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30 septembre : pour qu’enfin vive la mémoire autochtone

Pour la première fois, cette année, le 30 septembre est un jour férié consacré aux victimes des pensionnats pour Autochtones du Canada.

Un chandail orange devant 215 paires de souliers sur les marches du Palais législatif.

215 paires de souliers ont été placées sur les marches du Palais législatif de Regina, en Saskatchewan, en hommage aux corps des enfants retrouvés près du pensionnat pour Autochtones de Kamloops.

Photo : Radio-Canada / Cory Herperger

Trop souvent, on leur a dit de se taire et de ne pas pleurer. Et septembre a toujours été un mois triste pour les survivants des pensionnats pour Autochtones, car il leur rappelle leur départ vers ces bâtiments. Une journée consacrée à leur histoire est un pas en avant vers la vérité et peut-être la réconciliation.

Maggie Sakanee a pleuré de longues heures. Plus de 50 ans de larmes retenues sont sorties d’un seul coup à la fin mai. Même lorsque sa fille de 14 ans s’est suicidée, même quand un de ses frères est décédé d’un accident, elle n’a pas pleuré.

« Parce qu’ils m’ont dit qu’on ne pouvait pas pleurer. C’est resté gravé en moi. »

— Une citation de  Maggie Sakanee, de la communauté ojibwée et crie de Neskantaga

Ils, ce sont ceux qui étaient à la tête du pensionnat pour Autochtones où elle a été envoyée avec ses frères et sœurs en Ontario. Une cinquantaine d’années de non-dits, de tabous. Ni son mari ni ses enfants n’étaient au courant.

J’ai toujours pensé que j’étais la seule à avoir vécu cela, dit pudiquement, mais avec beaucoup d’émotion, la dame de 65 ans.

À la fin mai, quand les restes de 215 enfants ont été retrouvés sur le terrain d’un ancien pensionnat pour Autochtones à Kamloops, en Colombie-Britannique, Maggie Sakanee a craqué et 50 ans de pleurs sont sortis.

La découverte a justement fait accélérer l’adoption d’un projet de loi qui répond à l’appel 80 de la Commission de vérité et réconciliation : instituer la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation comme jour férié. Une date a été retenue : le 30 septembre.

Cette journée permettra désormais de reconnaître et de commémorer la tragique histoire des pensionnats et de rendre hommage aux survivants.

Entre la fin du 19e siècle et 1996, plus de 150 000 enfants autochtones, comme Maggie Sakanee, Abel Bosum, Evelyn Korkmaz, Phyllis Webstad ou encore Jean-Guy Pinette, ont été arrachés à leurs familles pour être placés dans ces pensionnats pour Autochtones dont le dernier a fermé en 1996.

« Cette journée nous offre l’occasion de réfléchir à la violence infligée aux Premières Nations, aux Inuit et aux Métis. Une violence historique, mais aussi très actuelle. »

— Une citation de  Steven Guilbeault, ministre du Patrimoine canadien et parrain de cette loi

Une date déjà symbolique

Le 30 septembre n’a pas été choisi par hasard. Depuis 2013, ce jour vise à commémorer l’histoire et les séquelles des pensionnats à travers la Journée du chandail orange. À l’origine : une femme, une survivante : Phyllis Webstad.

En 1973, âgée de 6 ans, la petite Phyllis est envoyée dans un pensionnat à 80 kilomètres de chez elle en Colombie-Britannique. Dans sa valise, un chandail orange offert par sa grand-mère. Mais Phyllis Webstad n’a pas pu le porter bien longtemps puisqu’il lui a été confisqué dès son arrivée. Elle a dû revêtir un uniforme à la place. Quant au chandail orange, elle ne l’a jamais revu.

Ce chandail est maintenant devenu un symbole de la dépossession de la culture dont ont été victimes les enfants autochtones pendant plusieurs générations.

Phyllis Webstad vêtue d'un chandail orange sur lequel est écrit : Every child matters (Tous les enfants comptent).

Phyllis Webstad, fondatrice de la Journée du chandail orange, a quitté son emploi l'an dernier à Williams Lake, en Colombie-Britannique, afin de se consacrer à temps plein aux événements liés à cette journée.

Photo : Radio-Canada / Lenard Monkman

Le mois de septembre est donc un mois marquant pour les survivants. Quand il arrive, l’ennui me pogne, lance Jean-Guy Pinette. Pendant longtemps, il n'a pas su pourquoi, jusqu’au jour où il a compris : c’est la période où il entrait au pensionnat.

