 septembre 2020 à l'hôpital de Joliette, après avoir diffusé une vidéo en direct dans laquelle on peut entendre des membres du personnel soignant l'insulter.

Dans son rapport, Géhane Kamel dresse une liste d'actions qui auraient pu changer la situation clinique, notamment la mise en place d’une surveillance accrue par une infirmière d’expérience, une approche différente lors de l’évaluation de la patiente avant d’autoriser un autre calmant, la reconnaissance précoce de son état précaire, ou encore l’installation d’un monitoring cardiaque.

Préjugés, étiquettes et biais

Dans ces constats, Géhane Kamel, qui a entendu 44 témoins factuels lors des audiences publiques qui se sont déroulées il y a quatre mois, indique que Mme Echaquan a été rapidement étiquetée comme narco-dépendante.

Sur la base de ce préjugé, il en découle que ses appels à l’aide ne seront malheureusement pas pris au sérieux et que cette étiquette de narco-dépendance la suivra tout au long de son séjour et guidera les actions du personnel soignant jusqu’à son décès, peut-on lire dans le rapport.

Or, selon la preuve entendue, Mme Echaquan ne consommait que des narcotiques prescrits et en quantité insuffisante pour créer une dépendance. De plus, aucun membre du personnel soignant n’a été en mesure, lors des audiences publiques, d’expliquer sur quoi reposait ce diagnostic, soulève Géhane Kamel.

Radio-Canada / Ivanoh Demers
Début des audiences de Joyce Echaquan à Trois-Rivières ce matin. 

Photo prise au palais de justice de Trois-Rivières, Québec.

Sur la photo: (Gauche à droite) coroner et avocate Géhane Kamel ce matin. 

Le 13 Mai, 2021 2021/05/13

La présidente de l'enquête, Géhane Kamel

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

La femme atikamekw a aussi reçu une étiquette de patiente difficile et ce préjugé est resté ancré dans l’esprit de plusieurs membres du personnel.

La coroner est catégorique : sans vidéo, cet évènement n’aurait jamais été porté à l’attention du public. Pour preuve, dit-elle, les versions contradictoires et le déroulé des évènements une fois que la cheffe de service a pris connaissance de la vidéo.

« Lorsque le système se replie défensivement sur lui-même, c’est la définition même du racisme systémique. Le racisme systémique est insidieux. »

— Une citation de  Géhane Kamel, coroner lors des audiences publiques sur la mort de Joyce Echaquan.

La coroner ajoute que malgré son caractère parfois involontaire, cette forme de racisme a pour effet de perpétuer les inégalités vécues par les personnes d’origine autochtone. Mme Echaquan n’est malheureusement pas la seule à vivre cette situation.

Géhane Kamel suppose aussi que l’introspection de l’infirmière et la préposée aux bénéficiaires n’est pas suffisante. Dans une vidéo devenue virale et filmée par Joyce Echaquan juste avant de mourir, on les entend tenir des propos dégradants et discriminatoires.

Les deux femmes, congédiées depuis les évènements, ont nié avoir des préjugés raciaux lors de l’enquête publique. Mais pour la coroner, le seul fait de ne pas reconnaître avoir de biais est encore plus navrant, car il illustre ce manque de compassion à l’égard d‘un être humain.

Lacunes et manquements à la pelle

Géhane Kamel fait part aussi des lacunes et manquements qu’il y a eu pendant tout le séjour de Joyce Echaquan à l'hôpital. Elle relève autant les étiquettes apposées que l’absence de réponse à ses douleurs car du personnel pensait qu’elle faisait du théâtre, en passant par des décisions douteuses et un personnel qui a des versions contradictoires.

Géhane Kamel recommande donc à l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec d’examiner la qualité des services des infirmières ayant prodigué des soins à Joyce Echaquan lors de son hospitalisation fin septembre 2020.

Elle écrit être d’autant plus étonnée d’apprendre que le personnel n’était pas familier avec le protocole de contention de l’établissement avant le décès. En effet, peu avant sa mort, Joyce Echaquan a été immobilisée par quatre membres du personnel, puis un calmant lui a été chimiquement administré, et ce, sans surveillance adéquate.

Pourtant, l’infirmière qui a fait l’injection d’Haldol, un médicament contre l’agitation avait suffisamment d’expérience clinique pour comprendre les risques, explique Géhane Kamel. L'infirmière n'avait pas fait montre de plus de prudence, certainement à cause d'un jugement obnubilé par le comportement de Mme Echaquan, précise la coroner.

