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Les nouvelles perspectives de décolonisation du Musée des beaux-arts du Canada

L’institution franchit un cap en voulant s’inspirer « des façons d’être et des formes de savoir des Autochtones » dans un plan stratégique dévoilé en pleine interrogation sur la question de l'invisibilité de ce passé.

Le Musée des beaux-arts du Canada à Ottawa.

Le Musée des beaux-arts du Canada à Ottawa.

Photo : Radio-Canada / Michel Aspirot

Maud Cucchi

Pour la première fois, Rembrandt côtoiera des artistes autochtones contemporains de renom au sein d'une même exposition. Voilà cinq années que le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) s’y préparait activement. L’exposition phare « Rembrandt à Amsterdam » s’apprête à accueillir ses premiers visiteurs avec des œuvres historiques encore jamais exposées au Canada.

Le MBAC rouvrira ses portes au public vendredi, a-t-il annoncé lundi. L'entrée sera désormais gratuite pour les membres des Premières Nations, les Inuit et les Métis.

Audacieux, ce partage de cimaises illustre bien le changement de vision artistique – et de valeurs – promu par la nouvelle direction de ce musée national. Au cœur de l’événement Rembrandt à Amsterdam, les artistes cris Ruth Cuthand et Kent Monkman se fraient une place aux côtés de l’Héroïne de l’Ancien Testament (1632-33) ou encore de L’aveuglement de Samson (1636), du maître hollandais.

Il n’en était pourtant pas question quand l’idée d’une telle exposition a germé il y a cinq ans, avec la volonté d’en faire la première d’envergure sur Rembrandt, au Canada, depuis 1969. Entre-temps, Sasha Suda a pris la direction générale du MBAC – alors qu’elle n’avait pas 40 ans – et initié un basculement de perspective sur plusieurs fronts.

Pour la première fois dans l’histoire du MBAC, un plan stratégique voit le jour qui promeut un changement de mentalité bien de son temps. On y parle de résilience et de durabilité, d’une équipe diversifiée et collaborative, mais aussi de la volonté de placer les façons d’être et les formes de savoir des Autochtones au cœur de [nos] actions.

Ce qui est vraiment important à propos de l'art en ce moment, et de ce que nous vivons en tant que société dans le monde entier, c'est une question existentielle : "Qui sommes-nous, d'où venons-nous et qu'est-ce que cela signifie face à une épreuve commune comme la COVID-19 où l'inégalité des sociétés est clairement exposée?" souligne la nouvelle directrice, détentrice d'un doctorat en histoire de l’art.

Sasha Suda devant la verrière du musée.

En 2019, le gouvernement a choisi Sasha Suda pour diriger le Musée des beaux​-arts du Canada, à Ottawa.

Photo : MBAC, Ottawa

Travail de mémoire

Les équipes du musée se sont engagées dans un processus affirmé d'introspection et de  décolonisation  de la pensée. Il s'agit notamment de porter un autre regard sur les collections, de consulter un comité autochtone pour une approche muséale plus équitable et inclusive. Pour Rembrandt, par exemple, les commissaires ont croisé les regards européens et autochtones sur la mémoire d’une époque.

Pendant que Rembrandt peignait, les Hollandais négociaient des traités avec les Premières Nations ici, raconte Mme Suda. On pense que Rembrandt est éloigné de nous alors qu'en fait, les Autochtones de cette terre ont joué un rôle significatif en contribuant à l'économie et à l'histoire de ce qu'on appelait autrefois le projet colonial néerlandais.

C’est là que le commissaire d'exposition joue son rôle spécifique : proposer un agencement théorique qui donne sens à la collection des œuvres présentées. Effort de contextualisation, de mise en perspective contemporaine, diversité des points de vue : dans le cas symbolique de Rembrandt, l’approche muséale de l'exposition résonne clairement avec les mobilisations sociales contemporaines, mais aussi avec l’éveil collectif aux réalités autochtones.

Ce que la société attend d'un musée national est très différent aujourd'hui de ce que c’était il y a 140 ans ou même 20 ans, observe Mme Suda. Sans compter que le Canada a une apparence et un sentiment très différents de ce qu'il était il y a 50 ans.

