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Pensionnats : « On nous donne deux ans pour guérir »

Assurer la durabilité de l'aide aux victimes des pensionnats représente un des enjeux principaux de cette campagne fédérale pour des milliers d'Autochtones. Les interventions ponctuelles sont utiles, mais possèdent aussi d'importantes limites.

Deux femmes jouent du tambour en chantant.

Dans leur processus de guérison, certains survivants ont besoin de se retrouver ensemble. Ici, un rassemblement pour honorer la mémoire des enfants s'est tenu à Montréal.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

La mission est loin d’être terminée pour guérir les blessures des survivants des pensionnats, et pourtant, l’engagement du fédéral ne semble pas être à la hauteur. Les projets n’existent qu’à court terme, alors que le chemin vers la guérison de ces hommes et femmes traumatisés est celui de toute une vie.

Dans son bureau de La Tuque, Denise Coocoo en a entendu des histoires de survivants. Depuis janvier 2009, elle écoute, console, crée un espace sécuritaire et enveloppe les survivants de toute la compassion et l’empathie qui l’habitent.

Si cette Atikamekw de 62 ans a cette capacité aujourd’hui d'aider l'autre, c’est parce qu’elle-même a fait son travail de guérison. Denise a fréquenté le pensionnat de Pointe-Bleue (aujourd'hui Mashteuiatsh) de 5 à 12 ans et elle a appris à vivre avec son traumatisme.

Aujourd'hui, elle est agente d’aide au Programme de soutien en santé qui se consacre spécifiquement aux survivants des pensionnats. Ce programme fédéral finance certains projets de guérison et comprend aussi une ligne téléphonique à la disposition des survivants.

Une femme à l'extérieur devant un bâtiment de briques en été.

Denise Coocoo raconte avec émotion la blessure que sa mère a dû vivre en la laissant partir.

Photo : Radio-Canada

Le problème, c’est que ces projets sont souvent à court terme, puisque leur financement ne s’étale que sur quelques mois.

Or, aller plus loin que tendre l’oreille demande de réels investissements, selon Denise Coocoo. Elle rappelle que la Fondation autochtone de guérison a mis en place une série de projets dans plusieurs communautés, mais qu'ils sont désormais tous terminés – la Fondation a été dissoute en 2014 –, car le montant prévu est épuisé et n’a pas été renouvelé.

Ce qui nous dérange, c’est justement que ce ne sont que des projets ponctuels.

Une citation de :Denise Coocoo

On souhaiterait des programmes permanents, sinon, c'est comme nous donner deux ans pour guérir, déplore Denise, lorsqu’elle évoque ces projets limités dans le temps. Or, c’est le travail d’une vie quand on a eu de gros traumatismes.

Même son de cloche de la part de Louis Beauregard, le directeur du centre de santé de la communauté de Wôlinak, une communauté abénaquise située dans la région Centre-du-Québec.

Une femme âgée parle dans un micro, entourée d'autres femmes.

Certains Autochtones ont besoin de cercles de partage pour poursuivre leur chemin vers la guérison, peu importe les traumatismes qui les hantent. Les cercles de partage ne sont pas réservés aux survivants des pensionnats.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Pérenniser les financements, c’est une vraie difficulté. On met quelque chose de nouveau en place et pouf!, ça disparaît au bout de deux ans. C’est difficile, car je crée un besoin. Si le programme s’arrête faute de financement, ça crée plus de problèmes qu’autre chose, indique-t-il.

Ce n’est pas rationnel. On ouvre juste les plaies et on n’a pas le temps de s’occuper de les fermer adéquatement, ajoute encore Wanda Gabriel, une Mohawk de Kanesatake qui est travailleuse sociale.

De la sauge dans un coquillage posé sur un linge.

La sauge est souvent utilisée pour apaiser les âmes tourmentées.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Elle souhaiterait un programme de soutien qui s’étale sur 30 ans.

Le génocide, ça fait 500 ans qu’il dure. Alors, si le gouvernement pense qu’on va guérir en deux ou trois ans, il se trompe. Les traumatismes sont intergénérationnels.

Une citation de :Wanda Gabriel

Dans sa voix, Denise Coocoo laisse poindre un soupçon de frustration, mais surtout de la tristesse. Il y en a qui ne s’en sortiront jamais, dit-elle, abattue.