Comme tant d’autres, Jean-Guy Pinette a été arraché à ses parents et envoyé au pensionnat de Mani-utenam sur la Côte-Nord, au Québec. Perte de la langue, de la culture, agressions sexuelles... il a tout vécu.

Alors, avoir un jour férié ne va peut-être rien changer à l’ennui du mois de septembre, ça va toujours revenir, mais au moins, ça va être une journée de réflexion pour pas que ça se répète. Faut qu’on travaille vers quelque chose de positif. Je suis content qu’on souligne ça. Il ne faut pas oublier l’histoire!

Tais-toi

Car si la tragédie de Kamloops et la découverte ensuite d'autres tombes trouvées près de divers pensionnats a réveillé le Canada, elle a aussi rouvert des plaies pour les survivants comme Maggie Sakanee.

Dans son rapport, la Commission de vérité et réconciliation notait que l’un des préjudices les plus importants causés par les pensionnats est l’atteinte à la mémoire autochtone.

Récemment, la fille de Maggie Sakanee regardait un documentaire sur les pensionnats pour Autochtones et a demandé à sa mère : C’est vrai ce qu’il s’est passé avec ces enfants?.

Oui, j’étais un de ces enfants, a-t-elle répondu laconiquement. Et là, elle a compris pourquoi j’ai été comme ça, poursuit la dame, évoquant des problèmes de consommation, de comportement. Ce qu’il s’est réellement passé dans les quatre murs des pensionnats est longtemps resté tabou dans les familles des survivants. Et l’est encore dans certaines.

Jean-Guy Pinette purifie les lieux et les personnes avec de la sauge.

Jean-Guy Pinette a décidé de briser le tabou et de s'aider grâce à la guérison autochtone.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Jean-Guy Pinette n’a rien dit non plus pendant des années, sombrant lui aussi dans l’alcool, dans les bagarres, dans du pas beau. Un silence qu’il explique par deux mots entendus dans la bouche de ses parents quand il a tenté de dénoncer les actes subis.

Tais-toi, lui ont répondu ses parents en mettant un terme à la discussion avec un geste de la main. L’Église, les hommes de Dieu étaient tout-puissants contre la parole d’un gamin.

Lors de son témoignage devant la Commission de vérité et réconciliation en 2013, il avait demandé que cette histoire, son histoire, ne passe pas inaperçue, et qu’un jour férié soit consacré aux survivants.

Le 30 septembre, l’Innu sait déjà que la journée sera émouvante. Il sera dans sa communauté à Mani-utenam où est prévue une commémoration avec spectacles, exposition, danse traditionnelle et des activités de paroles de guérison.

« On mérite cela, c’était inhumain. On n’était que des enfants et ils nous ont abusés, manipulés à 100 milles à l’heure! »

— Une citation de  Jean-Guy Pinette, survivant du pensionnat de Mani-uteman

Que la vérité sorte pour se réconcilier

La vérité sur ces histoires cachées par les gouvernements et les Églises doit sortir si les gens veulent guérir. Et c’est ainsi aussi que la réconciliation sera possible, explique Abel Bosum.

Pour l’ancien grand chef de la nation crie, qui a passé 10 ans au pensionnat de la Tuque, ce jour férié est un début. Les survivants, précise-t-il, cherchent des réponses et veulent savoir quelle sera la prochaine étape.

Mais le fait d’appeler cela la réconciliation est très important. Cela permet aux gens ordinaires de commencer à comprendre ce qu’est un peuple autochtone et, en particulier, l’histoire des pensionnats, [celle des] femmes et filles disparues et assassinées, la commission Viens [la commission d'enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec]…

Il espère que le gouvernement ne s’arrêtera pas là et qu'il changera les politiques et les lois pour mieux protéger les enfants.

Une photo d'Evelyn Korkmaz enfant (à gauche) et une autre photo d'elle adulte (à droite).

Evelyn Korkmaz a fréquenté le pensionnat Sainte-Anne de 1969 à 1972.

Photo :  courtoisie / Evelyn Korkmaz/ Stephanie Jenzer

Evelyn Korkmaz, qui a passé plusieurs années au pensionnat Sainte-Anne dans le nord de l’Ontario, n’est pas si optimiste. Elle craint que ce jour férié ne serve pas à grand-chose.

Il faudrait que ce soit traité comme le jour du Souvenir, un moment pour réfléchir et faire mieux au lieu d’avoir congé pour les épreuves que nous avons endurées dans notre enfance!, partage-t-elle.

De son côté, Abel Bosum précise que tout va dépendre des ressources qui seront allouées pour créer des activités à long terme.