Pour marquer cette rupture, le MBAC a changé son slogan et son image de marque, lesquels ont été développés en consultation avec des membres de la nation algonquine Anishinabeg pour parvenir à Ankosé – Tout est relié – Everything is connected.

De quoi donner à voir la part humaine et autochtone de cette histoire de l’art, qui a mis tant d'années à resurgir.

La nouvelle identité visuelle du Musée des beaux-arts du Canada représentée par plusieurs formes géométriques en transformation.

Le MBAC a récemment dévoilé sa nouvelle image de marque développée en consultation avec des membres de la nation algonquine Anishinabeg.

Photo : Avec la gracieuseté du Musée des beaux-arts du Canada

Décolonisation affirmée

Car cette fois, le grand musée d’Ottawa reconnaît explicitement son héritage comme institution coloniale, selon son nouveau plan stratégique (Nouvelle fenêtre).

Grâce à des partenariats et avec la collaboration étroite de représentants et des communautés autochtones, nous créons l’espace et le temps nécessaires pour redéfinir notre parcours en tant qu’institution coloniale, promet formellement le musée.

Dans les années 2000, l’art autochtone a commencé à susciter un regain d’intérêt, analyse le conservateur spécialisé Greg Hill, embauché à cette période. C’était un processus de décolonisation, mais qui ne disait pas son nom, se souvient-il. Aujourd’hui, c’est surtout la reconnaissance, par le musée national, de l’importance de l’art autochtone dans l’histoire de l’art au Canada.

Vous verrez que les Autochtones seront pris en compte comme jamais ils ne l'ont été auparavant.

Une citation de :Greg Hill, conservateur principal de l'art autochtone au Musée.

Pour preuve, M. Hill cite l’embauche imminente de deux nouveaux conservateurs spécialisés en art autochtone qui s’ajouteront aux trois postes existants. Il s’attend aussi à ce que son département ait un meilleur accès au budget d’acquisition du musée.

Dans les faits, le musée reconnaît qu’il a beaucoup de retard à rattraper en matière d’art autochtone.

C'est une institution issue du colonialisme. Donc, quand on regarde l'histoire de l'exclusion des œuvres d'art réalisées par des artistes autochtones, des collections de la galerie, il faut commencer à déplier ça, et c'est le travail de décolonisation, explique-t-il, en précisant que cette entreprise conduit forcément le musée à redéfinir ce qu'est l'art, et son but.

Greg Hill dans un couloir du musée des beaux-arts du Canada.

Greg Hill, conservateur principal Audain de « l’art indigène » au MBAC.

Photo : MBAC, Ottawa

Greg Hill explique que le MBAC a longtemps été emprisonné dans une définition étroite de l’art, cantonné à des types de représentations très stricts : une peinture en deux dimensions accrochée au mur, des sculptures qui étaient toutes des bustes, illustre-t-il.

Ce n’est que récemment que le MBAC a commencé à s’intéresser aux objets autochtones jusque-là relégués aux musées ethnographiques, explique-t-il, alors que, paradoxalement, des théières ou des couverts en argent avaient rejoint les rangs de la collection permanente depuis longtemps.

Ce que l'on n'a pas vu, c'est la contradiction dans tout cela, soulève le conservateur mohawk, membre des Six Nations.

En élargissant la définition de l'art, nous nous ouvrons […] à différents types de conceptualisations de ce qu'est la beauté, de ce qu'est l'art, de ce qui a de la valeur, et de la pensée qui y est associée.

Une citation de :Greg Hill, conservateur principal Audain de « l’art indigène » au MBAC

Au-delà des horizons à élargir, localement, c'est aussi la revitalisation des liens communautaires qui préside à la nouvelle direction du musée dont le budget d'acquisition reste inchangé malgré la flambée du prix des œuvres sur le marché de l'art visuel.

Pour les grandes institutions comme la nôtre, bien sûr extrêmement bien financées parce que nous sommes soutenus par le gouvernement, nous avons néanmoins des ressources limitées et ces ressources doivent être concentrées sur ce que les communautés que nous desservons attendent de nous aujourd'hui, et dans 10 ans, résume Sasha Suda.

C'est l'art délicat d'agencer contingences financières et mission muséale au diapason de son temps.

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