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Le grand dilemme des Autochtones : démolir les anciens pensionnats ou les préserver?

Ouverts pendant plus de 160 ans, les pensionnats canadiens ont été fréquentés par plus de 150 000 enfants autochtones âgés de 7 à 16 ans.

Un vêtement d’enfant est suspendu à une croix près d’un ancien pensionnat pour Autochtones.

Le Canada compte 139 établissements reconnus par le gouvernement fédéral comme ayant appartenu au système de pensionnats.

Photo : Reuters / Jennifer Gauthier

Ismaël Houdassine

Aux yeux de plusieurs Premières Nations, les bâtiments des anciens pensionnats pour Autochtones sont devenus indésirables. D’autres communautés ont décidé de leur donner une nouvelle vocation en les transformant en centres culturels ou en garderies. Certaines s'interrogent toujours.

Je n’ai personnellement jamais été en faveur de garder ces édifices, lâche au bout du fil Richard Kistabish, lui-même survivant d’un pensionnat.

Les bâtiments qui tiennent encore debout, il les ferait disparaître sans sommation. Aimeriez-vous ça, revoir les endroits dans lesquels vous avez été battu et maltraité?, demande-t-il.

L’ancien chef de la Première Nation Abitibiwinni, en Abitibi-Témiscamingue, est une personnalité autochtone très engagée dans le maintien de la culture et de la langue anichinabée.

Selon lui, les pensionnats, qui ont d’ailleurs été mis en place pour acculturer les nations autochtones en tuant l'Indien dans l'enfant, ne sont que des cauchemars.

Entretenir ces lieux, c’est comme vouloir créer une sorte d’artéfact des pensionnats et je ne suis pas du tout d’accord avec ça.

Une citation de :Richard Kistabish, survivant d'un pensionnat

Aussi président de l’organisme Minwashin, il milite pour que l’on se souvienne davantage des noms des victimes. Pourquoi pas des plaques commémoratives installées là où ont vécu les disparus et les survivants plutôt que sur les terrains des pensionnats? suggère-t-il.

Il raconte que cette idée lui est venue à l’esprit lors d’un séjour à Vienne, en Autriche, il y a quelques années. J’ai vu des plaques un peu partout en ville qui désignait les lieux où ont résidé les Juifs qui ont été déportés et assassinés par les nazis. J’ai alors pensé qu’on pourrait s’en inspirer. Ce serait une bonne façon de rendre hommage à nos proches.

Ouverts pendant plus de 160 ans, les pensionnats canadiens ont été fréquentés par plus de 150 000 enfants autochtones âgés de 7 à 16 ans.

Après leur fermeture, certains bâtiments, au Québec, ont été reconvertis, comme ce fut le cas de celui qu'ont dû fréquenter des Atikamekw à La Tuque, en Mauricie. Le pensionnat protestant y est devenu une garderie.

L'école Kassinu Mamu de Mashteuiatsh.

L'ancien pensionnat de Pointe-Bleue accueille maintenant les élèves de l'école secondaire Kassinu Mamu.

Photo : Radio-Canada / Gabrielle Paul

Chez les Innus de Mashteuiatsh, au Saguenay–Lac-Saint-Jean, le pensionnat catholique de Pointe-Bleue a été transformé en école secondaire.

Mais Richard Kistabish n’approuve pas la reconversion des pensionnats. D'après lui, ces bâtiments ne sont pas culturellement appropriés aux Autochtones.

Nous habitions nos terres bien avant la construction des pensionnats, assène-t-il. Il nous faut des bâtiments qui reflètent nos identités, nos cultures. L’utilisation d’un ancien pensionnat ne fait pas cette distinction qui est pourtant nécessaire pour assurer notre avenir.

Durant toute notre histoire, nous avions droit aux ressources naturelles qui existaient sur l’ensemble du territoire. Rien ne nous manquait. Et soudainement, nous avons été exclus, nous avons été dépossédés. La vue des pensionnats incarne les drames que nous vivons.

Une citation de :Richard Kistabish, survivant d'un pensionnat
Une croix tombée dans un cimetière.

