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Recenser ses traumatismes pour obtenir compensation

Les survivants des externats pour Autochtones doivent aujourd'hui raconter leurs traumatismes en détail pour obtenir une compensation financière. Comme les survivants des pensionnats, ils y ont subi maltraitances physiques et agressions sexuelles. Une énième bataille à mener pour se faire entendre. Et il leur reste un an pour le faire.

Un homme pose assis sur une table, un document en main.

Angus Canadian a fréquenté pendant presque 10 ans la Kateri Indian Day School de Kahnawake.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Angus Canadian, 81 ans, tient fermement dans sa main le dossier qu’il doit remplir. C’est la première fois qu’il couche sur papier ce qu’il a vécu durant ses années à la Kateri Indian Day School entre 1947 et 1958.

Il n’avait que sept ans quand il a commencé à fréquenter cette école de jour, tenue par des religieuses, que tout le monde à Kahnawake appelait les corbeaux noirs, en référence à leur tenue lugubre.

Ces soeurs, ces prêtres, ils étaient méchants. Les soeurs me frappaient derrière la tête avec une règle. Elles essayaient de nous éduquer comme de bons catholiques. Elles nous montraient à quoi ressemblait l’enfer, ça nous faisait vraiment peur, raconte Angus, qui s’est battu pour l’armée canadienne au Vietnam.

Les autres élèves le battaient aussi : coups au visage, dans le ventre, parce que j’étais maigre et faible.

Des gens font la file devant un bâtiment.

Deux journées se sont tenues la semaine dernière pour permettre aux demandeurs de trouver de l'aide afin de remplir comme il le fallait leur demande de compensation.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Angus n'a parlé qu'une fois à ses parents des sévices qu’il subissait à l’école. Ma mère est allée se plaindre. Ça a été encore pire après ça, explique-t-il.

Angus a aussi été agressé sexuellement par le prêtre qui était le directeur de l’école. Parfois, il me cherchait pour que j’aille me confesser et, là, il me demandait de le caresser. Parfois aussi, il m’emmenait dans le sous-sol, où il abusait de moi, me touchait, me prenait la main pour que je le touche en retour, m’embrassait, se souvient-il.

Ce lundi matin, à Kahnawake, ils sont quelques uns à patienter devant le grand bâtiment situé au 219 Legion Street de Kahnawake. Ils viennent chercher de l'aide pour remplir le formulaire de 15 pages qui devrait leur permettre de toucher une compensation financière, comme le règlement d'un recours collectif l'exige.

Derrière Angus, Marianne Morris attend elle aussi son tour. J’ai attendu longtemps pour avoir ça, dit-elle en secouant les pages dans ses mains.

Une femme masquée se tient devant un bâtiment.

Durant deux jours, une équipe a pu aider les survivants à remplir le formulaire.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Née en 1938, Marianne a quitté l’école à l'âge de 15 ans. Pour la troisième fois, on lui demandait de faire sa septième année. Difficile lorsqu’on ne sait que très peu, voire pas du tout, parler la langue du colonisateur.

Attention, les sœurs arrivent! C’est ce qui se disait dans la cour d’école pour que les élèves ne soient pas surpris en train de parler en kanyen'kéha (en mohawk).

J’avais très peur des soeurs. Je n’en parlais pas à mes parents, je me disais que c’était comme ça.

Une citation de :Marianne Morris

Elle compte gâter ses enfants avec l’argent qu’elle va recevoir du gouvernement fédéral, mais aussi en donner une partie à des organismes de charité.

Un processus lourd

Dans le processus de demande, cinq niveaux de compensation sont détaillés.

Le niveau 1 concerne les abus ou préjudices verbaux ainsi que les actes de discipline ou de punition disproportionnés. Il permet d'obtenir une compensation de 10 000 $.

Les niveaux suivants vont des attouchements des organes génitaux aux viols à répétition, en passant par les caresses, les baisers ou les tentatives de pénétration. On évoque aussi les dommages physiques et psychologiques que ces actes ont pu causer aux plaignants.

Le niveau 5, lui, permet d’obtenir une compensation de 200 000 $.

Un homme tient en main un document.

Le document à remplir comporte 15 pages. Une erreur peut coûter cher au demandeur en matière de délai de traitement.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Louise Mayo a été embauchée par le Conseil mohawk de Kahnawake pour aider les anciens élèves à remplir ce document, que tous jugent complexe.

Si elle est en mesure aujourd’hui de les aider, c’est parce qu’elle a vu les avocats de Gowling WLG – le cabinet mandaté par les plaignants – conseiller les anciens élèves. Le cabinet a reçu 55 millions de dollars d'Ottawa pour avoir gagné cette cause, comme l'a prévu l'entente à la suite du recours collectif.

