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Pensionnats pour Autochtones : là où les rires ont remplacé les pleurs

Certains veulent les détruire. D’autres, leur donner un nouveau sens, plus positif. À La Tuque, on a opté pour la deuxième option et on a transformé l’ancien pensionnat en CPE. Ici, les enfants non-autochtones côtoient les enfants atikamekw. Une revanche sur un système qui visait à anéantir la culture autochtone.

Trois petites filles posent dans la forêt

Dans le CPE Premiers pas, plus de la moitié des enfants sont autochtones.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Assise sur le sol humide de la forêt de La Tuque, Niska tient fort contre son cœur deux bâtons de bois. Elle ferme les yeux, inspire profondément et sourit. « C’est une petite méditation les enfants… Sentez l’odeur de la forêt », lance son éducatrice Jessica Saint-Louis.

Niska est entourée de ses camarades. Certains sont atikamekw, comme elle, d'autres sont Blancs.

L’activité du jour pour ces 12 enfants n’est pas exceptionnelle. Par tous les temps, ils passent un peu plus d’une heure dans le bois. Et ce, quotidiennement.

Des enfants observent une limace dans une pelle que tient une éducatrice.

La découverte du jour : une limace.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

La forêt, ça change la personnalité des enfants. Il y a moins d'interventions et certains se révèlent dans ce milieu-là, explique Mélanie, l’une des éducatrices qui accompagnent le groupe. Selon elle, c’est une des nombreuses activités proposées par le CPE Premiers pas de La Tuque pour valoriser la culture atikamekw.

Dans leurs sacs à dos, les bambins ont de quoi explorer chaque recoin du bois : une loupe, un marteau, un épluche-légumes, une pelle… Beaucoup repartent avec des souvenirs : plumes, feuilles, racines et même… une limace!

Une fillette tient contre elle deux petits bâtons de bois, ferme les yeux et sourit.

Les enfants ont été invités à méditer en prenant une grande inspiration et en fermant les yeux.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

De retour au CPE, les enfants atikamekw sont pris en charge quelques heures durant la journée par Taniassa Laloche, une Autochtone fraîchement embauchée. Elle anime le Programme d’aide préscolaire pour les Autochtones.

Elle leur propose des ateliers culinaires, des récits de contes et légendes ou encore des bricolages nature. Des aînés viennent aussi raconter aux enfants comment était leur vie dans la forêt, comment aller chercher du sapinage pour mettre au fond d’une tente, comment tanner une peau d’orignal, ou encore comment préparer des bleuets. Durant ce temps, Taniassa leur parle en français et en atikamekw.

Deux petites filles mélangent de la pâte dans un saladier.

Norah et Maya apprennent à faire de la banik. Il faut de la farine, du sel, de la poudre à pâte, de l'eau et surtout, un bon coup de main.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

C’est important pour la conservation de notre langue, explique-t-elle.

Aujourd’hui, c’est avec son père, Jean-Yves Birothé, qu’elle fabrique de la bannique, le pain traditionnel, avec trois petits Atikamekw. Assis autour de la table, les enfants regardent Jean-Yves Birothé mélanger d'une main sûre, la farine, la poudre à pâte, le sel et l'eau, dans un saladier.

Un enfant avec un tambour dans les mains.

Les enfants autochtones qui fréquent le CPE ont un accès à tout ce qui fait partie de leur culture.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Mahikan, quatre ans, ne peut pas s'empêcher de manger un peu de farine. C'est doux! lance-t-il avec un grand sourire.

Pendant que les pains cuisent, l'éducatrice leur fait réciter les chiffres en français et en atikamekw. Ils apprennent aussi comment dire triangle, carré, rectangle… en atikamekw.

Une femme tient dans la main un papier sur lequel est dessiné un triangle. Y est inscrit le mot "triangle" et l'équivalent en atikamekw.

Les enfants autochtones apprennent à compter en atikamekw, ainsi qu'à parler.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Ce programme est un complément au service de garde, explique Christiane Morin, directrice du CPE depuis sa création en 2001. Il accueille aujourd’hui 60 % d’Autochtones. Une autre installation compte 18 enfants dont 90 % sont Autochtones.

Tous les employés soulignent la pertinence et les bienfaits de ce mélange entre enfants autochtones et non-autochtones. Ça enlève des préjugés. Ça créé de beaux liens. On a beaucoup à apprendre d’eux, dit Mme Morin.

Du pain banik

Une fois cuit, chaque enfant partira avec son pain banik qu'il pourra déguster à la maison.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

La directrice se souvient qu’au début, plusieurs parents avaient des idées préconçues sur les enfants autochtones. Quand il y avait une épidémie de poux, ils pensaient que c’était à cause des Autochtones. Quand il y avait une bagarre aussi, se souvient-elle. Des comportements, qu'elle assure n'avoir jamais tolérés.