« Le simple fait d’identifier une date ne changera rien. Il doit y avoir des ressources pour générer des choses, et c’est grâce à cela que nous allons voir cette journée survivre. »

— Une citation de  Abel Bosum

Le ministre Steven Guilbeault a déjà prévenu que cette journée serait une journée d’apprentissage, de reconnaissance et d’engagements pour que de tels actes ne se reproduisent pas. J’ai toujours été convaincu que l’un des piliers de la réconciliation est l’éducation. Créer une Journée nationale de la vérité et de la réconciliation fait partie de cet effort d’éducation, indique-t-il.

Le gouvernement fédéral invite même les Canadiens à porter de l’orange pour sensibiliser le public à ce tragique héritage et rendre hommage aux survivants.

Des milliers de personnes marchant dans la rue, dont plusieurs portent un chandail orange.

Des milliers de personnes ont marché dans les rues de Montréal le 1er juillet dernier pour rendre hommage aux enfants autochtones disparus.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

C’est un devoir de mémoire, dit la directrice générale du Centre d'amitié autochtone de Val-d'Or, Édith Cloutier. Optimiste, elle voit en cela un geste concret pour reconnaître la place des peuples autochtones et s’assurer qu’on n’oublie pas ce sombre épisode de l’histoire.

Elle est persuadée, elle aussi, que c’est un pas vers la réconciliation, car ces prises de conscience apportent un nouveau dialogue entre Autochtones et non-Autochtones.

« Ce n’est pas la journée des Autochtones, c’est la journée de tous, car cette histoire est NOTRE histoire. Une histoire encore méconnue. »

— Une citation de  Édith Cloutier

Édith Cloutier salue d’ailleurs la Ville de Val-d’Or qui a pris l’initiative de commémorer la journée. Elle illuminera son clocher en orange et une capsule vidéo sera diffusée sur les médias sociaux.

Une journée comme celle-ci n’est pas juste de la responsabilité d’un gouvernement. Ce sont des acteurs qu’il ne faut pas négliger. Les municipalités sont dans des démarches qui visent la réconciliation, conclut Édith Cloutier.

Une journée fériée à géométrie variable

Plusieurs villes à travers le pays ont décidé de rendre hommage aux victimes et aux survivants des pensionnats pour Autochtones. À Montréal, des bibliothèques mettront de l’avant des œuvres d’auteurs autochtones. La Biosphère, le stade olympique, le pont Samuel-De Champlain seront illuminés en orange.

Les initiatives de villes, de communautés, d’universités et même d’organismes se multiplient en réponse au refus de plusieurs provinces d’offrir ce jour férié à leurs employés.

La Saskatchewan, l’Ontario, l’Alberta, le Nouveau-Brunswick et le Québec ont en effet rejeté l’idée du jour férié.

Le premier ministre du Québec, François Legault, a expliqué qu'il y a déjà beaucoup de jours fériés dans la province, toute proportion gardée. Je m’en fous, dit l’aîné innu Jean-Guy Pinette. Pour lui, l'important est que sa communauté reconnaisse ce jour et que les jeunes comprennent les malaises des plus vieux en apprenant l’histoire.

En Colombie-Britannique, plusieurs événements commémoratifs sont prévus et le gouvernement conseille au secteur public provincial et aux écoles de fermer.

Dans les prochains mois, nous consulterons les dirigeants, les organisations et les collectivités autochtones afin de déterminer les moyens les plus efficaces et les plus respectueux de commémorer le 30 septembre en Colombie-Britannique, explique le gouvernement provincial dans un communiqué. Bien que nous poursuivions cet engagement dans le but de reconnaître officiellement cette journée importante en ColombieBritannique à l’avenir, cette année, les lieux de travail de la fonction publique observeront ce jour férié, jour de commémoration et de réflexion.

De leur côté, la Nouvelle-Écosse, l’Île-du-Prince-Édouard, Terre-Neuve, le Manitoba, le Yukon et les Territoires du Nord-Ouest ont suivi les traces du gouvernement fédéral. Le Nunavut, lui, instaurera ce jour férié à partir de 2022.

Le premier ministre de la Nouvelle-Écosse, Tim Houston, a d’ailleurs encouragé les citoyens à utiliser ce jour pour avoir d’importantes discussions au sujet de l’histoire des pensionnats.

Quant au ministre de la Réconciliation avec les peuples autochtones du Manitoba, Alan Lagimodiere, il a rappelé que la réconciliation est un effort concerté [...] La réconciliation est impossible sans une compréhension commune de notre histoire.

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