Cela fait sept mois qu’elle écoute leurs drames. Parfois, ils me racontent leur histoire et je l’écris pour eux dans le document. Ça peut prendre plusieurs fois avant qu’ils me la racontent. Beaucoup ont gardé pour eux ce qu’ils ont vécu, explique Mme Mayo, qui a elle-même fréquenté l’école Kateri.

Louise Mayo.

Louise Mayo a été embauchée par le Conseil mohawk de Kahnawake pour aider les membres de la communauté à remplir le formulaire.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Son travail l’oblige à demander des détails très intimes aux survivants : quand ont-ils été agressés, comment, par qui, combien de fois?

C’est difficile. Je leur explique qu’ils doivent aller droit au but, me donner les faits, me nommer d'éventuels témoins. Puis je les interroge sur les conséquences : ont-ils souffert de dépression, ont-ils eu des pensées suicidaires? détaille cette femme traumatisée au point de ne plus se souvenir de son enfance avant ses 12 ans.

Et elle s’assure même de leur offrir un suivi. Je les appelle une semaine plus tard pour savoir comment ils vont, précise-t-elle.

Les externats fédéraux :

  • On estime qu’entre 1920 et 1988, 200 000 Autochtones ont fréquenté les externats fédéraux.
  • Il y en avait 700 dans le pays.

Le fait que le maximum de détails soit requis pour obtenir une compensation de plus de 10 000 $ en refroidit plus d’un, selon Mme Mayo.

À son avis, beaucoup ne veulent pas revivre leur traumatisme et se contentent de remplir le document avec le minimum d’informations nécessaires, celles qui leur permettront d’obtenir 10 000 $.

Dans les faits, certains auraient droit à bien plus, croit-elle.

Plus votre histoire est horrifiante, plus vous allez recevoir d’argent.

Une citation de :Louise Mayo

Dans sa tâche, elle est appuyée par des employés de l'organisme de soutien psychologique Argyle. Ils aident les survivants à comprendre leurs droits, et la Cour fédérale l'a mandatée pour qu'ils les assistent dans leurs demandes de compensation.

Une femme assise qui tient une canne en main.

Marianne Morris prévoit gâter ses enfants et faire des dons à des organismes de charité avec la compensation financière qu'elle va recevoir du gouvernement fédéral.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Louise Mayo sait qu'une erreur dans le formulaire peut être catastrophique, d'autant plus qu'il y a des questions pièges. Pour une seule erreur, le dossier est replacé sous la pile et les délais de traitement peuvent être de quatre à six mois.

Dans un article publié dans le journal local Eastern Door, plusieurs survivants qui ont déjà envoyé leur demande parlent de délais déraisonnables.

L’un d’eux a transmis sa requête voilà 16 mois. Son dossier est passé sous la pile à cause d’une erreur de date.

Un autre attend un accusé de réception, et ce, depuis un an.

Un homme tient son formulaire en main.

Angus Canadian, 81 ans, a raconté pour la première fois ce qu'il avait vécu à l'externat de Kahnawake lorsqu'il a rempli le formulaire de demande d'indemnisation.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Pour traiter toutes les demandes, le cabinet comptable Deloitte a été désigné comme administrateur par la cour. L'entreprise tranche les réclamations et exploite un centre de contacts, précise Tonya Johnson, du service de communications.

Impossible de savoir combien d'argent a reçu Deloitte du gouvernement fédéral pour accomplir cette tâche. Ottawa n'a pas répondu à nos questions à ce sujet.

Le 6 juillet, Deloitte indiquait que 116 953 dossiers avaient fini sur ses bureaux. Quelque 77 % des demandeurs ont réclamé une compensation de niveau 1.

Le logo de Deloitte.

L'entreprise d'expertise comptable a été désignée pour recevoir les demandes.

Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

Mme Mayo estime que les employés de Deloitte auraient perdu dans leur système cinq des demandes de survivants de Kahnawake qui leur ont été envoyées.

Toutes les réclamations reçues par l’administrateur des réclamations [Deloitte] ont été comptabilisées. Aucune réclamation perdue ou manquante n’a été signalée. Deloitte s’engage à traiter toutes les demandes des survivants avec soin et respect, répond l'entreprise.

Le document à remplir ne précise pas que le demandeur doit appeler Deloitte six semaines après avoir envoyé sa requête pour avoir un accusé de réception, signale Louise Mayo. C’est uniquement indiqué sur le site Internet. Beaucoup de demandeurs sont des personnes très âgées qui connaissent mal l’utilisation d’internet.

Si, dans les six mois, le demandeur ne s’est pas manifesté, Deloitte ne peut pas être tenu responsable d'avoir perdu le dossier.

Tout est alors à refaire pour les requérants, qui devront, une fois de plus, visiter leur passé.

Ligne bilingue d'appui pour les survivants des pensionnats pour Autochtones : 1 866 925-4419

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