Un lourd passé

Lorsque le visiteur déambule dans les couloirs, impossible de ne pas penser à ce que fut cette bâtisse : un endroit où il fallait détruire la culture autochtone. Un pensionnat. On essayait de mettre ces enfants dans un moule, dit Taniassa.

Du pensionnat d’autrefois, il ne reste que le bâtiment qui abritait les salles de classe (celui dans lequel se trouve le CPE). La chapelle, les dortoirs des élèves et des professeurs ont été démolis à cause de leur vétusté. Et encore avant de devenir un CPE, il fut un CLSC.

Une histoire que connaît très bien Laurianne Petiquay, cette jeune maman originaire de la communauté de Wemotaci. Elle est venue amener Antoine, son petit dernier.

Une femme sourit.

Laurianne Petiquay a inscrit ses trois enfants au CPE Premiers pas.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Transformer cet endroit en CPE est une façon de se souvenir que c’est arrivé. Le fait que cet endroit revive d’une autre manière, en ramenant des enfants avec un beau programme pour les Premières Nations, c’est une façon de se souvenir et c’est pas juste démoli pour oublier, explique la mère de famille qui estime qu'encore beaucoup de Québécois ne connaissent pas assez ce pan de l'histoire.

En évoquant des études, elle explique que lorsque la culture et les langues autochtones sont valorisées, l’enfant a plus de chance de réussir et se sent inclus.

Une coupure de journal qui montre un croquis des bâtiments qui constituaient le pensionnat de La Tuque.

De l'ancien pensionnat pour Autochtones, il ne reste plus que les salles de classe (voir l'index qui indique le bâtiment) qui accueille aujourd'hui le CPE Premiers pas.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si elle a choisi de mettre ses enfants dans ce CPE en particulier. C’est difficile de choisir de rester en milieu urbain quand tu es une maman autochtone qui parle la langue et dont les enfants parlent la langue. Je me demandais s’ils allaient subir la discrimination, s’ils allaient retrouver leur identité, raconte-t-elle.

Il était donc essentiel pour elle de pouvoir donner à ses enfants des repères, un endroit où la langue est accessible et ce, même hors de la communauté.

Une femme maquée montre un carton sur lequel un carré est dessiné. Il est écrit "carré" en français et en atikamekw.

Taniassa a été embauchée au CPE il y a quelques mois seulement. La directrice confie que le recrutement est un enjeu important.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Romeo Saganash, cri et ancien député du Nouveau Parti démocratique, a fréquenté le pensionnat de La Tuque durant 10 ans.

Nous sommes arrivés aux petites heures du matin. Je me souviens de l'odeur de la place. Le père Bonnard, le père en chef, nous attendait en haut des escalier, à l'entrée du pensionnat. Il s'est adressé à nous en anglais. Je crois. Je ne parlais ni anglais, ni français à l'époque, dit-il aujourd'hui, dans un français impeccable.

Derrière ces murs, on lui a annoncé la mort de son père et surtout, qu'il ne pourrait pas aller à ses funérailles.

Je suis resté sur mon siège sans pleurer, totalement enragé. Je me suis dit que j'allais faire en sorte de sortir de cet endroit plus fort, plus fort que ce qu’ils veulent faire avec moi et c’est ce qui s’est passé.

Une citation de :Romeo Saganash, ancien pensionnaire

M. Saganash souligne la bonne volonté du CPE, mais il rappelle aussi que ces enfants doivent apprendre ce qui s'est passé dans ces lieux.

Romeo Saganash assis en forêt, observe un lac.

Romeo Saganash a des souvenirs très précis de son passage au pensionnat de La Tuque.

Photo : Radio-Canada / Alfonse Mondello

Philosophe, Abel Bosum, ancien grand chef du Grand conseil des Cris, et qui a aussi été au pensionnat de La Tuque, ne souhaite pas la démolition des lieux. Au milieu de ses sombres souvenirs, l'un plus doux, l'accompagne encore de nos jours. C'est dans ce pensionnat qu'il a rencontré sa femme.

Le bâtiment, ce n'est pas lui qui a causé les problèmes, ce sont les gens. Ce sont eux qui étaient responsables. Aujourd'hui, les Premières Nations sont fiers de leur héritage et veulent réapprendre leur culture et leur langue.

Une citation de :Abel Bosum, ancien pensionnaire

Il voit le CPE Premiers pas comme un moyen pour revaloriser les cultures et les langues autochtones.

Christiane Morin elle, fait tout pour que personne n’oublie ce qu’il s’est passé ici, mais garde son regard tourné vers l’avenir.

On ne voit plus la tristesse, on voit des enfants qui sont heureux. On le voit qu’ils ont du plaisir, ça enterre les pleurs qu’il y a déjà eus ici, se réjouit-elle.

Une version radio de ce reportage sera présentée à l'émission Désautels le dimanche, à 10 h, à ICI Première.

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