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Les évêques catholiques s’excusent, mais les milieux autochtones s’interrogent encore

Au lendemain des excuses officielles « sans équivoque » des évêques, les regards se tournent vers le Vatican.

Une croix sur le toit du clocher d’une église catholique à Montréal.

Les excuses présentées vendredi sont les premières formulées par l'Église catholique du Canada dans le dossier des pensionnats pour Autochtones.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Maud Cucchi

Trop peu, trop tard, voire trop tôt pour certains, les excuses présentées pour la première fois publiquement par les évêques catholiques du Canada peinent à convaincre les milieux autochtones.

Chez les premiers concernés, survivants des pensionnats de première génération, le geste apparaît bien trop mince en regard des exactions commises, dont l’ampleur reste encore à découvrir.

Dire qu’après tous les dommages causés, ça ne tient que sur une page! s’emporte Lila Bruyere, de la Première Nation ojibwée de Counchiching, encore traumatisée de son passage au pensionnat St. Margaret de Fort Frances (Ontario), où elle a été battue par les religieuses à coups de rouleau.

Elle en subit encore les séquelles, confie l’aînée, qui est aussi membre du Cercle des survivants du Centre national pour la vérité et la réconciliation (CNVR).

Dans leur lettre rendue publique vendredi, les évêques reconnaissent les graves abus qui ont été commis par certains membres de notre communauté catholique et les énumèrent par catégories : physiques, psychologiques, émotionnels, spirituels, culturels et sexuels, avant d’exprimer leurs profonds remords et de présenter des excuses sans équivoque. Une première dans l'histoire douloureuse des pensionnats.

Photo d'archives des élèves du pensionnat St. Margaret de Fort Frances.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le pensionnat St. Margaret de Fort Frances et ses élèves (Archives)

Photo : Lila Bruyere

Comment peuvent-ils présenter leurs excuses alors qu’on ne connaît même pas le nombre total d’enfants enterrés autour des pensionnats? rétorque, dubitative, Mme Bruyere. Dans ce contexte de recherche de vérité, la question de la réconciliation paraît trop précoce, estime-t-elle.

Ces excuses, c’est une solution temporaire. Ils font tout ce qu’ils peuvent pour se protéger, ils ne nous donnent pas les archives, qu’ils ont fait disparaître d’ailleurs. Ils doivent être tenus responsables de tous les meurtres [...].

Une citation de :Lila Bruyere, ancienne pensionnaire à St. Margaret de Fort Frances

La lettre publique des évêques a eu un tout autre effet sur Jeannette Vollant, de la communauté innue de Maliotenam, sur la Côte-Nord. La septuagénaire reconnaît avoir été touchée par ce geste attendu depuis si longtemps par sa communauté.

Ça m’a donné un gros coup, en lisant, j’ai même pleuré, confie-t-elle. C’est surprenant; personnellement, je ne m’y attendais pas.

Le silence de l’Église a alimenté le déni autour des pensionnats, explique à son tour son frère cadet, Sylvain Vollant. Tous deux ont fréquenté le pensionnat Notre-Dame à Maliotenam, puis accompagné des survivants dans leur reconstruction. Ces excuses sont un grand pas vers la guérison, mais c'est pour commencer, parce qu’il y en a encore beaucoup qui ne sont pas guéris, constate M. Vollant.

Ça fait longtemps que nos communautés attendaient ces excuses.

Une citation de :Sylvain Vollant, ancien pensionnaire de Notre-Dame à Maliotenam

Aujourd’hui, la parole des évêques renvoie immanquablement à celle des pensionnaires, muselée à l’époque. Après Dieu, il y avait les prêtres aux yeux des parents, alors on ne pouvait rien dire, se souvient Jeannette Vollant. Je savais que ce qui se passait n’était pas correct, mais j’étais seule, qu’est-ce que je pouvais faire ?

Mme Vollant pense aussi que si l’Église catholique a fini par s’excuser par la voix de ses évêques, c’est grâce notamment à la diffusion internationale du scandale des pensionnats pour Autochtones.

Ce qui la chicotte désormais, c'est de savoir si la rencontre prévue à Rome en décembre 2021 avec une délégation autochtone répondra aux attentes si souvent déçues des Premières Nations. Est-ce que le pape va être prêt à dire : "Je demande pardon"? Est-ce qu'il va entendre ces personnes-là?

Après les évêques, le pape?

Tous les regards sont désormais tournés vers le Vatican pour des excuses papales en bonne et due forme, une requête réitérée par les représentants officiels des Premières Nations chez qui les excuses des évêques sont prises avec des pincettes.

Ghislain Picard en visioconférence.

Le chef de l'Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador (APNQL), Ghislain Picard

Photo : Radio-Canada

On peut très certainement saluer le geste posé par la conférence des évêques, reconnaît Ghislain Picard, chef de l'Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador (APNQL), qui en attend bien plus.

Je pense qu’on doit également se reporter à l’appel à l’action numéro 58 de la Commission vérité et réconciliation qui était clair : les excuses étaient attendues du pape dans l’année suivant le dépôt du rapport. Ça fait six ans.

Plus précisément, ces excuses figuraient parmi les 94 recommandations formulées par la Commission de vérité et réconciliation, en 2015.

Le même reproche a été exprimé par la cheffe nationale de l'Assemblée des Premières Nations (APN), RoseAnne Archibald, dans la foulée de la publication des excuses officielles.

Je suis déçue que la Conférence des évêques catholiques du Canada n'ait pas pris l'initiative, attendue depuis longtemps, d'adopter une motion-résolution visant à inviter officiellement le pape au Canada pour qu'il présente ses excuses aux survivants autochtones et des Premières Nations, ainsi qu'aux survivants de traumatismes intergénérationnels, ici, sur l’île de la Tortue, écrit-elle sur sa page Facebook.

Un nouveau chapitre

Cette lettre inespérée pourrait ouvrir un nouveau chapitre du christianisme au Canada, pressent Michel Andraos, doyen de la Faculté de théologie de l’Université Saint-Paul, à Ottawa.

C’est un document bien clair, où les évêques disent beaucoup en une petite page.

Une citation de :Michel Andraos, doyen de la Faculté de théologie de l’Université Saint-Paul

Le message principal à en retenir? Des excuses sans équivoque, c'est-à-dire sans "oui, mais", avec une responsabilité assumée collectivement. De mémoire de théologien, on n’a jamais vu un tel consensus, où 150 évêques finissent par tomber d'accord, de surcroît autour d'enjeux autochtones.

C'est pourtant ce qui s'est produit à l'issue de la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC) après des mois de discussions. Un miracle, résume M. Andraos. La survie de l'Église catholique au Canada, qui a fait la sourde oreille aux victimes autochtones, en dépendait, selon lui.

Cette reconnaissance pose désormais de grandes questions à l’Église : comment peut-elle, avec ses bonnes intentions, être impliquée profondément et s’engager vers la décolonisation? Du pain bénit pour les théologiens qui s'apprêtent à repenser le christianisme au Canada sous le prisme de la décolonisation.

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