Elle recommande aussi à l’Ordre de revoir les pratiques d’intégration des candidates à l’exercice de la pression infirmière de niveau collégial dans les urgences des hôpitaux de la province.

En effet, alors qu’elle était en souffrance et peu réactive, Joyce Echaquan s’est retrouvée sans surveillance autre que visuelle pendant 40 minutes par une candidate à l’exercice de la profession infirmière (CEPI), ce qui n’aurait jamais dû arriver, selon les règlements.

Quant au collège des médecins, il doit revoir la qualité des actes médicaux de la médecin responsable des hospitalisations et de la résidente en gastrologie qui se sont occupées de Joyce Echaquan. Géhane Kamel va jusqu'à écrire que certaines explications de la médecin ne sont tout simplement pas crédibles.

La coroner reproche par exemple à la résidente d’avoir effectué une visite en coup de vent. Malgré les demandes de la famille de prendre la situation au sérieux, la résidente a traduit cette conversation comme des menaces de leur part.

Enfin, elle demande au ministère de l’Enseignement supérieur d'instaurer dans le cursus scolaire une formation portant sur les soins aux patients autochtones et de permettre, de concert avec les communautés autochtones, une plus grande offre de stages pour les infirmières et les résidents en médecine.

L’examen de conscience du CISSS et du personnel

La coroner a adressé la majorité de ses recommandations, soit huit, au Centre intégré de santé et de services de Lanaudière. Ces recommandations vont de l’intégration efficace de l’agent de liaison atikamekw dans l’établissement à une meilleure prise de notes reflétant la prise en charge réelle d’un patient en passant par une révision des ratios du personnel soignant.

Lors des audiences publiques, l’agente de liaison atikamekw en place avait raconté errer dans les couloirs à la recherche de patients car personne ne l’appelait. Force est de constater que ce poste a donné bonne conscience au CISSS, écrit la coroner.

D’ailleurs, celle qui s’étonne du recours à la contention physique et chimique, indique qu’aucune mesure alternative n’a été offerte pour soulager les craintes de Joyce Echaquan « tel que le recours, ici tellement évident et simple, à un membre de la communauté atikamekw pour rester au chevet de Mme Echaquan ».

Carol Dubé, le conjoint de Joyce Echaquan, devant l'hôpital de Joliette, où est décédée la jeune mère de famille un an plus tôt.

Carol Dubé, le conjoint de Joyce Echaquan, devant l'hôpital de Joliette, où est décédée la jeune mère de famille il y a un an.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

La coroner s’est aussi attardée sur la formation donnée au personnel de la santé du CISSS Lanaudière après les tragiques évènements. Selon le rapport, le personnel souhaite avoir des formations ultraciblées, concises et pertinentes à leur pratique, ce qui témoigne peut-être de son manque d’intérêt, questionne la coroner.

Car selon ses écrits, pour être dépisté, le racisme doit se comprendre comme camouflé dans la culture dominante. Le CISSS de Lanaudière doit donc, selon le rapport, prendre des mesures pour déconstruire les préjugés et éradiquer la discrimination. La coroner souligne aussi la responsabilité de chacun.

Tant le ministère de la santé que les CISSS doivent travailler de concert avec les communautés autochtones dans l’élaboration des politiques et programmes qui les concernent. Elle note tout de même l’espoir qu’apportent les travaux du ministère de la Santé et des Services sociaux pour implanter des mécanismes de sécurisation culturelle. Ce plan montre plusieurs similitudes avec le Principe de Joyce, sans pour autant le nommer.

Le Principe de Joyce vise notamment à garantir aux Autochtones un accès équitable et sans discrimination aux soins de santé. Il a été élaboré par la nation atikamekw, mais Québec refuse de l’adopter.

La coroner souhaite que le CISSS de Lanaudière s'assure d'un mécanisme de collaboration entre le dispensaire de Manawan, la communauté atikamekw de Joyce Echaquan et l'urgence de l'hôpital. Il doit aussi mettre en place rapidement une formation et des activités d'inclusion de la culture autochtone dans la pratique médicale de concert avec la communauté.

Depuis la mort de Mme Echaquan, le CISSS a pris déjà quelques nouvelles mesures dont l'embauche d'agents de liaison et la création d'un poste d'adjoint à la PDG réservé à un Atikamekw.

La coroner rappelle qu’elle n’a pas à déterminer la responsabilité criminelle ou civile de l’établissement ou d’un individu, mais a plutôt pour objectif de rechercher la vérité.

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