En deux mois, plus de 1300 sépultures non marquées ont été découvertes sur les terrains de quatre anciens pensionnats à travers le Canada.

Photo : Reuters / Shannon VanRaes

Après la mise au jour, récemment, dans l’Ouest canadien, des restes de milliers d’enfants sur les terrains d’anciens pensionnats, la question des bâtiments a vite resurgi dans les communautés autochtones.

Selon Ry Moran, membre des Métis de la rivière Rouge et ancien directeur du Centre national pour la vérité et la réconciliation, les Premières Nations sont souvent laissées à elles-mêmes quand arrive le temps de faire un choix.

Qu’elles désirent démolir les édifices ou les préserver, les communautés doivent être soutenues par les gouvernements, et cela doit inclure un soutien financier et administratif, affirme-t-il. Les autorités doivent les aider à se réapproprier ces espaces et à les transformer en lieux de guérison.

Même si la très grande majorité des 200 pensionnats canadiens n’existent plus, rappelle M. Moran, pour la douzaine qui subsiste encore, chaque communauté autochtone doit avoir le droit de décider librement du sort des édifices.

Pour beaucoup de personnes, les pensionnats sont devenus un symbole du traumatisme vécu par les enfants.

Une citation de :Ry Moran, ancien directeur du Centre national pour la vérité et la réconciliation

Ce genre de question très sensible ne doit pas être tranchée par les conseils de bande, mais par tous les membres d’une communauté, avertit Konrad Sioui, ancien grand chef de la nation huronne-wendat de Wendake.

Si des communautés ont décidé de convertir les bâtiments en centre culturel ou autre et qu’ils sont à l’aise avec cette décision, tant mieux, dit-il. De mon côté, je pense que les pensionnats sont [trop] horribles pour les garder et je ne dois pas être le seul à penser de cette manière.

M. Sioui croit que les Autochtones qui ont le cœur brisé n’ont pas besoin de conserver ces bâtiments. On ne veut pas demeurer des victimes toute notre vie, laisse-t-il tomber. Si chacun pleure de son côté, on n'aura pas la force d’avancer.

Un monument commémoratif.

Un monument érigé en hommage à 11 enfants décédés alors qu'ils fréquentaient le pensionnat pour Autochtones de Brandon, au Manitoba.

Photo : Reuters / Shannon VanRaes

Ry Moran qui a contribué à recueillir près de 7000 témoignages d’anciens élèves des pensionnats admet qu’il existe en ce moment de fortes tensions au sein même des Premières Nations en ce qui concerne la préservation (ou non) des bâtiments.

Les efforts d’une communauté pour éliminer les origines de sa douleur et de sa souffrance doivent être respectés, dit-il. Mais on doit aussi respecter la volonté d’une communauté de prendre un chemin différent.

C’est le cas de la nation abénakise qui a fait de l’ancienne école catholique d’Odanak un musée en 1962. L’établissement est reconnu comme le tout premier musée autochtone du Québec. Les expositions célèbrent la culture et la riche histoire de la communauté.

Mais ici aussi, les murs autrefois gérés par les Sœurs grises portent un douloureux passé.

Avant d’être un musée, le lieu était une école résidentielle de jour pour les enfants catholiques d'Odanak et de Wôlinak, relate Jacques T. Watso, conseiller au Conseil des Abénakis d’Odanak. Les enfants anglicans, dont plusieurs membres de ma famille, étaient pour la plupart envoyés dans un pensionnat en Ontario.

Les religieuses ont commis des sévices sur les enfants autochtones qui fréquentaient de jour l’école au cœur même de la communauté, ajoute M. T. Watso. Au même titre que les pensionnats, ils n’avaient pas le droit de parler leur langue ou de vivre leur culture.

On ne veut pas laisser l’emprise négative d’une ancienne école de jour contaminer nos vies. Même si je sais que la destruction peut être libératrice, remplacer la bâtisse par un musée, c’est une façon de nous réapproprier notre identité qui nous a été volée.

