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Les Inuit du Québec privés de soins de santé essentiels

Une personne prend la tension d'une autre.

Du personnel soignant œuvrant au Nunavik dénonce une interruption de services dans plusieurs communautés inuit.

Photo : Reuters / Lucy Nicholson

Gabrielle Paul

Dans une lettre envoyée à Espaces autochtones, une médecin œuvrant au Nunavik dénonce une rupture de services en cours dans plusieurs communautés inuit. La situation est critique non seulement pour le personnel soignant, mais également pour la population, pour qui l’accès aux soins est déjà limité.

Cette rupture de services au Nunavik touche le Centre de santé Innulitsivik qui est composé de différents établissements de santé dans sept villages de la baie d'Hudson.

Ainsi, dans les villages d'Akulivik, de Puvirnituq et de Salluit, les services de santé sont désormais limités aux urgences. Des ruptures de services dans d'autres villages pourraient survenir.

C'est le manque de personnel, particulièrement le personnel infirmier, qui force ces interruptions de services.

Après avoir constaté que les mêmes équipes couvraient les quarts de travail jour et nuit sans arrêt, en alternance, il a été jugé sain de fermer les cliniques afin de protéger le personnel de l’épuisement, écrit entre autres, dans une lettre, la Dre Marie-Fraye Galarneau, qui travaille au Nunavik depuis près d'un an et qui pratique au sein de plusieurs communautés.

Des conséquences dramatiques pour la population

Pour cette médecin, le sort des patients est source d'inquiétudes.

Ce n'est pas comme à Montréal où on peut aller consulter dans une autre clinique, souligne la Dre Galarneau, lors d’un entretien téléphonique. Ce sont les seuls points de services de santé.

C'est ça qui est inquiétant, poursuit-elle. On doit maintenant s'en tenir aux urgences, mais la définition d'une urgence n'est pas la même pour tous.

La population a été avisée de ne pas consulter sauf pour des urgences, mais les gens ne sont pas nécessairement à l'affût de ce qu'est une urgence, s'inquiète la médecin. Maintenant, j'ai des patients qui n'osent pas venir nous voir parce qu'ils ont peur de déranger.

Cependant, souligne la Dre Galarneau, au Nunavik, lorsqu'il y a urgence, il est souvent trop tard. Lorsqu'un patient subit des complications, il doit la plupart du temps être évacué pour recevoir davantage de soins, ce qui peut prendre plusieurs jours.

Dans ce contexte déjà très précaire d’accès à des soins d’urgence, la fermeture des cliniques mine notre capacité à détecter des drapeaux rouges. Banaliser ce type d’éléments et la distance, c’est risquer plusieurs vies.

Une citation de :Dre Marie-Faye Galarneau, dans une lettre

Une infirmière qui travaille depuis près de cinq ans au Nunavik, et qui préfère garder l’anonymat, a également pu témoigner à Espaces autochtones des conditions difficiles engendrées par le manque de personnel et les ruptures de services.

Une urgence ici, c’est une double urgence, dit cette infirmière au bout du fil. Si une urgence ferme dans le sud du Québec, la population peut se tourner vers d’autres cliniques pour recevoir des soins. Dans le Nord, il n’y a pas d’autres options. Les gens sont prisonniers de cette situation-là.

Tout cela survient alors que le contexte dans les communautés est souvent difficile.

La Dre Galarneau fait entre autres part d'une récente vague de suicides. Quatre jeunes, dont des mineurs, sont décédés en une semaine.

On n'en parle pas et le seul service qu'on a à offrir, c'est de fermer nos hôpitaux, dit la médecin au téléphone. Ça me dépasse profondément.

Ça ne serait jamais toléré à Outremont ni à Rosemont ni dans le reste du Québec, écrit, toujours dans sa lettre, la Dre Galarneau. […] C’est un peu cela, le racisme systémique. Ses racines sont subtiles mais bien ancrées.

La Croix-Rouge ou l'armée en renfort?

La Dre Galarneau et l'infirmière se demandent toutes les deux comment se fait-il que la Croix-Rouge ou les Forces armées canadiennes ne sont pas appelées en renfort dans les communautés nordiques.