Pourtant, sur le site du Programme de soutien en santé du fédéral, on rappelle le numéro de téléphone d’un service d’écoute et on offre un document PDF de deux pages, intitulé Faire face à l’émotivité, présenté comme un dépliant conçu pour vous aider à connaître vos émotions.

On y explique aussi qu’un soutien culturel et affectif est offert par des organismes autochtones locaux.

Activités culturelles salvatrices

Alors, pour aider les survivants, beaucoup de communautés se retroussent les manches et mettent en place des activités culturelles, notamment des cercles de partage pour verbaliser les émotions.

Une femme tient une plume d'aigle.

Certains Autochtones aiment tenir une plume d’aigle pour témoigner, car cela les apaise, comme la sauge, et leur donne de la force.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

La guérison passe aussi par une véritable reconnexion au territoire.

Jean-François Roussel, professeur à l’Institut d’études religieuses de l’Université de Montréal, explique que ces activités ne sont pas formalisées. Chaque communauté, chaque individu a des besoins qui lui sont propres.

Certains se contentent d’une thérapie conventionnelle, d’autres renouent avec leurs traditions. C’est une façon de dire : "Vous n’avez pas réussi à les éradiquer". Les Autochtones reviennent ainsi au cœur de leur identité collective, ajoute le professeur.

Le leader spirituel Jean-Guy Pinette purifie les lieux et les personnes avec de la sauge.

Les cercles de partage entre survivants se tiennent généralement à huis clos.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Plusieurs projets de guérison ont été financés pendant de nombreuses années par la Fondation autochtone de guérison. Wanda déplore qu’aujourd’hui, plus aucun organisme national n’a ce mandat.

Manque de transparence?

Par ailleurs, Wanda souligne le manque de communication du gouvernement concernant les ressources disponibles pour les survivants.

Concernant le numéro de téléphone mis à leur disposition, tous les intervenants à qui Espaces autochtones a parlé le disent : le délai de réponse à cette ligne est parfois très long et le service d’écoute offert est rarement disponible en français.

C’est tellement difficile de chercher de l’aide et, quand tu le fais, il n’y a personne au bout du fil, dit Wanda.

Patricia Ballantyne est sur le bord de la route avec une plume d'aigle dans la main.

Tout le monde a sa manière de guérir. Patricia Ballantyne, par exemple, parcourt plus de 3000 km entre la Saskatchewan et l'Ontario pour guérir des traumatismes laissés par les pensionnats.

Photo : Radio-Canada / Jimmy Chabot

Espaces autochtones a appelé la ligne nationale de soutien destinée aux survivants, le 1 866 925-4419. À l'autre bout du fil, les employés sont là pour répondre aux survivants en crise ou diriger les personnes vers d'autres ressources en fonction du lieu de résidence. Une employée, qui parlait un peu français mais qui était beaucoup plus à l'aise en anglais, nous a dirigés vers le numéro spécifique du Québec.

Vendredi 6 août, Espaces autochtones a donc appelé ce numéro et a laissé un message sur la boîte vocale. Il s'agit du programme de services en santé non assurés (SSNA - santé mentale).

Une employée nous a rappelé jeudi 12 août, expliquant qu'en ce moment, elle est seule pour traiter toutes les demandes. La deuxième employée est en vacances.

Leur tâche est de diriger les survivants vers des psychologues ou des travailleurs sociaux. Le SSNA leur offre 22 heures de thérapie.

Depuis le début de la pandémie, la demande a augmenté de 55 points de pourcentage, a indiqué l'analyste Laura-Eliza Vladutiu, à l'autre bout du fil.

Le Programme de soutien en santé destiné spécifiquement aux survivants des pensionnats a été établi dans le cadre de la Convention de règlement relative aux pensionnats indiens de 2006.

Un homme est assis dans un champ.

Les découvertes de tombes non marquées aux abords d'anciens pensionnats a fait ressurgir de nombreuses blessures.

Photo : AFP / Geoff Robins

Le ministère indique qu'environ 46 millions de dollars ont été fournis pour financer la ligne d’écoute téléphonique nationale (1 866 925-4419).

Service aux Autochtones Canada explique que ce mandat a été donné à l'entreprise Donna Cona qui a une équipe de 34 ressources actives au sein du service. Environ 50 % des membres de l’équipe sont autochtones.

On a eu plein de commissions, plein de recommandations. Si le gouvernement pouvait juste lire ces rapports pour lesquels il a payé, ce serait un bon début, termine Wanda Gabriel, travailleuse sociale à Kanesatake.

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