Une citation de :Jacques T. Watso, conseiller au Conseil des Abénakis d’Odanak

Ce n’est que récemment que le gouvernement fédéral a reconnu les sévices perpétrés dans les écoles de jour au Canada, note Florence Benedict, élue au Conseil des Abénakis. Tous ces abus sur les membres de nos familles ont créé beaucoup de problèmes sociaux. Il y a les victimes et leurs proches qui sont également des victimes collatérales de la politique génocidaire des pensionnats pour Autochtones.

Mme Benedict, qui a vu plusieurs de ses oncles revenir des pensionnats avec de graves problèmes de santé, affirme que chaque découverte de sépultures a l'effet d'un coup de poignard dans la poitrine. Pour les Abénakis, le musée est à la fois une manière pour la communauté de regarder en avant et aussi d’accepter le passé, dit-elle.

Le musée est une occasion de proposer des expositions et la prochaine aura probablement un volet important sur l’histoire des pensionnats et tout ce qui se passe en ce moment avec les fouilles, précise-t-elle.

Détruire pour guérir

Même si plusieurs Premières Nations ont décidé de conserver des bâtiments, à l’instar des Abénakis, leur disparition totale est pour d’autres le seul moyen de faire leur deuil.

L’histoire de l’ancien pensionnat de Notre-Dame de Sept-Îles, à Uashat mak Mani-utenam, montre que même des vestiges peuvent avoir des conséquences à long terme pour la psyché de toute une communauté.

À partir de 1951, près de 200 Innus de la Côte-Nord ont été contraints de fréquenter cet établissement scolaire. Après sa destruction partielle, au début des années 1970, il ne subsistait que l’ancienne cordonnerie dans laquelle s’étaient installés les bureaux du Festival Innu Nikamu.

On s’est demandé un jour pourquoi des Innus de la communauté ne fréquentaient jamais le festival, explique au téléphone Kevin Bacon Hervieux, coordonnateur de l’événement. Quand les organisateurs du festival ont voulu comprendre les raisons de ces absences, ils ont appris qu’à l’époque du pensionnat, des viols et des agressions perpétrées par les prêtres avaient eu lieu dans l’ancienne cordonnerie.

Un homme est assis dans un champ.

La Commission de vérité et réconciliation du Canada a estimé en 2015 que près de 4100 enfants sont morts en fréquentant les pensionnats, mais beaucoup pensent aujourd'hui que ce chiffre doit être revu à la hausse à la lumière des récentes découvertes.

Photo : AFP / Geoff Robins

Kevin Bacon Hervieux a réalisé un documentaire qui retrace en partie cet épisode. À l’aide d’images d’archives, l’Innu de 29 ans a pu reconstituer le fil des événements.

La présence de la cordonnerie rappelait, pour bon nombre de personnes, les sévices qu’ils avaient dû endurer, souligne-t-il. En 2008, pendant les débuts des audiences de la Commission de vérité et réconciliation, les langues ont commencé à se délier. Pour la première fois dans l’histoire de la communauté, les témoignages des survivants sont devenus une réalité tangible.

Or, les membres de la communauté ont réalisé que l’existence de la cordonnerie était devenue un poids trop lourd à porter. Le processus de guérison était entravé, mentionne-t-il. Il a alors été décidé d’organiser une cérémonie, en 2016, pour incendier une fois pour toutes ce qui restait du pensionnat maudit.

Le moment n’était pas facile pour les survivants qui ont dû revenir sur le lieu de leurs souffrances, poursuit Kevin Bacon Hervieux. Mais c’était un processus par lequel les gens devaient passer pour espérer se libérer un peu de la pression et des blessures liées à cette bâtisse.

Bien qu’en parfait accord avec cette démarche cathartique, il regrette qu’il n’y ait pas aujourd’hui à Uashat mak Mani-utenam de plaque mémorielle qui rappelle l’existence de l’ancien pensionnat de Notre-Dame de Sept-Îles.

Je comprends que la communauté veuille tourner la page, mais personnellement, je trouve cela dommage, confie-t-il. Cette tragédie devrait être inscrite quelque part pour qu'on ne l’oublie pas. Pour moi, ce qui s’est passé ici, c’est pareil à ce qui s’est passé dans les camps de concentration en Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale.

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