C'est difficile pour moi de comprendre, dit la Dre Marie-Faye Galarneau. Lorsqu'il y a des crises, le gouvernement apporte des solutions. Nous avons vu des infirmiers envoyés de la Croix-Rouge ou de l'armée, comme dans les CHSLD pendant la pandémie.

Notre direction semble elle-même se frapper à des plafonds de verre, constate-t-elle. Nous n'avons pas de réponses sur le terrain. Nous devons trouver nos propres solutions.

En mai, nous avons demandé à nos gestionnaires de faire des demandes auprès du gouvernement pour avoir la Croix-Rouge ou l'armée canadienne, aucune suite n'aurait été donnée à ces demandes, rapporte quant à elle l'infirmière.

La voix des infirmières n’est pas prise au sérieux

L'infirmière témoigne par ailleurs de la fatigue que vivent ses collègues.

Dans les établissements de santé du Nunavik, où le manque de personnel est alarmant, les infirmières sont appelées à remplir de nombreux rôles, autant de soin qu'administratifs.

Dans un poste temps plein au Nord, ça devient rapidement anxiogène et stressant, confie-t-elle. La charge mentale est lourde.

Quand on est fatiguées, il y a un plus grand risque d'erreurs, mais heureusement rien de grave n'est arrivé pour le moment, signale-t-elle.

Selon cette infirmière, les solutions se situent davantage au niveau de la rétention du personnel que du recrutement. Elle déplore toutefois que les suggestions de ses comparses pour améliorer les conditions de travail et de vie soient souvent ignorées.

La voix des infirmières n'est pas prise au sérieux, affirme-t-elle. Nous avons proposé diverses solutions au printemps comme augmenter le nombre de médecins, mais ça n'a jamais été tenté par nos gestionnaires.

Je crois que le gouvernement doit absolument faire quelque chose, poursuit-elle.

Québec solidaire compte interpeller le gouvernement Legault

La Dre Galarneau a également fait parvenir sa missive aux députés du Nord-du-Québec ainsi qu’au parti Québec solidaire (QS).

Chez QS, on réclame par ailleurs des actions immédiates du gouvernement.

Les enjeux liés aux soins de santé dans le Nord, ça fait longtemps qu’on sait que c’est problématique. Ça met en danger les Inuit et les gens qui offrent les services de santé, affirme au téléphone Manon Massé.

On est très inquiets de la situation, le personnel soignant aussi est très inquiet, sans mentionner la population, dit pour sa part le député Vincent Marissal, responsable de la santé au caucus solidaire. On demande au gouvernement de prendre acte rapidement, il y a une urgence. Ce sont des questions de vie ou de mort.

Nous faisons face à des années et des années de désengagement de l’État, de compressions, de coupures, de réorganisations dans des mégastructures et un certain désintérêt chronique des gouvernements envers les communautés autochtones. C’est malheureusement devenu la norme.

Une citation de :Vincent Marissal, Québec solidaire

Mme Massé et M. Marissal soulignent par ailleurs que l'état des services de santé dans le Nord a fait l'objet de plusieurs recommandations dans le rapport de la commission Viens.

C'était dans les recommandations du rapport Viens : nous devons améliorer les conditions de travail dans le Grand Nord, ça ne marche pas, il y a une grande nécessité d’améliorer les conditions de travail et de bonifier les conditions de vie, dit Manon Massé

Il est scandaleux de constater que les citoyens autochtones sont considérés comme des citoyens de seconde classe, ajoute Vincent Marissal.

Au ministère de la Santé, on se dit préoccupé

Dans un message envoyé à Espaces autochtones, un porte-parole du ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec (MSSS) soutient qu’il y a des contacts constants entre le ministère et la Régie régionale de la santé et des services sociaux du Nunavik (RRSSSN).

Le MSSS est très préoccupé par la situation qui prévaut actuellement au Nunavik, peut-on lire dans ce message. Nous sommes à pied d’œuvre pour trouver des solutions rapides et durables pour minimiser le plus possible les impacts de ce bris de service.

Au MSSS, on affirme également que plusieurs actions ont déjà été entreprises pour remédier à cette situation, notamment un recours aux heures de dépannage des médecins et la mise en place d’une équipe d’évacuation aéromédicale régionale.

La pénurie de main-d'œuvre touche toutes les régions du Québec. Cette situation touche d'autant plus le Nunavik de par sa réalité géographique, conclut le MSSS.

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